Les Aventures de Huck Finn/Conclusion

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 273-274).


— Dis donc, demandai-je à Tom le premier jour où il put sortir, quelle était ton idée si nous avions réussi à partir avec Jim ?

— Oh ! j’avais mon plan, Huck. Je voulais l’emmener sur le radeau jusqu’à l’embouchure du fleuve pour avoir toutes sortes d’aventures comme toi. Ensuite, nous lui aurions annoncé qu’il était libre et nous l’aurions reconduit à Saint-Pétersbourg à bord d’un steamer. Je me serais arrangé pour prévenir le monde de son retour et pour arriver la nuit. Tous les nègres seraient venus au-devant de nous, musique en tête, avec des torches ; ils nous auraient portés en triomphe…

— Tu crois ?

— J’en suis sûr, répondit Tom en poussant un gros soupir. Le coup est manqué. On a mis le grappin sur notre radeau et on a tant gâté Jim qu’il refuserait de bouger.

Il va sans dire que Jim n’était pas resté longtemps dans son cachot. Lorsque tante Polly avait appris qu’il s’était dévoué par amitié pour Tom, elle l’avait rhabillé à neuf et offert de le prendre à son service. En attendant notre départ, il vivait comme un coq en pâte et ne se plaignait nullement de n’avoir pas de rats à apprivoiser. Tom lui avait donné 40 dollars, non en récompense de son dévouement, mais pour avoir si bien rempli son rôle de prisonnier.

— Là, massa Huck, s’écria le nègre en faisant sauter les dollars dans sa main, ne vous avais-je pas dit que je redeviendrais riche un jour, parce que j’ai les bras longs ? C’est un signe qui ne rate jamais. Avec cet argent et celui que je gagnerai je finirai par avoir de quoi racheter ma femme.

— Eh bien, répliqua Tom, j’irai causer avec M. Thatcher à notre retour là-bas et tu finiras par avoir de quoi plus tôt que tu ne penses.

— Oui, ajoutai-je, et si Mme Douglas tient toujours à me civiliser, je tâcherai de me laisser faire, pourvu qu’elle vienne en aide à Jim.

— Tu auras raison, me dit Tom, car elle t’a joliment regretté. Ce n’est pas elle qui nous empêchera de nous amuser. Elle a presque promis de demander à notre tuteur, M. Thatcher, de m’acheter un fusil aux vacances prochaines, et j’espère que tu en auras un aussi.

— Un fusil ! quelle chance !… Mais non… Tu oublies que M. Thatcher ne doit plus avoir d’argent à moi. On me croyait mort et mon père n’aura pas manqué de réclamer ma part.

— Tu te trompes. Tes 6 000 dollars sont toujours là, avec les intérêts. Ton père ne s’est pas remontré.

— Il ne reviendra jamais, dit le nègre.

— Comment le sais-tu ?

— N’importe comment je le sais ; il ne reviendra pas.

La balle qui l’a blessé.

Pressé de questions, Jim finit par répondre :

— Eh bien, c’est lui qui était dans la maison flottante où nous sommes entrés avant de quitter l’île Jackson. Voilà pourquoi il ne reviendra pas.

Mes aventures sont finies, car tante Polly nous a ramenés à Saint-Pétersbourg, où je suis en train de me civiliser. Mon vieux Jim possède une petite ferme que sa femme et ses deux enfants l’aident à cultiver. Si Tom boite encore un peu de temps à autre, c’est qu’il le fait exprès ; il est bien aise qu’on lui demande à voir la balle qui l’a blessé et qui figure parmi les breloques attachées à sa chaîne de montre.