Les Aventures de Huck Finn/7

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 66-74).


— Entrez, cria la femme.

J’entrai, et, après m’avoir regardé un instant, elle me dit de prendre une chaise.

— Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-elle.

— Sarah Williamson.

— Tu demeures dans la ville ?

— Non, madame. Je suis de Hookerdale, à sept milles plus bas. J’ai fait le chemin à pied et je tombe de fatigue.

— Et tu as faim, je parie ? Heureusement, le garde-manger n’est pas vide.

— Merci, madame ; ce n’est pas la peine de vous déranger. J’avais si faim que j’ai dû m’arrêter dans une ferme à deux milles d’ici. Voilà pourquoi j’arrive si tard. Ma mère est malade ; elle n’a plus d’argent, et je viens trouver mon oncle Abner Moore. Il demeure tout en haut de la ville, à ce qu’elle m’a dit. C’est la première fois que je lui rends visite. Vous devez le connaître ?

— Abner Moore ? Non. Il n’y a pas deux semaines qu’il a fallu quitter notre belle ferme de l’Ohio pour venir habiter cette bicoque, de sorte que je ne suis pas à même de te renseigner. Le plus simple, c’est de passer la nuit ici. Là, ôte ton chapeau.

— Non, non ; merci, madame. Laissez-moi seulement me reposer un instant.

— Eh bien, mon mari sera de retour dans une heure ou une heure et demie. Il en sait peut-être plus que moi, et il t’accompagnera un bout de chemin.

Cela lui laissait le temps de causer et je n’en demandais pas davantage. Elle se mit à parler de sa belle ferme, de son mari et de ses affaires, qui ne m’intéressaient pas le moins du monde. J’étais très embarrassé, car je n’osais pas l’interroger, de peur de lui donner l’éveil. Enfin, au moment où je désespérais d’obtenir d’elle un renseignement quelconque, la voilà qui commence, je ne me souviens plus à propos de quoi, à me raconter — avec beaucoup d’enjolivements — ma propre histoire. J’appris que j’avais trouvé vingt mille dollars, que j’étais un mauvais garnement, et que mon père ne valait guère mieux. Lorsqu’elle arriva à l’assassinat, je lui dis :

— Là-bas, à Hookerdale, un colporteur nous a parlé de ça ; mais il ne savait pas qui a tué ce pauvre garçon.

— Je crois bien, personne ne le sait. Pas l’ombre d’une piste ! J’ai une voisine qui pense que c’est un nègre évadé du nom de Jim.

— Jim ! m’écriai-je.

J’allais protester. Je jugeai prudent de m’abstenir, et elle continua :

— Oui, un nègre nommé Jim, qui s’est sauvé la nuit même de l’assassinat. On l’a soupçonné tout d’abord. Bientôt, le vent a tourné et on le soupçonne moins, parce que la police a reconnu qu’il devait y avoir plusieurs complices.

— Et le père de Huck est revenu ?

— Certainement. C’est lui qui a mis la ville sens dessus dessous en annonçant le meurtre, comme je te l’ai dit ; mais il est reparti au bout de deux jours, après avoir extorqué de l’argent au tuteur de son fils. On s’étonne de ne pas le revoir, car il entend hériter, et le procès pourrait bien tourner en sa faveur. Quant à Jim, on finira par le prendre.

— On le cherche donc toujours ?

— Innocente, va ! Un nègre évadé ! On offre une récompense de trois cents dollars à qui le ramènera. Il y a des gens qui s’imaginent qu’il n’est pas loin, et j’en suis, quoique je garde mon opinion pour moi. L’autre jour, je causais avec une vieille qui me vend quelquefois du poisson et je lui ai parlé par hasard de l’île Jackson, une petite île que tu pourrais apercevoir d’ici, s’il faisait plus clair. Elle m’a dit que personne n’y demeurait. Je n’ai rien répondu ; mais ça m’a donné à penser. J’étais sûre d’avoir vu de la fumée s’élever au dessus des arbres un jour ou deux auparavant. L’idée m’est venue que le nègre se cache là-bas. Je n’ai pas vu de fumée depuis, et il a peut-être filé. Par malheur, mon mari se trouvait absent ; ce matin, à son retour, je l’ai prévenu et nous en aurons bientôt le cœur net.

Cette confidence me causa une telle inquiétude que je me sentis tout décontenancé. Je ne savais que faire de mes mains. Je pris une aiguille sur la table et je voulus l’enfiler. Mes doigts tremblaient trop ; je n’y parvins pas. Quand mon hôtesse cessa de parler, je levai les yeux et je vis qu’elle m’examinait curieusement, en souriant un peu. Je remis l’aiguille sur la table et je dis, d’un ton que je cherchai à rendre indifférent :

— Trois cents dollars, c’est une grosse somme. Je voudrais en rapporter autant à ma mère. Est-ce que votre mari partira ce soir ?

— Je l’espère bien. Il est allé à la ville, avec l’ami dont je t’ai parlé, pour louer un canot et tâcher d’emprunter un second fusil.

— S’ils attendaient le jour, ils verraient mieux.

— Oui, et le nègre verrait mieux aussi. Après minuit, il sera sans doute endormi ; dans l’obscurité, ils pourront se glisser à travers les arbres et découvrir son feu de camp sans lui donner l’éveil.

— C’est vrai ; je ne songeais pas à ça.

Elle continuait à me regarder d’un air intrigué, ce qui augmenta mon embarras. Tout à coup elle me demanda :

— Comment m’as-tu dit que tu t’appelles ?

— Mary Williamson.

— Mary ? Je croyais que tu avais dit Sarah quand tu es entrée ?

— Oui, madame. Sarah-Mary Williamson. Sarah est mon premier nom. Quelquefois on m’appelle Sarah, quelquefois Mary.

— Ah ! très bien ; je comprends.

Huck vise un rat.

Sa réponse me remit à mon aise, mais je n’osai pas encore la regarder en face. J’aurais bien voulu m’en aller. Mon embarras fut de courte durée. L’instant d’après, elle me parla d’autre chose. Elle se plaignit de son mari, qui n’avait pourtant qu’un seul défaut : la passion du jeu. C’est pour cela qu’elle était réduite à habiter une maison où les rats semblaient se regarder comme chez eux. J’ignore si elle avait raison de blâmer son mari. Pour les rats, je ne pouvais pas lui donner tort. La chandelle n’éclairait pas assez pour leur faire peur et à chaque instant on les voyait se montrer à l’entrée de leurs trous.

— Une voisine m’a donné un beau chat, reprit mon hôtesse, et il s’est sauvé au bout d’une heure. Il aura eu peur d’être mangé. Je suis obligée d’avoir sans cesse sous la main quelque chose à leur lancer, sans quoi ils ne me laisseraient pas tranquille. Voilà ce que j’ai trouvé de mieux, ajouta-t-elle en me montrant une lame de plomb roulée en boule. Je vise assez bien, lorsque mon rhumatisme ne me gêne pas.

Là-dessus, elle attendit une occasion ; mais elle manqua le but et cria : ouche ! tant son bras lui faisait mal.

Je ne pus m’empêcher de rire.

— Essaye un peu, dit-elle ; tu verras que ça n’est pas trop facile, rhumatisme à part.

Je tenais à déguerpir avant que son mari revînt ; mais je n’osai pas refuser. Je pris le morceau de plomb, et le premier rat qui s’aventura hors de son trou serait rentré chez lui assez malade s’il avait attendu une seconde ou deux de plus.

— À la bonne heure, dit mon hôtesse, tu as mieux visé que moi. Ils n’en seront pas tous quittes pour la peur, je le parierais.

Là-dessus, elle va ramasser le morceau de plomb et rapporte en même temps un écheveau de fil qu’elle me prie de l’aider à dévider. Je tends les bras et elle se remet à causer de ses affaires, puis elle s’interrompt pour me dire :

— Attention aux rats !… Mais il faut avoir son arme sous la main.

Tout en parlant, elle laisse tomber le plomb sur mes genoux. Naturellement, je serre les jambes et elle continue à jacasser. Au bout d’une minute, elle s’arrête de nouveau, enlève l’écheveau, me regarde entre les deux yeux et me demande d’un ton amical :

— Voyons, quel est ton vrai nom ?

— Plaît-il, madame ?

— Oh ! tu me comprends très bien. Quel est ton vrai nom ? T’appelles-tu Jacques, ou Pierre, ou Jean ?

Je me figure que je dus trembler un peu et je ne savais que répondre ; enfin, je dis en me levant :

— Ne vous moquez pas d’une pauvre fille, madame ; si je vous gêne, je…

— Non, tu ne t’en iras pas comme ça. Assois-toi et reste où tu es. Tu n’as rien à craindre de moi ; je garderai ton secret ; je te viendrai même en aide, et mon mari aussi, s’il peut t’être utile. Je vois bien que tu es un apprenti et que tu as pris la clef des champs. Tu as planté là ton maître, hein ? J’ai eu un fils qui aurait ton âge, s’il vivait encore, et il en a fait autant. Le mal n’est pas grand. On t’a maltraité et tu es parti sans dire au revoir ? Allons, raconte-moi tout ; ce n’est pas moi qui te dénoncerai.

Je n’étais plus embarrassé. L’histoire qu’elle venait de me suggérer arrivait fort à propos.

— Eh bien, je vais tout vous raconter, répliquai-je, car je suis sûr que vous me tiendrez parole et que vous ne me trahirez pas. Ma mère est morte, mon père a disparu, et on m’a mis en apprentissage chez un fermier, à une trentaine de milles d’ici. Cela m’ennuyait d’être battu et je n’y tenais plus. Il est parti pour un voyage de trois ou quatre jours ; j’ai profité de l’occasion pour prendre ces vieilles nippes que sa fille laissait traîner au fond d’une malle, et…

— Tu n’as jamais pu agrafer cette robe tout seul. Qui t’a aidé ?

— Un nègre qui m’a conseillé de me déguiser. Je crois que mon oncle Abner Moore me recevra volontiers chez lui. Il m’a reproché de n’être jamais venu le voir depuis qu’il habite Goschen.

— Goschen, mon pauvre garçon ? Tu es à Saint-Pétersbourg, à dix milles de Goschen. Qui donc t’a si mal renseigné ?

— Un homme que j’ai rencontré ce matin. Je ne craignais pas de me tromper de route, car je sais qu’il n’y a qu’à suivre le fleuve. Je lui ai seulement demandé si j’avais encore loin à aller et il m’a dit…

— Enfin, il s’est trompé ou bien il avait bu.

— Je crois plutôt que c’est moi qui ai mal compris. En tout cas, il faut me remettre en route ; mon oncle serait inquiet.

— Inquiet ? Il ne t’attend pas.

— Oh ! si, madame ; du moins, je lui ai écrit avant de partir.

— Bien sûr ? Alors, tu peux me laisser son adresse ? Nous allons voir.

J’écrivis tant bien que mal l’adresse de mon oncle sur un bout de papier : Abner Moore, charron, à Goschen (Missouri). Cette épreuve ne suffit pas pour convaincre mon hôtesse.

— Il doit y avoir des vaches sur la ferme d’où tu viens ? me demanda-t-elle brusquement.

— Certainement, madame ; des vaches, des moutons, des chevaux, des poules, des…

— Alors, réponds vite, sans prendre le temps de réfléchir. Lorsqu’une vache est couchée, comment se remet-elle debout ?

— Sur ses jambes de derrière, madame.

— Et un cheval ?

— Sur ses jambes de devant, parbleu !

— De quel côté des arbres pousse-t-il le plus de mousse ?

— Du côté du nord.

— Bon ; je vois que tu as vécu à la campagne. Je croyais que tu cherchais de nouveau à me tromper. Maintenant, dis-moi ton nom.

— Georges Peters.

— Tâche de ne pas l’oublier. Tu ne te tirerais plus d’affaire en soutenant que tu t’appelles Georges-Alexandre, lorsque je te surprendrai à mentir. Encore un conseil. Avant de vouloir passer pour une fille, apprends à enfiler une aiguille. Approche le fil de l’aiguille et non pas l’aiguille du fil. Et, quand tu viseras un rat ou autre chose, ne te contente pas de rejeter le bras en arrière et de jouer du coude et du poignet. Dresse-toi sur la pointe des pieds, lève la main au-dessus de la tête aussi maladroitement que possible, abaisse le bras tout d’une pièce, comme s’il tournait sur un pivot, et manque ton rat de cinq ou six pieds. Et rappelle-toi surtout que, quand une femme est assise, elle n’a pas besoin de serrer les genoux pour retenir un bout de plomb qu’on jette sur sa jupe. Vois-tu, j’ai su à quoi m’en tenir dès que tu t’es mis à enfiler cette aiguille ; mais je tenais à être sûre de ne pas me tromper. À présent, Sarah-Mary Williamson, Georges-Alexandre Peters, tu peux profiter du clair de lune pour partir et rejoindre ton oncle. Je te souhaite un bon accueil. Si tu te retrouves dans l’embarras, envoie un mot à Mme Judith Loftus — c’est mon nom — et nous tâcherons de t’en tirer. En attendant, la faim vient vite à ton âge ; j’ai là des sandwiches toutes faites que tu vas emporter.

Debout, Jim !

Je me sentais si honteux d’avoir débité tant d’histoires à cette brave dame, que je voulus refuser. Je n’avais vraiment pas faim. Mais elle me fourra le paquet de sandwiches dans la main et je me laissai faire, car je craignais de voir arriver son mari. Elle me retint encore quelques minutes afin de me renseigner d’une façon très précise sur la route à suivre pour arriver en droite ligne au but de mon voyage. Je ne pouvais pas lui dire que je connaissais le chemin beaucoup mieux qu’elle et que d’ailleurs j’avais l’intention d’en prendre un autre. Après l’avoir remerciée, je suivis la berge pendant une cinquantaine de yards, puis je revins sur mes pas jusqu’au canot, qui se trouvait à peu de distance de la maison, et je partis en toute hâte. Je ramai contre le courant assez loin pour qu’il me ramenât à la tête de l’île. Je jetai au loin mon chapeau — je n’avais pas besoin d’œillères. Parvenu vers le milieu du fleuve, je crus entendre tinter une horloge et je m’arrêtai pour écouter… Un, deux, trois… Onze heures !… Il n’y avait pas de temps à perdre. Lorsque j’eus atteint la pointe de l’île, je ne m’attardai pas pour reprendre haleine, bien que je fusse presque essoufflé. Je poussai jusqu’à mon ancien camp, je me débarrassai en un clin d’œil de ma robe, et j’allumai un grand feu. Dès qu’il commença à flamber, je sautai dans la barque. L’endroit où nous avions amarré le traîneau était à un mille et demi plus bas. Il ne me fallut pas longtemps pour accomplir le trajet en pagayant le long de la rive. Là, je débarquai, je filai à travers les arbres et je grimpai la colline au pas de course. Jim, enveloppé dans sa couverture, dormait à poings fermés. Je le réveillai en criant :

— Debout, Jim ! J’ai bien fait d’aller là-bas. Il s’agit de déménager au plus vite. On est à nos trousses.

Jim ne m’adressa pas une seule question ; il ne dit pas un mot ; mais la façon dont il travailla durant la demi-heure qui suivit me prouva qu’il m’avait bien compris et qu’il ne voulait pas se laisser surprendre. Au bout de trois quarts d’heure tout ce que nous possédions se trouvait à bord de notre radeau, que nous avions mis à flot sous les saules, prêt à être lancé au bon moment. Mon premier soin avait été d’éteindre le feu à l’entrée de la grotte et l’on ne pouvait pas voir notre chandelle du dehors.

Je m’éloignai un peu de la côte dans le canot et je me tins aux aguets. Rien ne bougeait. Ma vue ne portait pas à une très grande distance à cause d’un léger brouillard qui commençait à se lever ; mais le brouillard n’empêche pas d’entendre. Du reste, je comptais bien que M. Loftus, s’il mettait son projet à exécution, ne s’amuserait pas à faire le tour de l’île. Il débarquerait certainement de l’autre côté, en face de Saint-Pétersbourg. La voie était donc libre. Jim détacha le traîneau et nous glissâmes à l’ombre des arbres, le canot à la remorque, sans prononcer une parole jusqu’à ce que nous eussions dépassé l’île.