Les Aventures de Huck Finn/9

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 83-86).


L’haleine me manqua et je faillis me trouver mal. Emprisonné sur un navire qui, s’il ne se disloquait pas, coulerait dès que le courant l’entraînerait ! Ce n’était pas le moment de geindre. Il fallait nous emparer du canot de ces bandits et partir au plus vite. Nous longeâmes le steamer et il me sembla que j’avais mis une semaine à gagner la poupe.

Je me laissai glisser.

— Pas l’ombre d’un canot, me dit Jim.

— Alors nous serions dans une mauvaise passe ; mais je sais qu’il y en a un, puisqu’on a parlé de retourner à terre. Il ne peut être que de ce côté ; cherchons encore.

Nous penchant au-dessus du bord, nous aperçûmes une petite barque dans laquelle je me laissai glisser et où Jim s’empressa de me rejoindre. Je pris mon couteau, je coupai l’amarre et en route. Quelques minutes après, sans avoir touché un aviron ni prononcé une parole, nous nagions à cent yards du navire échoué. Grâce au courant, nous étions déjà loin quand une lanterne brilla sur le pont. Jack et son ami s’apercevaient de la disparition de leur canot et se demandaient sans doute qui avait pu couper l’amarre.

Alors seulement je commençai à me préoccuper du sort de ceux que nous laissions derrière nous.

— Jim, dis-je au nègre, qui avait déjà saisi les rames, l’idée qu’ils vont se noyer par notre faute me tracasse. Dès que nous verrons une lumière sur la côte, nous aborderons à un endroit où tu pourras te cacher avec le canot, et j’irai donner l’alerte. J’inventerai une histoire pour envoyer quelqu’un à leur secours.

Jim ne voulait la mort de personne ; il approuva donc mon idée. Par malheur l’orage, qui s’était calmé un instant, éclata de nouveau et rien n’indiquait le voisinage d’une ville ou d’un village. Au bout d’un certain temps, la pluie cessa ; mais il y avait toujours des nuages et bientôt un éclair nous montra un point noir qui flottait devant nous.

C’était notre radeau et nous fûmes ravis de pouvoir nous y rembarquer. À peine installés, nous vîmes une lumière à notre droite et Jim se dirigea aussitôt vers la rive. Le canot était plein d’objets que nos deux chenapans avaient pris à bord du vapeur. Nous entassâmes ce butin à bord du radeau ; puis je dis à Jim de suivre le courant, d’allumer sa lanterne quand il croirait avoir fait un mille ou deux, et de la laisser à l’arrière jusqu’à mon retour.

Ensuite je saisis les avirons et je ramai vers la côte. La lumière dont j’ai parlé provenait d’un fanal suspendu au mâtereau d’un grand bateau de passeur. Je montai à bord, cherchant le veilleur. Je le trouvai sur le pont, à moitié endormi. Je n’eus pas beaucoup de peine à le réveiller et alors je me mis à pleurer.

— Holà ! qu’est-ce qu’il y a, petit ? me demanda-t-il en bâillant. Pourquoi pleures-tu ?

— Il y a bien de quoi, allez !… Papa, maman, et ma sœur…

Et je me remis à sangloter de plus belle.

— Voyons, ne te désole pas. Ils ne sont pas morts, hein ?

— Il ne s’en faut guère… Êtes-vous le veilleur du bac ?

— Oui, répliqua-t-il en se rengorgeant, je suis le capitaine, le propriétaire, le pilote et le veilleur. Trop souvent même je représente tous les passagers et tout le fret. Ah ! je ne suis pas aussi riche que mon ami Tom Hornback, qui distribue des pièces de 5 dollars sans se gêner. N’empêche pas que je ne changerais pas de place avec Tom Hornback. D’abord il ne boit que de l’eau, et…

Je crus qu’il n’en finirait jamais et je l’interrompis en disant :

— Ce n’est pas le moment de causer. Mon père, ma mère, ma sœur… et miss Hooker sont là-bas et si on ne va pas à leur secours, ils seront perdus.

— Là-bas ? Où ça ?

— À bord du steamer naufragé.

— Je le croyais coulé depuis longtemps. Bonté du ciel, que font-ils là ?

— Ils y sont contre leur gré, je vous en réponds. Au commencement de la soirée, miss Hooker est partie de… je ne me rappelle pas le nom… un endroit qui se trouve de l’autre côté du fleuve, presque en face du rocher.

— Bon, elle est partie de Bosh-Landing — continue.

— Justement. Eh bien, le conducteur du bac a perdu sa rame, le bac est allé se cogner contre le steamer échoué. Tout le monde a été noyé, excepté miss Hooker, qui s’est sauvée en s’accrochant à un cordage. Une heure plus tard, nous avons descendu le courant à notre tour ; il nous a entraînés vers le rocher et notre radeau s’est effondré ; mais nous avons réussi à grimper à bord.

— C’est bien le cas de dire : À quelque chose malheur est bon. Sans le steamer aucun de vous n’aurait pu tenir debout sur ce rocher à pic.

— Le steamer ne s’y tient pas d’aplomb non plus, il penche joliment… Nous nous sommes d’abord mis à pleurer et à crier, comme si on pouvait nous entendre ! Mon père, qui ne pleurait pas, me dit : « Nous sommes perdus si personne ne vient à notre secours ; l’orage est presque passé, tu vas gagner la côte dans ce canot… »

— Comment, ils ont laissé un de leurs canots ?

— Oh ! une petite barque où nous n’aurions pas pu monter tous. Alors je suis parti et me voilà. Votre bac est plus solide que mon canot et vous m’avez l’air d’un brave…

— Quant à ça, tu as raison. Le Mississipi ne m’a jamais fait peur.

— Et puis, vous n’y perdrez rien. Miss Hooker m’a dit que son oncle Hornback…

— Tonnerre ! c’est sa nièce ? Elle ne devait arriver que dans huit jours. Je serais déjà en route, si tu avais parlé plus tôt… Tu vois cette lumière, là-bas, à gauche ?

— Oui.

— Cours-y aussi vite que tes jambes te porteront. C’est la taverne, et elle est toujours pleine le soir. Raconte-leur ce qui arrive et prie-les de ma part d’aller prévenir le vieux Hornback… Qu’attends-tu ? Ah ! bon ! Ton père et les autres, n’est-ce pas ? Sois tranquille, je les emmènerai par-dessus le marché, la place ne manque pas. Dépêche-toi. Il faut que j’aille réveiller mon chauffeur.

Je partis en courant dans la direction qu’il venait de m’indiquer ; mais, dès qu’il eut le dos tourné, je regagnai le canot, je longeai la côte et je me faufilai parmi les bateaux amarrés devant un chantier. Je tenais à assister au départ du bac. En somme, j’étais assez content de moi. Il y a beaucoup de gens qui ne se seraient pas donné autant de peine pour empêcher trois mauvais garnements de se noyer.

Enfin je vis le petit steamer filer à toute vapeur et je ne songeai plus qu’à rejoindre Jim. Je crus que sa lanterne ne se montrerait jamais. Lorsque je l’aperçus, il me sembla qu’elle se trouvait à cent lieues de moi. Quand j’atteignis le radeau, le ciel commençait déjà à blanchir. Jim tombait de sommeil et moi aussi ; aussi ne tardâmes-nous pas à nous endormir sous les arbres, dans une île où nous avions abordé.