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Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/18

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Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 124-127).


XVIII

COUP DE THÉÂTRE.


À Saint-Pétersbourg, on ne se livra à aucune espèce de réjouissance ce samedi-là. Mme Harper et la tante Polly se lamentaient en préparant des vêtements de deuil. La petite ville, si calme d’ordinaire, était encore moins animée que de coutume. Chacun vaquait à ses affaires ; mais personne n’avait le cœur à la besogne. Vers une heure de l’après-midi, Becky Thatcher se mit à errer comme une âme en peine dans la cour déserte de l’école. Elle se sentait très malheureuse et ne trouva rien là qui fût de nature à la consoler.

— Si j’avais seulement la boule de cuivre, pensait-elle. Mais non, je n’ai rien gardé en souvenir de lui !

Et elle s’éloigna avec de grosses larmes dans les yeux. Un groupe d’écoliers, au lieu de profiter du congé du samedi pour se livrer à leurs jeux habituels, vint regarder par-dessus la clôture. On s’entretint de ce que Tom faisait la dernière fois qu’on l’avait vu, de ce que Joe Harper avait dit. On se rappela une foule de détails auxquels on n’avait attaché aucune importance au moment et dont on aurait dû être frappé. Puis on se disputa pour savoir qui avait échangé les dernières paroles avec les défunts. Plus d’un revendiqua ce triste honneur en s’appuyant sur des témoignages dont un juge impartial ne se serait pas contenté. Un candidat à la notoriété, qui n’avait aucun titre plus valable à invoquer, voulut aussi se mettre en relief et dit avec une nuance d’orgueil très visible :

— Moi, j’ai été rossé par Tom il y a huit jours. Mais c’était là une distinction dont la plupart de ses camarades pouvaient se targuer, de sorte que la vanterie ne produisit pas le moindre effet.

Le lendemain, la cloche de l’église sonna le glas, au lieu de tinter comme elle le faisait tous les dimanches. Les fidèles commencèrent à se réunir, s’arrêtant à l’entrée du temple pour parler du triste événement ; mais à l’intérieur on s’abstint de causer, même à voix basse. Lorsque tante Polly et la mère de Joe entrèrent avec les membres de leur famille, tous en grand deuil, l’assistance se leva et se tint debout jusqu’à ce que les affligés eussent atteint le banc le plus rapproché de la chaire. Après un moment de profond silence, le service divin commença. Dans son sermon, le pasteur parla en termes si touchants de ceux dont on déplorait la fin prématurée, qu’une partie de l’auditoire se reprocha de n’avoir jamais reconnu que les défauts des jeunes trépassés. Le prédicateur rappela plus d’un incident qui annonçait chez les défunts un caractère plein de noblesse et de générosité. La douleur de tante Polly et de Mme Harper le touchait trop pour qu’il n’oubliât pas certains épisodes à la suite desquels ceux qu’il louait avaient été de sa part l’objet de prédictions peu flatteuses. Bref, il se montra d’autant plus éloquent que ses paroles attendries venaient du cœur.

Il achevait son sermon, lorsqu’un léger bruit, auquel personne ne fit attention, résonna dans la galerie. Quelques minutes après, la porte qui menait à la galerie s’ouvrit, et le pasteur resta bouche béante. Peu à peu, tous les yeux prirent la direction que suivait son regard, puis l’assistance entière se leva presque à la fois et demeura confondue à son tour en voyant les trois noyés s’avancer à la file. Tom cheminait en tête avec l’allure d’un triomphateur, et Joe, qui venait derrière lui, cherchait en vain à imiter le maintien de son chef. Huck fermait la marche d’un air embarrassé, bien que ses vêtements ne fussent guère en plus mauvais état que ceux de ses compagnons. Les pirates — ou les chefs indiens, si vous aimez mieux — s’étaient blottis dans la galerie inoccupée, afin d’écouter leur oraison funèbre !

La tante Polly, Marie, les Harper, se jetèrent au cou de deux des morts supposés. Huck, qui ne se sentait pas à son aise, ne savait où se cacher pour échapper aux regards fixés sur lui. Une triste expérience lui avait appris à ne pas trop compter sur la sympathie de ses semblables. Il hésita un moment et fit un ou deux pas en arrière. Tom lui coupa la retraite.


Coup de théâtre.

— Tante Polly, dit-il, ça n’est pas juste. Il faut que quelqu’un soit content de revoir Huck.

— Mais tout le monde est content de le revoir, le pauvre orphelin ; moi, la première, répliqua tante Polly.

Elle se mit aussitôt à combler d’attentions aimantes le malheureux Huck, qui, faute d’habitude, ne sut quelle contenance garder. Soudain le pasteur, d’une voix qui fit vibrer les vitres, entonna le premier vers d’un vieux cantique :

Gloire au Seigneur, dont la grâce infinie…

— Chantons et mettons-y toute notre âme !

Chacun y mit toute la ferveur dont il était capable, et le cantique monta vers le ciel comme un chant de triomphe, ébranlant les poutres de la toiture. Tom Sawyer, le pirate noir, sans paraître remarquer les regards d’admiration d’une partie de son entourage, se crut un plus grand homme que le juge Thatcher lui-même. Quant aux fidèles dont il s’était moqué, ils déclarèrent, en regagnant leurs domiciles respectifs, qu’ils consentiraient volontiers à être mystifiés de nouveau, afin d’entendre chanter le vieux cantique comme on venait de le chanter.

Ce jour-là — selon l’humeur variable de tante Polly — Tom reçut plus de caresses et plus de coups de dé qu’il n’en obtenait d’ordinaire d’un bout de l’année à l’autre.