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Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/23

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Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 156-157).


XXIII

INQUIÉTUDES DE TOM.


Tom redevint tout à coup un héros. Les gens âgés le comblaient d’éloges, les jeunes l’enviaient. La presse s’efforça de rendre son nom immortel, car le journal de Saint-Pétersbourg le porta aux nues. Certains jaloux, qui feignaient d’admirer son courage, allèrent même jusqu’à prédire qu’il serait président de la république un jour ou l’autre, s’il ne lui arrivait pas d’être tué par Joe l’Indien avant d’avoir atteint l’âge légal.

Ainsi que cela se voit souvent, le public se mit sans transition à penser du prétendu meurtrier autant de bien qu’il en avait dit de mal. Du reste, ce revirement d’opinion fut justifié. La leçon avait été trop terrible pour que Jack Potter n’en profitât pas ; s’il ne cessa pas de boire, il cessa de s’enivrer.

Tom eut donc des jours tissés d’or et de soie ; mais il passait des nuits affreuses. Joe l’Indien, l’œil menaçant, un couteau à la main, le poursuivait dans ses rêves. Pour rien au monde il ne se serait décidé à sortir après le coucher du soleil. Le pauvre Huck éprouvait les mêmes tribulations, car son ami avait tout raconté à l’avocat la veille du grand coup de théâtre, et il craignait que son rôle dans l’affaire ne vînt à être connu, bien que la fuite du coupable l’eût dispensé de figurer comme témoin au procès. Le défenseur de Potter, il est vrai, avait promis de garder le secret. La belle garantie ! Puisque la conscience bourrelée de Tom l’avait traîné à contre-cœur chez l’homme de loi au milieu de la nuit et avait arraché un aveu téméraire à des lèvres qu’un formidable serment aurait dû tenir cadenassées, sur qui pouvait-on compter désormais ?


L’agent de police.
Chaque jour la reconnaissance de Jack Potter rendait Tom heureux d’avoir parlé ; mais chaque nuit il regrettait de s’être montré aussi courageux. Parfois il souhaitait que Joe l’Indien ne fût jamais pris ; parfois il espérait apprendre qu’on venait de l’arrêter. Il sentait qu’il ne respirerait jamais en paix tant que cet homme ne serait pas mort et qu’il n’aurait pas vu son cadavre.

L’offre d’une bonne récompense stimula le zèle des agents officiels et d’une foule d’amateurs officieux. Leurs recherches demeurèrent sans résultat. Un de ces merveilleux policiers qui savent tout, qui voient tout, arriva de Saint-Louis. Le détective flaira à droite et à gauche, sonda, fureta et secoua la tête d’un air sagace. Il finit par mettre le nez sur ce que les gens de son métier ne manquent jamais de découvrir — c’est-à-dire sur une piste. Mais on ne saurait pendre une piste pour crime d’assassinat. Aussi, lorsque cet homme habile eut rempli sa mission et fut retourné chez lui, Tom ne se jugea pas plus à l’abri qu’auparavant. Néanmoins, comme Joe l’Indien continuait à ne pas donner signe de vie, chaque jour qui s’écoulait rendait de moins en moins vives les appréhensions des deux témoins du crime.