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Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/22

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Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 148-155).


XXII

LE PROCÈS.


L’heure des vacances sonna. Tom, comme toutes les années du reste, reconnut qu’elles ne contribuaient pas à lui faire paraître les jours moins longs. La rougeole avait sévi à Saint-Pétersbourg ; le pique-nique avait été ajourné, et Becky était retournée à Constantinople, où elle devait passer une partie des vacances chez un de ses oncles. Les cirques, les ménageries nomades oubliaient le chemin de la ville. Aussi l’existence semblait-elle bien terne a notre héros. Enfin Saint-Pétersbourg sortit de sa somnolence, grâce au procès de Jack Potter, qui redevint bientôt le sujet de toutes les conversations. Tom, qui avait presque réussi à étouffer ses terreurs, aurait préféré que l’on parlât de tout autre chose. Sa conscience troublée lui donnait à croire que les remarques que l’on faisait en sa présence étaient des ballons d’essai lancés à son adresse. Quoiqu’il n’eût pas le moindre motif pour supposer qu’on le soupçonnât de pouvoir fournir des renseignements sur l’assassinat, ces commérages le mettaient mal à l’aise et amenaient une sueur froide sur son front. Il finit un jour par entraîner Huck dans un endroit désert. Il sentait que ce serait un soulagement pour lui de desceller sa langue, et il tenait en outre à savoir si son ami avait gardé le secret.

— Huck, tu n’as parlé à personne de cette histoire ? demanda-t-il.

— Naturellement, je n’en ai pas parlé.

— Pas un mot ?

— Pas l’ombre d’un mot. — Et personne ne te décidera jamais à parler, hein ?

— Jamais de la vie ! Je n’ai pas envie de me faire noyer par ce gredin de métis.

— À la bonne heure ! Nous ne courons aucun risque tant que nous nous tairons. Si nous jurions encore ? Ce serait plus sûr.

— Je ne demande pas mieux.

Le serment fut renouvelé avec toutes les formalités indispensables.

— Maintenant, tiens-toi sur tes gardes, Huck, dit Tom. On est tenté de jacasser lorsqu’on écoute ces bavards.

— Je crois bien. Jack Potter, Jack Potter, toujours Jack Potter ! Ils n’ont que ce nom-là à la bouche. Ils ne savent rien ; mais ça ne les empêche pas de dire qu’il mérite d’être pendu.

— Est-ce que tu ne le plains pas ?

— Tu peux parier que je le plains autant que toi, répliqua Huck, Il ne compte pas plus que moi, c’est vrai ; mais il n’a fait de mal à personne. Il pêchait juste assez pour gagner de quoi se griser et dormait le reste du temps. Il y a des masses d’individus qui ne travaillent guère et on ne leur met pas la corde au cou. Non, Jack Potter n’est pas méchant. Un jour il m’a donné la moitié d’un poisson quand il n’y en avait pas trop pour deux, et des fois j’aurais été dans une mauvaise passe sans lui.

— Il m’a rendu service aussi. Il raccommodait mes cerfs-volants et attachait les hameçons à mes lignes. Je voudrais le tirer de là.

— Nous ne pouvons pas le tirer de là, Tom. D’ailleurs, il n’en serait pas plus avancé ; on le reprendrait bien vite.

— C’est vrai ; mais ça m’agace d’entendre tout le monde tomber sur lui.

— Moi aussi, ça m’agace, Tom. Ils jurent qu’il a la mine d’un assassin et s’étonnent qu’il n’ait pas été pendu il y a longtemps. — Il y en a même qui disent que, si par hasard il était acquitté, ils se chargeraient de le pendre.

— Et tu peux être sûr qu’ils tiendraient parole.


Tom et Huck visitent Jack Potter.
Les deux jeunes garçons eurent un long entretien qui ne contribua nullement à les consoler. L’heure du crépuscule les trouva rôdant aux environs de la petite geôle avec un vague espoir qu’il arriverait quelque chose qui rendrait leur cas de conscience moins difficile à résoudre. Mais il n’arriva rien. Les anges et les fées ne semblaient pas s’intéresser à l’infortuné captif.

Ils s’approchèrent, ainsi qu’ils l’avaient souvent fait, de la fenêtre grillée afin de passer du tabac et des allumettes à Jack Potter. La cellule se trouvait au rez-de-chaussée et aucun gardien ne se montrait. La reconnaissance avec laquelle le prisonnier accueillait leurs dons leur inspirait toujours des sentiments de remords qui cette fois furent plus profonds que jamais. Ils s’accusèrent de trahison et de lâcheté lorsque Potter leur dit :

— Vous vous êtes joliment bien conduits avec moi, garçons. Je me dis souvent ; J’étais toujours à raccommoder les jouets des enfants ; je leur montrais les bons endroits pour pêcher, je les obligeais le plus que je pouvais, et pas un d’eux ne songe au pauvre Jack, maintenant qu’il est dans la peine. Mais Tom et Huck ont songé à lui. Ah ! garçons, j’ai commis un crime horrible. J’avais trop bu pour savoir ce que je faisais. On me pendra et je l’ai mérité. Allons, ne parlons plus de ça. Je serais fâché de vous causer de la peine. Mais je veux vous donner un conseil. Ne vous enivrez jamais et vous ne serez jamais enfermés ici… Tenez-vous un peu plus à gauche ; là, je vous vois mieux. Bons petits visages amis ! Grimpez sur le dos l’un de l’autre et laissez-moi les toucher. Bien. Laissez-moi vous serrer les mains ; ici les vôtres passeront entre les barreaux, les miennes sont trop grosses. Mains petites et faibles, mais elles ont aidé Jack et elles l’aideraient davantage, si elles pouvaient.

Tom revint à la maison très abattu, et son sommeil fut troublé par un cauchemar. Le lendemain et le surlendemain, il rôda autour du tribunal, dont une fascination presque irrésistible le poussait à franchir le seuil et où il s’abstint d’entrer. Huck semblait non moins indécis. Les deux amis s’évitaient. Chacun d’eux s’éloignait de temps à autre ; mais la même fascination lugubre les ramenait bientôt. Tom ouvrait les oreilles dès qu’un groupe d’oisifs quittait la salle d’audience. Il regrettait invariablement d’avoir écouté, car il n’apprenait que des nouvelles attristantes ; les mailles du filet impitoyable de la justice se serraient de plus en plus autour de l’infortuné Potter. À la fin du second jour on déclarait que le témoignage de Joe l’Indien se trouverait pleinement confirmé et que le verdict du jury ne laissait plus aucun doute.

Ce soir-là, Tom s’absenta après dîner et rentra à une heure indue en passant par la croisée. Il était si agité qu’il eut beaucoup de peine à s’endormir. Le lendemain matin, on se dirigea en foule vers le tribunal, car ce devait être le grand jour. Au bout d’une longue attente les jurés entrèrent à la file et s’assirent. Peu de temps après, Potter fut introduit. Il était pâle et hagard. On lui avait mis des menottes, bien que son air ahuri et résigné ne permît pas de supposer qu’il songeât à offrir la moindre résistance. Tous les regards demeuraient fixés sur lui ; mais il n’osait lever les yeux. Quant à Joe l’Indien, aussi impassible que jamais, il ne semblait nullement désireux de se soustraire à l’attention publique. Deux ou trois minutes plus tard, le juge fit son entrée, et le shérif annonça que la séance était ouverte. Les avocats échangèrent quelques paroles et étalèrent devant eux leurs paperasses. Ces délais et d’autres détails préliminaires eurent pour effet de surexciter l’impatience des spectateurs.

Enfin on appela le premier témoin à charge, qui déclara que, le matin même du crime, passant de très bonne heure au bord de la rivière, il avait aperçu l’accusé en train de se laver. Le fait lui avait paru d’autant plus surprenant que le prévenu, qui en général se montrait hydrophobe, s’était éloigné en toute hâte, comme s’il craignait d’être vu. L’avocat de Potter n’adressa aucune question à l’auteur de cette déposition ; il dit d’un ton distrait, en employant la formule de la justice américaine :

— Renvoyez le témoin.

Le prévenu leva un moment les yeux, mais il les baissa de nouveau lorsque son défenseur, au lieu de répondre à cette interrogation muette, ajouta :

— Il peut se retirer ; je n’ai rien à lui demander.

Un second témoin prouva que le couteau ramassé près du cadavre appartenait à Jack Potter. Le défenseur se contenta de répéter :

— Renvoyez le témoin.

Cette fois encore il s’abstint de poser la moindre question.

Pourquoi renonçait-il à sa tactique habituelle, qui consistait à accabler les témoins de questions et les amener à se contredire ? Les visages de l’auditoire commencèrent à trahir un certain mécontentement. Cet avocat avait-il donc l’intention de sacrifier la vie de son client sans tenter le moindre effort pour le sauver ?

D’autres témoins vinrent parler à tour de rôle de la conduite suspecte de Potter lorsqu’il était apparu sur la scène du meurtre. Ils quittèrent la sellette sans avoir été interrogés contradictoirement. Chaque détail des circonstances compromettantes survenues au cimetière durant la mémorable matinée que Tom se rappelait trop bien fut mis en relief par des citoyens dignes de foi, mais pas un seul d’entre eux ne fut interpellé par l’avocat de Potter.


Tom devant le Tribunal.

La mauvaise humeur de l’auditoire se manifesta par des murmures qui provoquèrent une remontrance de la part de la cour. L’avocat de la partie civile, jugeant la cause gagnée, crut inutile de prononcer une longue plaidoirie.

— Messieurs les jurés, dit-il, les témoignages de tant d’honorables citoyens qui ont déposé sous la foi du serment et dont la simple parole suffirait, ne laissent aucun doute sur la culpabilité du malheureux prévenu. Les faits ne se discutent pas — nous nous en rapportons à votre esprit de justice.

Potter laissa échapper un gémissement, se cacha le visage dans les mains et parut sur le point de se trouver mal. Un silence pénible régna dans la salle. La parole était au défenseur de l’accusé, qui s’exprima en ces termes :

— Votre Honneur, au début de ce procès nous avons donné à entendre que notre intention était de prouver que notre client, s’il a commis l’horrible crime dont on l’accuse, a agi sous l’influence d’un délire aveugle et irresponsable produit par l’ivresse. Nous avons changé d’avis. Nous n’invoquerons pas ce moyen de défense… Huissier, appelez le témoin Thomas Sawyer.

Une expression de surprise intriguée vint alors animer tous les visages, sans excepter celui de Potter. Ses regards se fixèrent sur Tom Sawyer, dès que celui-ci se fut levé et eut gagné l’espace vide réservé aux témoins. Bien qu’il fût en réalité très effrayé, notre héros prêta serment d’un air assez résolu.

— Thomas Sawyer, où étiez-vous le 17 juin, vers l’heure de minuit ? demanda le défenseur.

Tom lança un coup d’œil dans la direction de Joe l’Indien, et la parole lui fit défaut. L’auditoire prêtait l’oreille en retenant son haleine ; mais le témoin semblait frappé de mutisme. Au bout d’une minute ou deux il reprit courage et répondit, de façon à se faire entendre d’une partie de l’assistance :

— Dans le cimetière. — Un peu plus haut, s’il vous plaît. Vous étiez… ?

— Dans le cimetière.

— Vous trouviez-vous près de la tombe de Williams le Borgne ?

— Oui, monsieur.

— Tâchez de parler un peu plus haut. À quelle distance étiez-vous de cette tombe ?

— Aussi près que je le suis de vous.

— Étiez-vous caché ?

— J’étais caché.

— Où cela ?

— Derrière les arbres qui se trouvent à côté de la tombe.

Un tressaillement presque imperceptible agita le corps de Joe l’Indien, qui jusqu’alors avait écouté sans sourciller.

— Il y avait quelqu’un avec vous, je crois, de sorte que, si cela était nécessaire, un autre témoin pourrait confirmer votre dire ?

— Oui, monsieur. Je suis allé au cimetière avec…

— Il est inutile de nommer votre compagnon. Nous le citerons, si nous avons besoin de lui. Maintenant, Thomas Sawyer, parlez sans crainte. Racontez-nous ce qui est arrivé, et n’ayez pas peur.

Tom commença son récit en s’embrouillant un peu ; mais il se mit bientôt en veine, et les paroles coulèrent de source. On n’entendait d’autre bruit que celui de sa voix. On ne voyait que lui ; on retenait son haleine pour mieux l’écouter. Sans se douter qu’il imitait les grands romanciers, il surexcitait la curiosité de son public haletant. Il arriva enfin au bout de sa déposition.

— Alors le docteur, d’un coup de la lourde planche, renversa Jack Potter, Joe l’Indien sauta sur le couteau et…

Le récit fut soudain interrompu par des cris de détresse. Le métis, renversant ceux qui se trouvaient sur son passage, venait de gagner une croisée ouverte et de disparaître.