Les Beaux-Arts réduits à un même principe/Partie 2/chapitre 5

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intérêts qui nous soient chers, qui tiennent à la conservation ou à la perfection de notre être, qui nous fassent sentir agréablement notre propre existence : & c’est le bon, qui, se réunissant avec le beau dans un même objet présenté, lui donne toutes les qualités dont il a besoin pour exercer & perfectionner à la fois notre cœur & notre esprit. PARTIE 2 CHAPITRE 5 2 loi générale du goût. que la belle nature soit bien imitée. cette loi a le même fondement que la premiere. Les arts imitent la belle nature pour nous charmer, en nous élevant à une sphere plus parfaite que celle où nous sommes : mais si cette imitation est imparfaite, le plaisir des arts est nécessairement mêlé de déplaisir. On veut nous montrer l’excellent, le parfait, mais on le manque & on nous laisse des regrets. J’allois jouir d’un beau songe, un trait mal rendu m’éveille et me ravit mon bonheur. L’imitation, pour être aussi parfaite qu’elle peut l’être, doit avoir deux qualités : l’exactitude & la liberté. L’une régle l’imitation, & l’autre l’anime. Nous supposons en vertu de la premiere loi, que les modéles sont bien choisis, bien composés, & nettement tracés dans l’esprit. Quand une fois l’artiste est arrivé à ce point, l’exactitude du pinceau n’est plus qu’une espèce de méchanisme. Les objets ne se conçoivent même bien, que quand ils sont revêtus des couleurs avec lesquelles ils doivent paroître au dehors : ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots, pour le dire, arrivent aisément. Ainsi tout est presque fini pour l’éxactitude, quand le tableau ideal est parfaitement formé. Mais il n’en est pas de même de la liberté, qui est d’autant plus difficile à atteindre, qu’elle paroît opposée à l’exactitude. Souvent l’une n’excelle qu’aux dépens de l’autre. Il semble que la nature se soit réservée à elle seule de les concilier, pour faire par-là reconnoître sa supériorité. Elle paroît toujours naïve, ingénue. Elle marche sans étude & sans réflexion, parce qu’elle est libre. Au lieu que les arts liés à un modéle portent presque toujours les marques de leur servitude. Les acteurs agissent rarement sur la scéne comme ils agiroient dans la réalité. Un Auguste de théâtre est tantôt embarassé de sa grandeur, tantôt de ses sentimens. & si dans la comédie Crispin est plus vrai ; c’est que son rôle fabuleux approche davantage de sa condition réelle. Ainsi le grand principe pour imiter avec liberté dans les arts, seroit de se persuader qu’on est à Trezêne, qu’Hippolyte est mort, & qu’on est réellement Theramene. Alors l’action aura un autre feu & une autre liberté : paulum interesse censes ex animo omnia ut fert natura facias, an de industria. c’est pour atteindre à cette liberté que les grands peintres laissent quelquefois jouer leur pinceau sur la toile : tantôt, c’est une symmétrie rompue ; tantôt, un désordre affecté dans quelque petite partie ; ici, c’est un ornement négligé ; là, un défaut même, laissé à dessein : c’est la loi de l’imitation qui le veut : à ces petits défauts marqués dans la peinture, l’esprit avec plaisir reconnoît la nature. Avant de finir ce chapitre, qui regarde la vérité de l’imitation, examinons d’où vient que les objets qui déplaisent dans la nature sont si agréables dans les arts : peut-être en trouverons-nous ici la raison. Nous venons de dire que les arts affectoient des négligences pour paroître plus naturels & plus vrais. Mais ce rafinement ne suffit pas encore, pour qu’ils nous trompent au point de nous les faire prendre pour la nature elle-même. Quelque vrai que soit le tableau, le cadre seul le trahit : in omni re procùl dubio vincit imitationem veritas. Cette observation suffit pour résoudre le problême dont il s’agit. Pour que les objets plaisent à notre esprit, il suffit qu’ils soient parfaits en eux-mêmes. Il les envisage sans intérêt : & pourvu qu’il y trouve de la régularité, de la hardiesse, de l’élégance, il est satisfait. Il n’en est pas de même du cœur. Il n’est touché des objets que selon le rapport qu’ils ont avec son avantage propre. C’est ce qui régle son amour ou sa haine. De-là il s’ensuit, que l’esprit doit être plus satisfait des ouvrages de l’art, qui lui offre le beau ; qu’il ne l’est ordinairement de ceux de la nature, qui a toujours quelque chose d’imparfait : & que le cœur au contraire, doit s’intéresser moins aux objets artificiels qu’aux objets naturels, parce qu’il a moins d’avantage à en attendre. Il faut développer cette seconde conséquence. Nous avons dit que la vérité l’emportoit toujours sur l’imitation. Par conséquent, quelque soigneusement que soit imitée la nature, l’art s’échappe toujours, & avertit le cœur, que ce qu’on lui présente n’est qu’un fantôme, qu’une apparence ; et qu’ainsi il ne peut lui apporter rien de réel. C’est ce qui revêt d’agrément dans les arts les objets qui étoient désagréables dans la nature. Dans la nature ils nous faisoient craindre notre destruction, ils nous causoient une émotion accompagnée de la vue d’un danger réel : & comme l’émotion nous plaît par elle-même, et que la réalité du danger nous déplaît, il s’agissoit de séparer ces deux parties de la même impression. C’est à quoi l’art a réussi : en nous présentant l’objet qui nous effraye, et en se laissant voir en même-tems lui-même, pour nous rassurer & nous donner, par ce moyen, le plaisir de l’émotion, sans aucun mêlange desagréable. Et s’il arrive par un heureux effort de l’art, qu’il soit pris un moment pour la nature elle-même, qu’il peigne par exemple un serpent, assez bien pour nous causer les allarmes d’un danger véritable ; cette terreur est aussitôt suivie d’un retour gracieux, où l’ame jouit de sa délivrance comme d’un bonheur réel. Ainsi l’imitation est toujours la source de l’agrément. C’est elle qui tempere l’émotion, dont l’excès seroit désagréable. C’est elle qui dédommage le cœur, quand il en a souffert l’excès. Ces effets de l’imitation si avantageux pour les objets désagréables, se tournent entiérement contre les objets agréables par la même raison. L’impression est affoiblie : l’art qui paroît à côté de l’objet agréable, fait connoître qu’il est faux. S’il est assez bien imité, pour paroître vrai, et pour que le cœur en jouisse un instant comme d’un bien réel ; le retour, qui suit, rompt le charme et rejette le cœur, plus triste, dans son premier état. Ainsi, toutes choses égales d’ailleurs, le cœur doit être beaucoup moins content des objets agréables dans les arts, que des des-sagréables. Aussi voit-on que les artistes réussissent beaucoup plus aisément dans les uns que dans les autres. Dès qu’une fois les acteurs sont arrivés à un bonheur constant, on les abandonne. & si on est touché de leur joie dans quelques scénes qui passent vîte, c’est parce qu’ils sortent d’un danger, ou qu’ils sont prêts d’y entrer. Il est vrai cependant qu’il y a dans les arts des images gracieuses qui nous charment ; mais elles nous feroient incomparablement plus de plaisir, si elles étoient réalisées : & au contraire, la peinture qui nous remplit d’une terreur agréable, nous feroit horreur dans la réalité. Je sais bien qu’une partie de l’avantage des objets tristes dans les arts, vient de la disposition naturelle des hommes, qui, étant nés foibles et malheureux, sont très-susceptibles de