Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome 2/11

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Méline, Cans et Compagnie (Tome iip. 205-217).

XIII

DEUX PIERRES.


M. le marquis de Pontalès était un homme prudent, qui n’avait aucun goût pour les aventures. C’était uniquement par nécessité qu’il s’était joint à l’expédition de cette nuit. M. de Blois et lui traitaient en effet de puissance à puissance, et du moment que M. de Blois se mettait à l’œuvre, Pontalès ne pouvait point reculer.

C’était la première fois qu’il se livrait ainsi.

Jusqu’alors il s’était toujours tenu derrière Robert, contribuant volontiers aux frais de la guerre, mais ne combattant jamais en personne.

Cela lui allait mieux.

Et, en vérité, il aurait regardé sans doute comme un imposteur quiconque lui aurait annoncé, le matin même, les événements de cette soirée. Lui, le marquis de Pontalès, propriétaire de soixante mille livres de rente, jouant au loup-garou dans les taillis et bravant la cour d’assises comme un malheureux !…

Mais les circonstances entraînent, et l’homme le plus habile, engagé dans certaines entreprises, doit jouer le tout pour le tout à un moment donné.

Cela ne veut point dire que Pontalès, en passant la rivière de l’Oust avec ses quatre compagnons, ne fit des réflexions assez chagrines. Il eût vidé sa bourse, sans doute, de grand cœur, pour être transporté tout à coup entre les murailles de son château. On peut penser même que, malgré le désir ancien et passionné qu’il avait de détruire la vieille influence des Penhoël et de se mettre à leur place, il n’aurait point engagé la bataille s’il avait prévu dès le principe, les dangers de cette nuit.

Maintenant, il était trop avancé pour reculer.

Le péril était en arrière comme en avant, et les chances de salut se trouvaient tout entières du côté du crime.

Une fois qu’on eut pris terre de l’autre côté de l’eau, Bibandier fut choisi tout d’une voix pour diriger les opérations. Ce n’est point déroger que de servir sous les ordres d’un glorieux général. Pontalès était marquis, Robert se disait gentilhomme, et Bibandier n’était qu’un simple échappé de bagne ; mais l’histoire est pleine de ces exemples, où l’on voit des princes céder le commandement à de vaillants officiers de fortune.

Bibandier se montra tout de suite à la hauteur de son autorité nouvelle. Son premier soin fut de se raviser au sujet du petit bateau qui avait servi au passage des deux filles de l’oncle Jean.

— Nous allons avoir besoin de ce joujou, dit-il en saisissant la perche du bac.

Et il se mit à courir le long de la rive jusqu’à ce qu’il eût atteint le batelet, entraîné par le courant. Il s’accrocha au moyen de sa perche et l’amarra ; au-dessous de la route de Redon, à l’un de ces mêmes saules qui avaient servi de refuge à Robert et à Blaise, la nuit de leur arrivée à Penhoël.

Puis il revint vers sa troupe tranquillement et sans se presser.

— La petite barque allait tout droit vers le trou de la Femme-Blanche, grommela-t-il ; on n’aura besoin que de se laisser mener…

— Ah çà ! dit Robert, il faut prendre un parti… Elles doivent avoir de l’avance, et nous aurons de la peine à les rattraper !…

— Les rattraper !… répéta le uhlan ; il faudrait de meilleures jambes que les nôtres… Si vous les aviez vues comme moi courir la nuit sur la lande… Hope ! Bijou !… hope ! Mignon !… Ce sont de jolies petites filles tout de même !…

— Mais qu’allons-nous faire ?

Bibandier tira de sa poche sa pipe et son briquet.

— Voulez-vous vous allumer, M. Robert ?… dit-il ; nous avons joliment le temps d’en fumer une.

— Il ne s’agit pas de plaisanter…, commença M. de Blois d’un ton impérieux.

D’un seul coup sec et merveilleusement ajusté, l’ancien uhlan mit le feu à son amadou ; puis il atteignit sa pipe toute chargée et l’alluma en faisant claquer savamment ses lèvres.

Pontalès avait piteuse mine derrière les bords de son grand chapeau. La froide impertinence de ce drôle, comme il l’appelait au fond de son cœur, ne lui présageait rien de bon. Maître le Hivain songeait à sa maison dévastée.

Blaise s’approcha de Robert, qui frappait du pied avec impatience.

— Si vous ne le laissez pas marcher à sa guise, dit-il tout bas, nous n’en ferons rien cette nuit.

— Qu’il s’explique au moins !

— Quant à ça, dit Bibandier en s’appuyant sur l’herbe, on va te faire un programme, Américain !

Robert tressaillit. Il y avait bien trois ans qu’on ne lui avait donné ce nom, et depuis le même espace de temps, le pauvre Bibandier affectait en toute circonstance, vis-à-vis de lui, le plus profond respect.

L’ancien uhlan reprit, tandis que Blaise riait sous cape de la déconvenue de son maître :

— Il n’y a donc de sage ici que l’Endormeur et moi !…

Blaise cessa de rire.

— Monsieur l’homme de loi, poursuivit Bibandier, qui se croit si bien caché derrière son chapeau de paille, pourrait vous dire que, dans un procès, le client ne donne pas de conseil à son avocat !…

La figure de Macrocéphale s’allongea notablement. Le marquis tremblait d’avoir été reconnu à son tour.

Mais Bibandier, soit qu’il ignorât véritablement le nom de son quatrième compagnon, soit qu’il eût fantaisie d’épargner Pontalès, reprit presque aussitôt :

— Quant à l’autre, je ne puis pas parler, n’ayant pas l’avantage de le connaître… Ah çà ! ne te fais pas de mal, Américain ; voilà le programme des opérations, comme disait Bonaparte : attendre et faire le mort !

— Et pendant ce temps, dit Macrocéphale, on va piller mon domicile !…

— Exactement, père la Chicane !

— Et les pièces seront enlevées !… ajouta Robert.

— Ça me paraît vraisemblable, mon fils.

— Écoute, dit Robert qui voulut essayer de l’autorité ; on t’a promis de te payer grassement, mais cela ne te donne pas droit d’insolence… Fais ta besogne, ou va-t’en !

— Où ça ?… demanda Bibandier tout doucement ; à Redon ?… Dire à M. le procureur du roi ce qui se passe ici ?… Américain, tu ne m’en crois pas capable !… Que diable ! on est plat comme une galette aujourd’hui pour devenir insolent demain comme un bureaucrate. Tu sais bien que c’est la vie !… Voyons, ajouta-t-il en changeant de ton, sommes-nous donc des enfants, M. Robert ? Mettons que j’aie eu tort, et veuillez recevoir mes très-humbles excuses… Entre gentilshommes, ma foi ! on ne peut faire davantage.

Il se leva et tendit, avec une grâce très-noble, sa main, que Robert n’osa pas repousser.

— Ainsi, poursuivit-il, voici une affaire arrangée !… l’honneur est satisfait !… Maintenant, parlons de choses sérieuses… Si nous étions dans un pays civilisé, où l’on ne fait qu’une route pour aller d’un endroit à un autre, je vous dirais : Marchons et poursuivons nos petits anges, l’épée dans les reins… Mais d’ici au bourg de Bains, il y a une diable de lande, où plus de cent routes se mêlent et se croisent… nous aurons beau nous séparer et prendre chacun notre sentier : il y a dix à parier contre un que les petites passeront entre nos doigts comme des anguilles !

— C’est vrai, dit Blaise.

Et, de fait, le raisonnement était si rigoureusement juste, que personne n’y put trouver d’objection.

— Vous auriez pu vous expliquer tout de suite !… grommela seulement Robert.

— Je pourrais relever cette parole, répliqua Bibandier avec gravité, mais je sacrifie une susceptibilité légitime à l’intérêt de tous… Il est donc bien entendu que donner la chasse aux petites serait une ânerie… Reste à savoir comment nous les pincerons… Je crois avoir résolu le problème d’avance en vous disant : Attendons.

— Mais si elles passent la rivière ailleurs ?… objecta Macrocéphale.

— Bonne idée !… Ailleurs, cela veut dire au moulin des Houssaies, car il n’y a pas d’autre passage… Eh bien ! l’Américain et ce monsieur que je n’ai pas l’honneur de connaître peuvent prendre leurs jambes à leur cou et aller garder le pont des Houssaies.

— C’est cela !… s’écria Pontalès ravi d’avoir un prétexte pour s’éloigner du lieu probable de l’action ; M. de Blois, je suis à vos ordres.

— Et si elles viennent là-bas… demanda Robert, nous leur barrerons le passage ?

— Du tout !… répliqua Bibandier ; vous vous rangerez bien poliment, parce que vous aurez eu le temps d’enlever cinq ou six planches du pont… et que la rivière est large et profonde au moulin des Houssaies.

Pontalès avait froid jusqu’à la moelle des os, malgré l’étouffante chaleur de la soirée.

Robert le prit par le bras, et ils remontèrent le cours de l’eau à grands pas.

— Cinq ou six planches au moins !… plutôt six que cinq !… leur cria de loin le bon fossoyeur, car Bijou et Mignon sautent comme des chèvres !…

Pontalès et Robert se perdaient déjà dans la nuit.

— Nous autres, dit Bibandier en conduisant ses deux camarades vers les saules, en faction, s’il vous plaît !… Faites comme moi, M. Blaise ; préparez votre mouchoir… Vous, père la Chicane, vous êtes spécialement chargé des cordes… et maintenant, du silence !

Ils étaient couchés tous les trois dans l’herbe.

En combinant la partie de son plan relative au pont des Houssaies, Bibandier avait compté sans l’étonnante vitesse des deux petits chevaux. Pontalès et Robert en étaient encore à déclouer la première planche, lorsqu’ils entendirent sur la lande le galop de Bijou et de Mignon. Ils se relevèrent, irrésolus, et vinrent à la tête du pont, sans savoir ce qu’ils allaient faire.

Leur vue seule arrêta les deux jeunes filles, qui dirigèrent leur course vers le bac.

Pontalès et Robert quittèrent alors leur poste pour les suivre de loin.

Quand ils arrivèrent à Port-Corbeau, ils trouvèrent la besogne bien avancée. Cyprienne et Diane, un bâillon sur la bouche et garrottées solidement toutes les deux, étaient au fond du petit bateau.

Bibandier tenait en main la perche.

— Ah ! ah !… dit-il en éprouvant les cordes qui liaient les jambes et les bras des deux jeunes filles, voilà qui est proprement fait, et vous savez établir un nœud, père la Chicane !

— Avaient-elles les pièces ?… demanda vivement Robert.

— Certainement… certainement !… répliqua Bibandier ; ah ! avec des petits anges comme ça, on ferait sa fortune à Paris… Ça passe par le trou d’une serrure.

— Donne-moi les pièces !… dit encore Robert.

Bibandier le repoussa tranquillement.

— On ne compte pas les manger, tes pièces, mon bonhomme !… murmura-t-il ; mais il faut que les choses se fassent avec régularité… Je rendrai mes comptes quand tout sera fini… D’ici là, patience !

— Je veux que tu me donnes ces papiers, répéta Robert d’un ton impérieux.

— Le roi dit : « Nous voulons… » grommela l’ancien uhlan ; moi, je veux que tu me laisses tranquille !… Et si tu ne me laisses pas tranquille, ajouta-t-il en redressant sa taille longue et maigre, je te plante là, mon fils… tu achèveras la besogne à ta fantaisie !…

— N’insistez pas !… murmura Pontalès l’oreille de Robert ; cet homme veut quelques louis de plus ; on les lui donnera.

— Maintenant, messieurs, dit Bibandier, faites-moi le plaisir de me souhaiter bon voyage… Je vais partir.

— Pas seul !… s’écria Robert, qui concevait de vagues soupçons ; il faut que Blaise au moins vous accompagne !

Blaise fit la grimace dans son coin, mais il n’eut pas même la peine de refuser.

— Le petit bateau ne porterait pas quatre personnes…, objecta Bibandier sans rien perdre du calme singulier, mêlé d’une nuance de moquerie, qu’il gardait depuis le commencement de l’aventure ; je veux bien noyer mon prochain, mais le suicide répugne à mes principes.

Il entra dans la barque et mit un soin scrupuleux à écarter les deux jeunes filles, de droite et de gauche, pour pouvoir manœuvrer sans leur faire de mal.

— Les deux petits chérubins seront là comme dans leur lit ! dit-il en donnant au fond de l’eau son premier coup de perche.

Personne, parmi les quatre complices du crime, ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur. Tous les yeux se fixaient, par une sorte de fascination, sur les deux pauvres enfants couchées dans le bateau. La gaieté du uhlan assombrissait encore le caractère atroce de cette scène.

Diane et Cyprienne étaient étendues sur le dos, les bras liés en croix.

La lune, qui perçait maintenant çà et là les nuages déchirés, montrait la grâce exquise de leurs tailles et leurs pâles figures, où se lisait la résignation du martyre.

Bibandier seul restait parfaitement à son aise en face de ce navrant spectacle.

— Messieurs, dit-il, tandis que le bateau s’ébranlait, je vais vous donner un dernier bon conseil… La fête se continue là-haut… Allez faire, croyez-moi, un petit tour de bal… Il est toujours agréable, le cas échéant, de pouvoir établir un alibi.

Ce terme de palais et de bagne sonna comme une menace aux oreilles des trois complices, qui se dirigèrent en silence vers le bac ; mais Bibandier les rappela tout à coup.

— Encore un service, s’il vous plaît ! dit-il ; j’oubliais d’embarquer deux pierres, pour empêcher les petites de remonter sur l’eau…

Une sueur froide perça sous les cheveux de Pontalès.

Ce fut Macrocéphale qui apporta les deux pierres ; il pensa se trouver mal en regagnant le bac.

Bibandier quitta enfin la rive et se laissa dériver au fil de l’eau, en chantant une de ces chansons lentes et tristes qui mesurent le travail des forçats à la fatigue.

La lune s’était levée tout à fait et mettait des nuances argentées à la colonne de vapeur suspendue au-dessus du tournant de Trémeulé.

La Femme-Blanche semblait grandir et osciller lentement au-dessus du gouffre.

Durant quelques minutes, les quatre compagnons virent la petite barque glisser sur l’eau calme du marais.

Puis elle disparut dans les longs plis de vapeur qui formaient le vêtement de la Femme-Blanche.