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Les Braves Gens/02

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Librairie Hachette et Cie (p. 9-17).


CHAPITRE II

Un cabaretier grognon, un huissier réjoui et un créancier précoce.


En général, les huissiers, si vertueux qu’ils soient, ne sautent pas à bas de leur lit à quatre heures du matin uniquement pour voir lever l’aurore. Aussi n’était-ce pas pour jouir de la vue de ce phénomène que maître Loret avait quitté sa couche avant l’aube.

Comme la chambre du digne homme donnait sur une cour aussi étroite qu’on peut le souhaiter, et que cette cour était encaissée entre de hauts bâtiments enfumés, il se fit la barbe presque à tâtons et se taillada quelque peu la joue droite, une bonne joue bien dodue ; et la joue gauche était dodue aussi ; et M. Loret était dodu et trapu, mais leste et dispos. En un instant il eut boutonné sur sa poitrine carrée un paletot à longs poils, qui avait vu de meilleurs jours, et qui commençait à devenir chauve à l’endroit des coudes. L’homme dodu prit dans un coin un gourdin trapu et noueux, et se dit : « J’ai idée que c’est tout. » Il réfléchit une bonne minute, et partit ensuite d’un bon pas, laissant derrière lui femme et enfants endormis. Endormis ou non, tous les membres de la famille Loret semblaient s’être donné le mot pour être dodus et réjouis.

Quand l’huissier fut parvenu à la route qui conduit de Châtillon à la Mésangette, il hésita un instant. « Par ici, c’est plus court d’un tiers, se dit-il à lui-même, mais c’est la grande route et il y a beaucoup de poussière ; par là, c’est plus joli, et j’ai idée que je vais prendre par là. » Et il prit par là. C’était un joli sentier qui s’engageait dans les prés à partir du poteau de l’octroi, et suivait les détours capricieux de la Louette. Une buée transparente s’élevait lentement de la petite rivière, et se dissipait peu à peu après avoir tournoyé quelques instants. Les feuilles grêles des vieux saules frissonnaient toutes à la fois au vent frais du matin, et l’on entendait les longs murmures des grands peupliers, imitant le bruit d’une chute d’eau dans le lointain. Çà et là de gros bouquets d’aulnes s’arrondissaient et faisaient des taches sombres dans la perspective fuyante. Les coteaux lointains, qui couraient parallèlement à la vallée et à la rivière, se détachaient en violet clair sur un ciel d’une immense profondeur, rayé de rose, de vert et d’or.

Si maître Loret eût été un peintre, il n’eût pu se tenir de saisir sa palette et ses pinceaux ; s’il eût été un poète, il eût invoqué la Muse en présence d’un pareil spectacle : mais ce n’était qu’un simple huissier ; il se contenta de jouir avec délices de cette belle matinée d’été, songeant qu’il était plus agréable de se promener à travers les prés étincelants de rosée que d’être enfermé dans une toute petite étude enfumée à minuter des exploits. Il ne regrettait qu’une seule chose : c’était de n’avoir pas tout son petit monde avec lui. Pour se consoler sans doute, il tira d’une de ses poches une grosse pipe de terre, bien noircie, et se dit joyeusement : « J’ai idée que je vais en allumer une, » (sous-entendez une pipe) ; et il en alluma une.

C’était plaisir de voir comme il aspirait la fumée avec délices, et comme il s’amusait à suivre de l’œil les grosses bouffées qui s’élevaient lentement, et mollement flottaient avant de s’évaporer.

Pour varier ses plaisirs, il faisait le moulinet avec son gros gourdin, et ne s’interrompait de temps à autre que pour pousser une botte vigoureuse à quelque vieux saule. Le vieux saule sonnait creux et frissonnait du coup jusqu’à la pointe de ses dernières feuilles. Dans quelques anses tranquilles, la surface de la rivière disparaissait sous un véritable tapis de lentilles d’eau et de vastes feuilles de nénuphars, dont on voyait pointer les belles fleurs d’un blanc mat et pur. En d’autres endroits où le courant était plus resserré et plus rapide, on voyait dans l’eau, claire comme un cristal en fusion, ondoyer et se tordre de longues chevelures d’herbes aquatiques, tandis que le soleil dessinait de mobiles réseaux dorés sur le sable blond.

L’huissier fut saisi de ce grand calme de la nature, il en jouissait profondément, sans se donner la peine d’analyser et de gâter sa jouissance ; il se sentait aussi heureux et aussi gai que les petits poissons qui, pour s’amuser, remontaient le courant par flottilles. En ce moment, il ne songeait pas plus qu’eux qu’il pût y avoir au monde des tribunaux rendant des jugements, des débiteurs récalcitrants, et des huissiers chargés de les mettre à la raison.

Il fut ramené au sentiment de la réalité par le bavardage et les coups de battoir de quelques commères qui lavaient leur linge à un coude de la rivière, et que dérobait à sa vue une forêt de grands roseaux à feuilles flottantes et à longs panaches gris. Quand il passa près d’elles, elles affectèrent de pencher la tête sur leur tâche, pour n’avoir ni à le saluer, ni à lui refuser le salut. C’était un huissier, et les paysans se figurent volontiers que quand l’huissier les poursuit, c’est pour son propre compte et pour son propre plaisir. Les battoirs frappaient le linge avec un redoublement d’activité ; on ne recommença à babiller que quand l’huissier fut passé.

Cela lui fit bien quelque chose ; mais il ne s’appesantit pas sur cette petite circonstance. Ce n’était après tout qu’un des inconvénients de sa profession, et quelle profession n’a pas les siens ? Sur cette réflexion philosophique, il alluma une seconde pipe, et reprit de plus belle ses moulinets et ses exercices d’escrime.

Quand il traversa le hameau de Châtillonnet, quelques gamins s’enfuirent en le voyant. Au delà de Châtillonnet, la prairie, plus exposée aux inondations de la Louette, et aussi plus fertile, produisait une herbe plus drue et plus haute, toute constellée de grandes marguerites. L’huissier ne put résister au plaisir d’en cueillir un gros bouquet pour amuser ses enfants.

Arrivé près du bourg de Labridun, il remit sa grosse pipe dans sa poche, ôta son petit chapeau rond, et s’essuya le front. Il s’arrêta deux ou trois minutes, comme un acteur qui repasse une dernière fois son rôle avant d’entrer en scène ; puis il se dirigea vers une des premières maisons du bourg, qui était un cabaret. L’enseigne qui se balançait sur une tringle de fer rouillée, annonçait à tous les passants qu’ici Carville donnait à boire et à manger, et promettait aux plus difficiles les liqueurs les plus exquises.

Carville en personne, coiffé d’un bonnet de peintre en bâtiments, la figure ornée d’une barbe de huit jours, assis au comptoir, fumait sa pipe d’un air farouche. Sa femme balayait le pas de la porte.

En voyant apparaître maître Loret, elle rentra précipitamment et dit à son mari : « Le voilà ! » L’homme jeta sa pipe sur le comptoir avec un geste de mauvaise humeur ; mais il ne se leva pas.

« Bonjour à tout le monde, » dit maître Loret en ôtant poliment son chapeau. Et sans vouloir remarquer qu’on le recevait plus que froidement, il marcha droit au comptoir, et dit au cabaretier : « J’ai là dans ma poche un jugement contre vous, vous savez ! »

L’homme grogna et dit que ce n’était pas difficile à deviner, rien qu’à le voir.

« Bon ! Eh bien, qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Ce que je compte faire ? reprit l’autre en mettant les deux coudes sur le comptoir, et en regardant l’officier ministériel d’un air peu bienveillant. C’est bien facile de me demander ce que je compte faire. Eh bien ! vous qui en parlez si à votre aise, qu’est-ce que vous feriez à ma place ?

— J’offrirais une chaise à l’ami Loret qui est fatigué de sa course ; car voilà déjà que le soleil commence à être chaud. »

L’homme grommela quelque chose où l’huissier comprit que s’il avait besoin d’une chaise, il n’avait qu’à se servir lui-même. Comme il était bien décidé à ne pas se montrer difficile, il se contenta de ce consentement bourru, s’assit à califourchon sur la chaise, et dit en plongeant avec délices tout le bas de son visage dans son gros bouquet de marguerites : « À présent, causons affaires !

— Causer affaires ! quand vous venez m’égorger avec votre air bonhomme. Dites ce que vous avez à dire, et que ce ne soit pas long, sinon…

— D’abord, le jugement n’est pas exécutoire aujourd’hui.

— Alors, qu’est-ce que vous faites ici ?

— Écoutez-moi, Carville.

— Vous écouter ! dit l’autre en se levant. Voilà la porte ! et il étendit le bras vers la porte. Vous viendrez quand ce sera votre droit. Jusque-là… voilà la porte. M’entendez-vous ? ou faut-il que je prenne un manche à balai pour vous faire déguerpir. »



Voilà la porte !

L’huissier resta tranquillement assis, le nez dans son bouquet, et ne parut nullement ému des menaces du cabaretier.

« Vous m’écouterez, reprit-il d’un ton ferme. Et d’abord, quand vous me battriez, votre affaire n’en irait pas mieux, entendez bien cela. Et puis, papa est solide, » ajouta-t-il, avec un bon gros rire, en frappant d’un coup de poing sa large poitrine.

L’homme se rassit, mais il affecta de regarder par la fenêtre ; la femme, plus avisée, dit à l’huissier de parler toujours, et que l’on verrait après ce qu’on aurait à faire.

« N’avez-vous donc personne qui puisse vous aider ?

— Personne, répondit la femme.

— Vous êtes-vous adressés à votre voisin ? »

Le voisin était un fermier renommé pour sa dureté et pour son avarice.

« Lui ! cria la femme avec le ton du plus souverain mépris… Lui demander de l’argent à lui ! autant vaudrait en demander à une pierre. Ah bien ! Dieu merci, si c’est là votre conseil…

— N’en parlons plus, répondit flegmatiquement l’huissier. J’ai d’ailleurs un meilleur conseil à vous donner. Écoutez-moi bien : M. Defert, le fabricant, a un fils depuis hier. »

L’homme desserra les lèvres pour dire que cela lui était bien égal, et retomba aussitôt dans son silence boudeur.

« Figurez-vous, dit l’huissier, qui semblait s’amuser de la mauvaise humeur du cabaretier, figurez-vous que je passais hier devant la porte de la mairie. Voilà qu’on m’appelle : « Monsieur Loret, monsieur Loret, un mot, s’il vous plaît ! » Devinez qui m’appelait ?

— Phui ! » siffla Carville en plongeant ses deux poings fermés au plus profond de ses poches. Il se mit à contempler avec attention les poutres du plafond, et en réponse à la question de l’huissier, fit cette remarque pleine d’à-propos : « Il y a beaucoup de mouches cette année !

— Vous trouvez ! dit l’huissier avec bonhomie ; après cela, c’est bien possible. Eh bien ! reprit-il, comme si personne ne l’avait interrompu, celui qui m’appelait, c’était M. Defert en personne. Oui, c’était bien lui ! « Voulez-vous me rendre un service, qu’il me dit. — Deux, si vous voulez, monsieur Defert. » Il se met à rire, et moi aussi, et le capitaine Salmon aussi ; car il faut vous dire que le capitaine Salmon en était. « Eh bien, monsieur Loret, entrez avec nous, et venez signer comme témoin au registre de l’état civil ; c’est un garçon, vous savez. — Bravo ! lui dis-je, et nous entrons. »

Carville bâilla avec affectation. La ménagère qui regardait l’huissier avec curiosité, et qui prévoyait quelque chose, pria, en termes peu courtois, son seigneur et maître de ne pas interrompre.

« Comment vont les affaires ? me dit-il quand c’est signé et paraphé. — Peuh ! tout doucement. » Voilà tout d’un coup une idée qui me pousse dans la tête. Alors je lui dis : « Tenez, monsieur Defert, j’ai en ce moment… » bref, je lui conte toute votre affaire. « Bon ! bon ! bon ! qu’il disait. Oh ! la bonne farce ! »

— Ça, c’est trop fort, grogna Carville.

— Mais, tête de bois, lui dit sa femme avec impatience, tâche donc seulement de te taire. Monsieur Loret, faites excuse.

« Oh ! la bonne farce, qu’il me dit. Ce sont de braves gens ? Bon ! leur créancier est trop dur ? Bon ! Eh bien ! je vais leur en donner un qui sera plus patient. Arrangez cela, monsieur Loret. Ce sera mon petit Jean, oui, monsieur, qui sera leur créancier ; rachetez pour lui cette créance. Et si ce créancier-là les tourmente de longtemps, j’en serai bien surpris. Et moi aussi, dit le capitaine. Et moi donc ! que je leur dis. Alors c’est une affaire arrangée, mettez cela au nom de M. Jean Defert, de la maison Defert et Cie. »

« Je ne veux pas qu’on m’interrompe ! dit Loret en voyant que Carville ouvrait la bouche. C’est d’hier matin cela. Hier, je grillais de venir ici, je n’ai pas pu. Alors je me suis dit qu’en me levant quelques heures plus tôt aujourd’hui, et en retardant l’heure de mon déjeuner, j’aurais le temps de venir vous conter cela. »

Carville tout honteux de ce qu’il avait dit dans son emportement, ne savait plus quelle figure faire. À la fin, sa physionomie s’éclaircit, et prenant son parti en brave, il sortit de son retranchement et tendit la main à l’huissier.

« Monsieur Loret, dit-il, je ne suis qu’une tête de bois, c’est ma femme qui l’a dit. Vous êtes un brave homme ! un digne homme !

— Vous, la mère, reprit tranquillement M. Loret, vous irez, dès aujourd’hui, remercier M. Defert ; ça sera convenable. Allons, il est temps que je parte. Oui ! oui ! c’est bon, ajouta-t-il en réponse aux remerciements de la femme et du mari. Faites ce que je vous dis, et envoyez votre gamin à l’école. Je l’ai vu en venant, qui polissonnait dans les prés. »

Et il reprit sa route en sifflant, très-content de sa petite expédition, mais trouvant tout cela si naturel, qu’il ne songea pas un seul instant à s’en faire un mérite.