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Les Braves Gens/03

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Librairie Hachette et Cie (p. 19-28).


CHAPITRE III

Charles Jacquin donne un échantillon de ses talents à Marguerite et à Marthe.


Ce même jour, les deux demoiselles Defert (deux bien jeunes demoiselles, car Marguerite avait douze ans, et Marthe huit) étaient occupées dans la salle d’étude, qui donnait sur le jardin.

Marthe, les deux coudes étalés, contre toutes les règles de l’art calligraphique, avec ses belles boucles brunes éparses sur ses bras et jusque sur son cahier, confectionnait, en tirant bien fort la langue, une page d’écriture. Dieu aime les enfants laborieux, disait le modèle ; et Marthe, de ligne en ligne, répétait que Dieu aime les enfants laborieux. Mais comme Marthe avait le nez sur son cahier, elle ne pouvait juger de la perspective, et ses mots se penchaient de plus en plus. Tout à coup, elle se releva, poussa un soupir et dit : « Bon ! voilà encore mes lettres qui se penchent pour se sauver de la page, comme dit M. Dionis. Oh ! mais, il ne sera pas content de moi M. Dionis ; c’est bien ennuyeux ! et ce gros pâté qui a l’air de s’être fait tout seul, exprès pour me faire gronder. Voilà encore ma bottine qui s’en va. Est-ce que M. Dionis était aussi sévère avec toi qu’avec moi, quand tu apprenais à écrire ? Réponds-moi donc, Marguerite ; regarde-moi, au moins. C’est si ennuyeux de ne voir que tes mains quand tu te tiens la tête comme cela ! »

Marguerite regarda sa petite sœur avec un air qu’elle voulait rendre sévère ; mais le moyen de garder son sérieux devant cette bonne figure épanouie, si comique avec son air désappointé ? Marguerite embrassa donc sa sœur en l’appelant chère petite vilaine, en pestant contre son problème qui ne voulait pas se faire tout seul, et en priant Marthe de répéter sa question qu’elle avait mal entendue. Marthe reprit : « Est-ce que M. Dionis était sévère avec toi quand tu apprenais à écrire ?

— Très-sévère, » répondit Marguerite.

Et c’était vrai. M. Dionis, le vieux comptable de la fabrique, avait reçu la mission, dont il était très-fier, d’enseigner la calligraphie aux demoiselles Defert. Cet honneur, qui lui faisait des envieux, lui était venu tout seul, sans intrigue et sans brigue. Mais aussi quel calligraphe que M. Dionis ! Madame Defert, partant de ce principe assez juste, ce semble, que l’on écrit pour être lu, n’avait pas voulu entendre parler pour ses filles du professeur à la mode, parce qu’il enseignait l’écriture anglaise, très-propre et charmante à voir de loin, illisible de près. M. Dionis était dans les vieux principes de la belle écriture française. Le brave homme raffolait de ses deux élèves, mais il se donnait bien de garde d’en laisser rien paraître, de peur qu’elles ne devinssent familières ; car, comme chacun sait, la familiarité engendre le mépris. Il les grondait donc très-sévèrement quand elles faisaient mal.

« Est-ce que tu ne trouves pas, reprit Marthe qui passait volontiers d’une idée à une autre, qu’il a l’air d’un gros vieil oiseau, avec ses besicles rondes ?

— Tu sais, Marthe, maman n’aime pas que nous soyons moqueuses, répondit la grande sœur en se mordant les lèvres pour ne pas rire.

— C’est vrai, dit Marthe en rougissant. Mon Dieu ! voilà encore cette bottine qui s’en va.

Il faut dire que Marthe avait une tendance prononcée à faire de ses bottines des pantoufles, et de ses pantoufles des projectiles ou des petits traîneaux. Marguerite se leva de sa chaise et fixa solidement au petit pied de sa sœur la bottine réfractaire, non sans faire quelques remarques sur l’état de dilapidation prématurée de cet article de toilette.

« Je crois, dit Marthe d’un ton sérieux et presque profond, que je suis paresseuse aujourd’hui parce que maman ne peut pas descendre à la salle d’étude. Et puis, je suis trop contente d’avoir un petit frère, pour travailler. »

Marguerite pensait exactement de même, mais sa dignité de sœur aînée s’opposait à ce qu’elle fît le même aveu.

« Comme il est joli, notre petit frère ! dit-elle, en tournant habilement la difficulté.

— Oh oui ! bien joli ; mais je suis sûre que tu me gronderas si je te dis quelque chose.

— Dis toujours.

— Il est très-joli, mais je le trouve un peu jaune. »

Marguerite se mit à rire : « Cher loulou, dit-elle, je puis t’affirmer que tu étais aussi jaune que lui, quand tu avais son âge. »

Marthe rougit et se mit à bouder, quand elle sut qu’elle avait été jaune aussi. Sa sœur lui dit, pour la consoler, que tous les petits enfants étaient jaunes les premiers jours, mais que cela passait bien vite ; qu’elle-même, Marguerite, elle avait été effroyablement jaune. À l’idée que Marguerite avait été jaune aussi, toute trace de bouderie disparut du charmant visage de Marthe. Elle reprit : « Ce sera un homme, n’est-ce pas, dans bien des années ?

— Assurément.

— Il aura de la barbe !

— Il aura de la barbe, bien sûr ; est-ce que tous les hommes n’en ont pas !

— Une belle barbe comme celle de M. de Ferrier ? Ce serait si amusant d’avoir un frère avec une belle barbe ! Oh ! comme ce serait amusant !

— Nous avons le temps d’attendre jusque-là ; il faut d’abord qu’il devienne un petit garçon, puis un collégien.

— Oh ! pas comme Charles Jacquin, toujours ; Marguerite, promets-moi que mon petit frère ne ressemblera pas à Charles Jacquin. Tu sais ce qu’il dit de son père et comme il parle à sa mère ! »

Ce Charles Jacquin qui avait le malheur de déplaire si fort à mademoiselle Marthe était le fils de maître Jacquin, l’un des principaux avoués de Châtillon-sur-Louette. Maître Jacquin était un honnête homme, mais un honnête homme dur et désagréable. Comme il avait le malheur de n’aimer que l’argent en ce monde, il avait épousé pour sa dot la fille d’un fermier imbécile qui avait cru faire un beau coup en transformant sa fille en une madame. Madame Jacquin, excellente femme au fond, se distinguait par une remarquable faiblesse d’esprit et de jugement, et par une tendance inexplicable à pleurer sans motif et sans mesure. La vie lui semblait un songe désagréable ; elle paraissait se figurer vaguement qu’elle avait commis une faute impardonnable, et tremblait au seul bruit des pas de maître Jacquin, à l’idée que la faute impardonnable était découverte et que le châtiment était proche. Son idéal eût été de ne pas sortir de son lit, et de dormir toujours pour échapper à toutes les difficultés, aux tracas et aux problèmes de la vie.

Lorsque Charles était venu au monde, il était devenu, par sa malice naturelle, une nouvelle source de tribulations pour sa mère. Maître Jacquin, en matière d’éducation, était pour la sévérité à outrance. Le jeune Charles, traité avec une dureté sans bornes par son père, qui voulait que « cela marchât droit », avec une indulgence sans mesure par sa mère, qui craignait, en révélant ses méfaits, de le voir rouer de coups, était devenu un très-mauvais garnement, chien couchant avec son père, chien hargneux avec sa mère.

Maître Jacquin, trop préoccupé de gagner de l’argent pour aller au fond des choses, se contentait d’une soumission servile qu’il appelait du respect et vantait à tout propos son système d’éducation. Quand il avait reçu un des billets qu’avait écrits M. Defert pour annoncer la naissance de Jean, il avait froncé les sourcils et s’était renfrogné. Il n’était pas dans sa nature de se réjouir du bonheur des autres. Après avoir lu le billet, il avait laissé retomber son pince-nez avec un bruit sec, et s’était écrié avec une dédaigneuse pitié : « Encore un qui sera mal élevé ! »

Au moment où Marguerite allait répondre à l’observation de sa sœur, une ombre intercepta le jour de la fenêtre. Charles en personne, collant à la vitre son nez qui devint tout plat et tout blanc, essayait de voir dans la salle d’étude. Quand il eut aperçu les deux sœurs, il leur adressa, en guise de salut, une horrible grimace.

« Ne le regardons pas, dit Marguerite à sa petite sœur ; sans cela il restera une heure à faire des singeries. Nous avons déjà perdu assez de temps, et maman sera bien fâchée de savoir que nous avons été bavardes et paresseuses. »

Le collégien changea de tactique, et se mit à tambouriner un pas redoublé. Quand il vit qu’il n’avait pas tout le succès sur lequel il avait compté, il disparut de la fenêtre et vint souffler dans le trou de la serrure. Il se décida enfin à ouvrir la porte.

« Mesdemoiselles, votre humble serviteur ! » dit-il, en exécutant un salut prétentieux et grotesque.

Marguerite se leva, rouge d’indignation.

« Vous savez, dit-elle, que vous ne devez pas entrer ici ; personne ne doit y entrer quand maman n’est pas là, excepté M. Dionis et Mademoiselle.

— Oh ! ne me mangez pas, je vous en supplie, cria-t-il, en affectant la plus grande frayeur. Un petit bonjour en passant. Ma mère est en haut qui jabote

— Qui jabote ? » répéta Marguerite toute surprise.

Charles lui expliqua avec une condescendance dédaigneuse le sens du mot jaboter : « Vous la connaissez bien, ma mère ; une fois qu’elle y est, elle n’en finit plus.

— Oh ! monsieur Charles, que c’est mal !

— Oh ! monsieur Charles, reprit le mauvais drôle en contrefaisant le ton de Marguerite, que c’est mal de mettre du sable dans sa casquette, et de ne pas dire merci quand on vous verse à boire !… À propos, j’ai vu le moucheron.

— Quel moucheron ?

— Ah ça ! vous ne savez donc pas le français ici ? Alors qu’est-ce que Mademoiselle vous apprend donc ? Tout le monde sait que le moucheron, c’est le petit garçon. Eh bien ! là, entre nous, il n’est pas beau le moucheron. »

Ici, l’indignation de Marthe éclata ; et, avant que sa sœur eût pu lui imposer silence, elle cria à Charles : « C’est vous qui n’êtes pas beau ! »

Charles fit une révérence ironique. « Grand merci, mademoiselle ; il n’y a pas de quoi, ça ne fait rien, au contraire. Seulement trouvez-en beaucoup comme ça. »

Et pour montrer sans doute que, si son visage n’est pas beau, il savait racheter cette petite disgrâce par des qualités plus sérieuses, il se mit à loucher affreusement, puis il marcha sur les mains, au grand ébahissement des deux fillettes.


Il marcha sur les mains au grand ébahissement des deux fillettes.

Quand il se fut avancé ainsi jusqu’au milieu de la salle, il se laissa retomber sur ses pieds avec la prestesse d’un saltimbanque de profession, et présenta à l’assistance une tête hérissée et un visage cramoisi.

« Eh bien ! demanda-t-il, d’un air satisfait de lui-même, qu’est-ce que vous dites de ça ?

— Vous ne devez pas rester, répondit Marguerite avec fermeté : non, vous ne le devez pas. Nous ne pouvons vous faire sortir de force, mais je le dirai à madame votre mère. »

Pour toute réponse, l’intrus ferma un œil, et gonfla sa joue avec le bout de sa langue.

« Donne-moi la main, Marthe, et sortons d’ici ; nous allons dire à maman pourquoi nous n’y pouvons pas rester.

— Pas de bêtises ! » cria le saltimbanque, battant précipitamment en retraite du côté de la porte, qu’il tira sur lui. On pouvait le croire parti, lorsqu’il rouvrit la porte, et ne montrant que sa tête, cria d’un ton goguenard : « Non ! mesdemoiselles, je vous en supplie, n’insistez pas ; il m’est impossible de rester une minute de plus ; il y a là un député qui m’attend, il m’a promis un bureau de tabac pour un de mes neveux qui a été tué en Afrique. Vous concevez que je ne puis pas le laisser se morfondre, ce député. Bien obligé, ne vous dérangez pas ; je connais le chemin. Je sors vraiment charmé de cette petite fête de famille ! »

Il disparut enfin. Les deux élèves de Mademoiselle se remirent au travail avec d’autant plus d’application, que Mademoiselle ne devait pas tarder à arriver. Au bout de cinq minutes, la porte s’ouvrit toute grande avec une lenteur solennelle, et le collégien annonça avec emphase : « La reine de Saba ! » Puis il s’effaça discrètement, comme un domestique bien appris.

Mademoiselle, ainsi annoncée sans le savoir, entra au bout d’une minute, et fut fort surprise de l’air effaré de ses deux élèves.

On entendit tout à coup au fond du jardin des cris de toute sorte : aboiements de chiens, clameurs de poules effarouchées, gloussements de dindons et fanfares de pintades. Toute la basse-cour était en révolution. Mademoiselle, comme frappée d’un trait de lumière, demanda à Marguerite : « Est-ce que monsieur Charles est dans la maison ?

— Oui, mademoiselle.

— Il est venu dans cette salle ?

— Oui, mademoiselle. »

Le nez de Mademoiselle se pinça (signe de mécontentement), et elle déclara d’un ton sec que maintenant elle comprenait tout.

« On voit bien que maman ne peut pas descendre, dit Marguerite pour expliquer ce qui s’était passé. Il n’écoute qu’elle. Ah ! mon Dieu ! il va affoler toute la basse-cour, réveiller mon petit frère, et donner la migraine à maman. »

Tout à coup, les animaux cessèrent de crier, et l’on entendit dans le jardin le bruit d’une discussion, suivie d’une rixe. Thorillon, champion chevaleresque du repos de Madame, venait de vaincre Charles en combat singulier et l’expulsait ignominieusement du jardin. Thorillon rentra dans les bureaux en rajustant le collet de sa veste, tout fier de sa victoire, et secouant la tête d’un air menaçant. Quant à Charles, toute sa jactance était tombée, et, debout dans un coin, il boudait d’un air hargneux, en attendant sa mère pour partir.

Thorillon, faute de connaître l’histoire, et d’y avoir lu les exemples de magnanimité des héros vainqueurs de l’antiquité et des temps modernes, se laissa monter la tête par son récent triomphe et par les applaudissements des commis. Il montrait de temps à autre à la fenêtre sa face blafarde et sa chevelure rougeâtre. Il demandait à Charles s’il avait bien son affaire, et si, par hasard, il ne lui en faudrait pas encore autant.

Quand sa mère le prit en passant, Charles la suivit comme un roquet battu. Mais une fois dans la rue, et hors des atteintes du terrible Thorillon, il montra le poing à la maison, d’un air menaçant. La bonne dame fut si scandalisée et si effrayée de cet acte inouï, qu’elle prit sur elle de gronder son fils. Il s’en vengea en disparaissant à certains coins de rue, pour reparaître plus loin après avoir fait un détour, en faisant allusion chaque fois à quelqu’un qui en avait assez de la vie, et qui, pour attraper certaines gens, ne serait pas éloigné d’aller se jeter dans la Louette.

À mesure cependant qu’il approchait de la maison paternelle, le vaurien diminuait la durée de ses excursions, et quand il y arriva, il avait toute l’apparence extérieure d’un bon fils, bien obéissant, qui marche depuis des heures à côté de sa mère, et ne l’a pas quittée d’un seul pas.