100%.svg

Les Braves Gens/31

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie Hachette et Cie (p. 277-285).


CHAPITRE XXXI

Quelques mots sur M. Sombrette, M. Robillard père, et le mari de la belle Hermance.


Pendant que la pauvre mère, à la recherche de son fils, voyait se dérouler lentement le morne paysage, rendu plus morne encore par les traces du passage et des luttes de deux armées, M. Sombrette, à Châtillon, et le père de Robillard, à la Chènevotte, se couvraient de gloire et exaspéraient, chacun à sa façon, les envahisseurs.

Dès l’entrée des Allemands à Châtillon, M. Sombrette avait eu l’idée de tenir, jour par jour, le registre de leurs exploits. Un docteur qui logeait chez lui eut la curiosité, pour se distraire apparemment, de visiter ses tiroirs en son absence. Il n’y trouva pas ce qu’il cherchait ; en revanche, il y découvrit quelque chose qu’il ne cherchait pas : c’était le journal de M. Sombrette.

« Monsieur, monsieur, dit-il en lui mettant le cahier sous le nez, qu’est-ce que c’est que cela ?

— Tiens ! lui répondit M. Sombrette avec un grand calme, vous crochetez donc les serrures maintenant ? C’est toujours bon à savoir. »

Le docteur feignit de n’avoir pas entendu cette observation, et, balançant le cahier au-dessus de sa tête, il criait comme un fou : « Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Cela, dit M. Sombretle, c’est un cahier.

— Et qu’est-ce qu’il y a sur ce cahier ?

— Ce qu’il y a sur ce cahier ?

— Oui ! oui !

— Il y a la vérité. J’imagine que vous n’avez pas poussé la discrétion jusqu’à ne pas lire ce cahier. Donc, vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a pas un seul mot qui ne soit exact.

— Oh ! exact, ne dites pas cela, reprit le docteur exaspéré.

— Parfaitement exact, reprit M. Sombrette en aspirant longuement une prise de tabac.

— Tenez, tenez ! dit le docteur en jetant le cahier par terre et en trépignant dessus avec fureur, voilà comme c’est exact !

— La preuve n’est pas bien convaincante.

— Taisez-vous, taisez-vous ! ou bien, moi, je vous ferai fusiller, je vous ferai emmener en Allemagne.

— Soyons logiques, docteur. Si vous me faites fusiller, vous ne pourrez pas m’envoyer en Allemagne. »

Le docteur, comme s’il eût été piqué de la tarentule, trépignait toujours sur le corps du délit.

« Allons, dit M. Sombrette en souriant, je vois que vous n’aimez pas la vérité. »

Dès le soir même, M. Sombrette fut mandé chez le sous-préfet prussien, qui lui demanda froidement s’il avait envie de faire un tour en Allemagne.

« Pas le moins du monde, répondit-il. Je dirai avec La Fontaine :

« Dieu vous préserve du voyage. »

— Je vous ferai partir avec le premier convoi de prisonniers, si vous écrivez encore des libelles contre les armées de S. M. l’Empereur et Roi. » M. Sombrette se tint pour averti ; sachant qu’aucun coin n’était à l’abri des fureteurs, il résolut de ne plus rien écrire, et il résolut tout aussi fermement de continuer son œuvre.

« Comment vous y êtes-vous pris ? demanda avec curiosité le vieux juge à qui il racontait son aventure.

— Vous vous rappelez votre César ?

— Assez bien, oui !

— Il y a au livre VI, un certain chapitre xiv qui commence ainsi : Druides a bello abesse consuerunt

Neque tributa una cum reliquis pendunt, riposta le vieux juge Mais quel rapport ?…

— Il est dit, dans ce chapitre, que les Druides n’écrivaient pas un mot et qu’ils confiaient toute leur science à la mémoire de leurs disciples. J’imagine que c’était sous forme de vers techniques. En tous cas, c’est sous cette forme que je rimaillai les hauts faits de nos hôtes, et je les confiai à la mémoire de mes sœurs et à la mienne.

— Oh ! s’écria le vieux juge, citez-moi une de vos pièces.

— Je ne ferai pas de fausse modestie, dit M. Sombrette en riant, je vous préviens seulement que ce sont des vers techniques.

— Allez toujours, je vous écoute. »

M. Sombrette, pour retrouver ses souvenirs, se passa la main sur le front, comme il avait l’habitude de faire en classe, et regarda attentivement ensuite la coiffe du chapeau escarpé.

Il récita alors une petite pièce de vers commençant ainsi :

Le lieutenant Schumann arrivé sans chemise.


et se terminant par le vers suivant :

« Mais, monsieur, c’est un vol ! — Non, monsieur, c’est la guerre. »

Les chemises de M. Sombrette avaient vécu tranquilles jusqu’à l’arrivée du lieutenant Schumann ; elles étaient dans une armoire à glace. Ledit Schumann ne força point la serrure, il ne la crocheta point non plus, mais avec une dextérité qui fait honneur à ses études de menuiserie, il enleva le fond de l’armoire qui lui servit ensuite à se chauffer, prit pour son usage personnel les chemises de son hôte, et remit tranquillement l’armoire le long du mur. M. Sombrette, surpris de lui voir une chemise qui ressemblait aux siennes, et un faux-col d’une coupe particulière, courut à l’armoire et constata que ses chemises avaient été mises en réquisition. Le lieutenant Schumann, interpellé sur le fait, ne se déconcerta pas pour si peu, et fit à M. Sombrette la fameuse réponse Krieg ist Krieg ! La guerre c’est la guerre !

« Continuez votre petit travail, dit le vieux juge en se frottant les mains, et je me propose de vous faire de nombreux emprunts quand le moment sera venu. »

Quant au père de Robillard, son âme avait été le théâtre d’une lutte assez vive entre deux sentiments contraires, et pendant quelque temps sa conduite avait été inexplicable. En tant que maire, il était plein de patriotisme ; en tant que grand propriétaire, il était plein d’alarmes et d’appréhensions. Tant que l’ennemi fut loin et le danger indécis, c’était le grand propriétaire qui l’emportait sur le maire. Quand le danger fut proche et qu’il fallut agir, ce fut le maire qui l’emporta. Un beau jour, il attela sa carriole et partit pour Châtillon afin de savoir du sous-préfet quels étaient exactement les droits des ennemis, et quelle en était la limite ; à quel moment précis il était de son devoir de résister à toutes leurs exigences. Il se fit rédiger, séance tenante, une petite pancarte qu’il apprit par cœur tout le long de la route, et qu’il colla au mur de son cabinet, pour plus de sûreté. Dès lors, il cessa d’être sombre et préoccupé, et il attendit l’ennemi de pied ferme. Dieu sait par quelles tribulations il lui fallut passer, une fois l’ennemi venu, et combien de fois on le mit en prison, et combien de fois on l’en tira, moyennant finance, cela s’entend. Son exemple soutint bien des courages qui auraient failli sans cela, et les ennemis, tout en maugréant contre son entêtement invincible, ne pouvaient s’empêcher de l’estimer, de l’admirer, et parfois de le ménager.

Quand il avait consulté sa pancarte et qu’il avait dit une fois : « Ça ne se fait pas, » on l’aurait fusillé sur place plutôt que de le faire céder d’une ligne.

Comme la Chènevotte est sur le parcours d’un chemin de fer, M. Robillard eut l’honneur d’être choisi par les Allemands pour faire partie des otages que l’on forçait à monter avec le mécanicien. C’est, on s’en souvient, un des moyens imaginés pour empêcher les populations de faire dérailler leurs trains. On vint prévenir M. Robillard qu’il eût à se préparer pour le lendemain. Il mit ses lunettes, consulta sa pancarte, et répondit tranquillement à l’officier : « Ça ne se fait pas ; ainsi, mon garçon, il ne faut pas compter sur moi. »

L’officier fit son rapport. Le commandant fit venir M. Robillard et lui demanda ce qu’il entendait par ces paroles.

« Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre, dit le bonhomme avec une simplicité narquoise, vous n’avez pas le droit de m’imposer cette corvée, et je refuse de la faire.

— Vous dites cela : mais moi je vous dis qu’il le faut.

— Peut-être bien qu’il le faut, reprit M. Robillard d’un ton conciliant. Je ne peux pas vous prouver le contraire. Mais, pour sûr, je n’irai pas.

— Nous recourrons à la force.

— Recourez à la force ; mais vrai, ça ne se fait pas. »

Et il s’en retourna tranquillement à la mairie et de là chez lui, où il dîna aussi paisiblement que si les Allemands eussent été à deux cents lieues.

Le lendemain il était encore au lit, lorsqu’un gendarme vint lui dire de se préparer.

« Mon garçon, répondit-il en se dorlotant dans ses couvertures, c’est mon jour de migraine, et ces jours-là je reste au lit un peu plus tard. Tirez la porte tout doucement. »

Un sous-officier vint avec quatre hommes. « Levez-vous ! lui dit-il.

— Pas encore. »

Les soldats renversèrent son lit, et il se trouva en chemise en présence de l’officier. « Ça, dit-il, c’est de la brutalité. » Et il se mit en devoir de ramasser son lit. L’officier posa son pied sur le lit. M. Robillard s assit sur une chaise.

« Habillez-vous ! dit le sous-officier.

— Je ne m’habillerai pas ! » reprit M. Robillard qui commençait à se fâcher.

L’autre eut un instant l’idée de le faire habiller de force par les soldats, mais il craignait que le ridicule de cette scène ne les mît en gaieté, et que cela ne portât un coup à la discipline. Il ouvrit la porte toute grande et dit : « En marche ! »

M. Robillard ne bougea pas.

« Faites-le donc marcher ! » dit le sous-officier aux soldats qui hésitaient.

Les soldats prirent M. Robillard par-dessous les bras et le poussèrent, en chemise et nu-pieds, par un froid de 20 degrés, jusqu’à la gare du chemin de fer. Il grelottait de tous ses membres, ses dents claquaient, mais il ne cédait pas. Les gens qui s’arrêtaient sur son passage ne songeaient guère à rire de cet étrange accoutrement ; mais ils lançaient des regards d’indignation et de haine à ses bourreaux.

Ses dents claquaient, mais il ne cédait pas.

Un domestique, en courant, lui apporta ses vêtements à la gare. Il était à demi mort de froid.

« Habillez-vous donc ! lui dit le sous-officier.

— Est-ce pour retourner chez moi ?

— Non !

— Je ne m’habillerai pas.

— Obstiné vieillard ! murmura le sous-officier à bout d’expédients. Mettez-le sur la machine. »

Le chauffeur se prit à ricaner en le voyant. Le mécanicien lui imposa silence. « De quoi ris-tu, imbécile ? lui dit-il. Voilà un homme, au moins. Ni toi, ni moi ne serions capables d’en faire autant que lui. »

M. Robillard s’évanouit. Il fallut bien se résigner à le faire descendre de la plate-forme. On l’enveloppa de couvertures et on l’emporta chez lui. Il fut si affreusement malade qu’il en pensa mourir. Quand le médecin permit à ses amis de le voir : « Je tousse, c’est vrai, dit-il, et l’on tousserait à moins ; mais, tout de même, je n’ai pas fait le voyage. » On ne lui proposa plus jamais de remonter sur la machine.

La gloire du père Robillard fut fatale au repos du mari de la belle Hermance. Comme on racontait devant elle la conduite du maire de la Chènevotte : « Voilà donc un homme ! » s’écria-t-elle avec enthousiasme.

Cinq minutes après, elle n’y pensait plus. Mais l’homme indécis y pensait, lui. Il se figura que sa femme avait voulu lui donner une leçon, et il chercha ce qu’il pourrait bien faire, lui aussi, afin d’être regardé comme un homme, et il résolut de souffrir aussi pour la bonne cause. Après bien des hésitations, il finit par concevoir, dans sa tête menue, le dessein hardi de quitter Châtillon, de traverser les lignes ennemies, et d’aller s’engager dans le premier régiment qu’il rencontrerait. Il aurait pu, s’il l’eût voulu, sortir de Châtillon sans grande difficulté ; mais comme son dessein n’était pas un dessein ordinaire, il crut devoir prendre toutes les précautions que lui suggéra son imagination, pour empêcher les Prussiens d’arrêter un défenseur de la patrie. Il se déguisa donc en paysan. Il avait si peu l’air d’un paysan avec ses lunettes, ses mains blanches et sa mine fleurie qu’il fut arrêté aux avant-postes et retenu quelque temps. Il réussit à s’échapper, ce dont il ne fut pas médiocrement fier. À la première ville où il rencontra des soldats, il s’enquit de la demeure du colonel, et fit si bien qu’il réussit à s’engager pour la campagne.

Il se figurait aller tout droit à la caserne et commencer, dès le jour même, à apprendre l’exercice. Aussi fut-il fort désappointé quand on lui donna une feuille de route pour rejoindre le dépôt à Oran. C’est là seulement qu’il pourrait se faire habiller et qu’il apprendrait l’exercice. Il rentra à l’hôtel, se prit la tête dans les deux mains et se demanda s’il irait à Oran.

« Non, je n’irai pas ! » se dit-il en frappant du pied avec indignation. Et aussitôt la crainte de passer pour déserteur le décida à partir.

Comme il était devenu replet, et qu’il avait un peu négligé les exercices du corps, il exécutait toujours les mouvements un temps trop tard ; les conscrits mêmes s’amusaient de lui. Aussi voyait-il arriver avec terreur l’heure de l’exercice. Les courses au soleil le rendaient si misérable, qu’il se perdait dans les projets les plus insensés. Il songeait à s’enfuir et à se faire Arabe, ou à se coucher dans un fossé, à fermer les yeux et à se laisser mourir, ou à attaquer un lion et à se faire mettre en pièces par lui. Mais le métier d’Arabe a bien aussi ses petits inconvénients ; se coucher dans un fossé, c’est s’exposer à être dévoré vivant par les fourmis. Quant aux lions, ils étaient fort rares cette année, et l’on n’en voyait pas un seul dans les environs d’Oran. Peu à peu cependant, à force de bonne volonté et d’ardeur, il finit par savoir ce que doit savoir un soldat pour se battre, sauf le petit inconvénient d’arriver un temps trop tard. Il en avait pris d’ailleurs son parti et ses instructeurs aussi. Malheureusement, quand il fut capable d’entrer en ligne, la paix était signée. Il fut renvoyé dans ses foyers, objet de raillerie pour la belle Hermance. Afin de le punir des inquiétudes qu’il lui avait causées, elle affectait de croire qu’il ne s’était sauvé de Châtillon que pour faire un voyage d’agrément dans le Midi.