Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CCCXIX

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CHAPITRE CCCXIX.


Comment messire Bertran du Guesclin commença à guerroyer en la vicomté de Limoges et y prit le châtel de Saint-Yrier.


Pendant que messire Robert Canolle faisoit son voyage, et le prince de Galles et ses deux frères, séoient devant la cité de Limoges, messire Bertran du Guesclin et sa route, où il pouvoit avoir deux cents lances, chevauchoit à l’un des côtés du pays de Limousin. Mais point ne gissoit de nuit aux champs, pour la doute des rencontres des Anglois ; mais dedans forteresses qui étoient tournées françoises ; lesquelles étoient à messire Louis de Maleval, à messire Raymon de Mareuil, et à des autres. Et tous les jours chevauchoient et se mettoient en grand’peine de conquérir villes et forts. Bien le savoit le prince, et en venoient à lui les plaintes tous les jours ; mais il ne vouloit mie défaire son siége, car il avoit pris trop au cœur l’avenue de Limoges. Et entra le dit messire Bertran en la vicomté de Limoges, un pays qui se tenoit et rendoit au duc de Bretagne, monseigneur Jean de Montfort ; et là commença à courir au nom de madame la femme à monseigneur Charles de Blois, à laquelle l’héritage avoit été jadis[1]. Si fit là grand guerre, et nul ne lui alla au devant ; car le duc de Bretagne ne cuidoit point que messire Bertran le dût guerroyer. Et vint devant Saint-Yrier[2], où il n’avoit nul gentilhomme qui le sçût défendre. Si furent si effrayés quand ils sçurent la venue de monseigneur Bertran, et aussi que on les assailloit si efforcément, que, combien que leur ville fût assez forte, si se rendirent-ils en l’obéissance de madame de Bretagne pour qui ïl faisoit guerre. De Saint-Yrier firent les Bretons une grande garnison, et la réparèrent et fortifièrent malement, qui gréva depuis malement au pays, et par laquelle ils prirent plusieurs villes et châteaux en la vicomté de Limoges.

Si retournerons-nous au prince de Galles.

  1. La vicomté de Limoges avait été cédée, par le traité de Guerrande, à Jeanne, comtesse de Penthièvre, veuve de Charles de Blois ; mais elle n’en avait point été mise en possession ; et désespérant sans doute d’y réussir, elle avait transporté au roi Charles V tous ses droits sur cette vicomté, par un acte daté du 9 juillet de cette année.
  2. Petite ville du Limousin, sur l’Isle.