Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CCCXX

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Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 619-620).

CHAPITRE CCCXX.


Comment le prince de Galles et ses gens prirent la cité de Limoges, et comment les trois capitaines de la dite cité firent grands appertises d’armes.


Environ un mois, non plus, fut le prince de Galles devant la cité de Limoges ; et oncques n’y fit assaillir ni escarmoucher, mais toujours embesogner de mine. Les chevaliers qui dedans étoient et ceux de la ville, qui bien savoient que on les minoit, firent miner aussi à l’encontre, pour occire les mineurs anglois : mais ils faillirent à leur mine. Quand les mineurs du prince, qui, tout ainsi comme ils minoient, étayoient et étanchoient l’eau de leur mine, furent au-dessus de leur mine et ouvrage, ils dirent au prince : « Monseigneur, nous ferons renverser quand il vous plaira un grand pan de mur dedans les fossés, parquoi vous entrerez dedans la cité tout à votre aise sans danger. » Ces paroles plurent grandement au prince : « Oil, dit-il, je vueil que demain à l’heure de prime votre ouvrage se montre. » Lors boutèrent ces mineurs le feu en leur mine quand ils sçurent que point fut. Au lendemain, ainsi que le prince l’avoit ordonné, renversa un grand pan de mur qui remplit les fossés à cet endroit où il étoit chu. Tout ce virent les Anglois volontiers ; et étoient tous armés et ordonnée sur les champs pour entrer en la ville.

Ceux de pied y pouvoient bien entrer par là tout à leur aise, et y entrèrent ; et coururent à la porte, et coupèrent les fléaux et l’abattirent par terre, et toutes les barrières ; car il n’y avoit point de défense. Et fut tout ce fait si soudainement que les gens de la ville ne s’en donnèrent de garde. Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de Cantebruge, le comte de Pennebroch, messire Guichard d’Angle et tous les autres, et leurs gens, qui entrèrent dedans, et pillards à pied qui étoient tous appareillés de mal faire et de courir la ville, et de occire hommes et femmes, et enfans ; et ainsi leur étoit-il commandé. Là eut grand’pitié : car hommes et femmes, et enfans, se jetoient à genoux devant le prince et crioient : « Mercy, gentil sire ! » Mais il étoit si enflammé d’ardeur que point n’y entendoit, ni mul, ni nulle n’étoit ouïe, mais tous mis à l’épée quant que on trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n’en étoient. Ni je ne sçais comment ils n’avoient pitié des povres gens qui n’étoient mie taillés de faire nulle trahison ; mais ceux le comparoient et comparèrent plus que les grands maîtres qui l’avoient fait. Il n’est si dur cœur, que, s’il fût adonc en la cité de Limoges, et il lui souvînt de Dieu, qui n’en plorât tendrement du grand meschef qui y étoit ; car plus de trois mille personnes, hommes et femmes, et enfans, y furent délivrés et décolés celle journée : Dieu en ait les âmes ; car ils furent bien martyrs.

En entrant en la ville une route d’Anglois s’en allèrent devers le palais de l’évêque : si fut là trouvé et pris aux mains, et amené sans conroy et sans ordonnance devant le prince, qui le regarda moult fellement ; et la plus belle parole qu’il lui sçut dire, ce fut qu’il lui feroit trancher la tête, par la foi qu’il devoit à Dieu et à Saint George ; et le fit ôter de sa présence.

Or parlerons des chevaliers qui laiens étoient, messire Jean de Villemur, messire Hugues de la Roche, Roger de Beaufort fils au comte de Beaufort, capitaines de la cité. Quand ils virent la tribulation et la pestilence qui ainsi couroit sur eux et sur leurs gens, ils dirent : « Nous sommes tous morts : Or, nous vendons chèrement, ainsi que chevaliers doivent faire. » Là dit messire Jean de Villemur à Roger de Beaufort : « Roger, il vous faut être chevalier. » Roger répondit et dit : « Sire, je ne suis pas encore si vaillant que pour être chevalier, et grand merci quand vous me le ramentevez[1]. » Il n’y eut plus dit. Si sachez qu’ils n’avoient mie bien loisir de parler longuement ensemble. Toutefois ils se recueillirent en une place et accostèrent un viel mur ; et développèrent là leurs bannières messire Jean de Villemur et messire Hugues de la Roche, et se mirent ensemble en bon état. Si pouvoient être tous rassemblés environ quatre vingt. Là vinrent le duc de Lancastre et le comte de Cantebruge, et leurs gens, et mirent tantôt pied à terre, comme ils les virent, et les vinrent requerre de grand’volonté. Vous devez savoir que leurs gens ne durèrent point planté à l’encontre des Anglois ; mais furent tantôt ouverts, morts et pris.

Là se combattirent longuement main à main le duc de Lancastre et messire Jean de Villemur, qui étoit grand chevalier, et fort, et bien taillé de tous membres ; et le comte de Cantebruge, et messire Hugues de la Roche ; et le comte de Pennebroch et messire Robert de Beaufort, qui étoit lors écuyer ; et firent ces trois contre trois plusieurs grands appertises d’armes ; et les laissoient tous les autres convenir : mal pour ceux qui se fussent traits avant. Proprement le prince en son charriot vint cette part, et les regarda moult volontiers, et se rapaisa, et adoucit, en eux regardant, grandement, son mautalent ; et tant se combattirent que les trois François d’un accord, en regardant leurs épées, dirent : « Seigneurs, nous sommes vôtres, et nous avez conquis : si ouvrez de nous au droit d’armes. » — « Par Dieu, messire Jean, ce dit le duc de Lancastre, nous ne le voudrions pas autrement faire, et nous vous recevons comme nos prisonniers. » Ainsi furent pris les trois dessus dits, si comme je fus informé depuis.

  1. Ce mot signifie ordinairement Rappeler à la mémoire : mais il parait signifier ici offrir, proposer.