Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CCCXLII

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Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 636-637).

CHAPITRE CCCXLII.


Comment le comte de Pennebroch se partit d’Angleterre pour venir en Poitou ; et comment les Espaignols au hâvre de la Rochelle durement le combattirent.


Ainsi et de plusieurs autres paroles s’ébattoit souvent en parlant le roi d’Angleterre au dit monseigneur Guichart, que moult aimoit et créoit ; c’étoit bien raison. Or fut le comte de Pennebroch tout appareillé, et la saison vint et ordonnance qu’il dût partir : si prit congé au roi qui lui donna liement et à tous ceux qui en sa compagnie devoient aller ; et me semble que messire Othe de Grantson d’outre la Saône y fut ordonné et institué d’y aller[1]. Le comte de Pennebroch n’eut mie adonc trop grands gens en sa compagnie, fors ses chevaliers tant seulement, sur l’information que monseigneur Guichart avoit faite au roi ; mais il emportoit en nobles et en florins telle somme de monnoie que pour payer trois mille combattans un an.

Si exploitèrent tant les dessus dits, après le congé, pris du roi, qu’ils vinrent à Hantonne. Là séjournèrent-ils quinze jours, en attendant vent, qui leur étoit contraire. Au seizième, ils eurent vent à volonté. Si entrèrent en leurs vaisseaux et se partirent du Hâvre, et se commandèrent en la garde de Dieu et de Saint George, et puis cinglèrent devers Poitou.

Le roi Charles de France, qui savoit la greigneur partie des consaulx d’Angleterre, mie ne sçais comment ni par qui ils étoient révélés, et comment monseigneur Guichart d’Angle et ses compagnons étoient allés en Angleterre et sur quel état, pour impétrer au roi qu’ils eussent un bon meneur et capitaine, et jà savoit que le comte de Pennebroch y étoit ordonné de venir et toute sa charge ; si étoit le dit roi de France avisé sur ce et avoit secrètement mis sus une armée de gens d’armes par mer, voire à sa prière et requête ; car ces gens étoient au roi Henry de Castille, lesquels il lui avoit envoyés, parmi les alliances et confédérations que ils avoient ensemble. Et étoient ces Espaignols d’une flotte quarante grosses nefs et treize barges bien pourvues et breteschées, ainsi que nefs d’Espaigne sont. Si en étoient patrons et souverains quatre vaillans hommes, Ambroise de Bouquenegre[2], Cabesse de Vake[3], Dan Ferrant de Pion[4] et Radigo-le-Roux[5].

Si avoient ces Espaignols un grand temps ancré sur mer, en attendant le retour des Poitevins et la venue du comte de Pennebroch ; car bien savoient qu’ils devoient venir en Poitou, et s’étoient mis et ancrés devant la ville de la Rochelle. Or avint ainsi que, le jour devant la vigile Saint-Jean-Baptiste que on compta l’an mil trois cents soixante douze[6], le comte de Pennebroch et sa route durent arriver au hâvre de la Rochelle ; mais ils trouvèrent les dessus dits Espaignois au devant, qui leur destourbèrent le rivage et furent moult lies de leur venue. Quand les Anglois et les Poitevins virent les Espaignols, et que combattre les convenoit, si se confortèrent en eux-mêmes combien qu’ils ne fussent mie bien partis[7] tant de gens comme de grands vaisseaux ; et s’armèrent et ordonnèrent ainsi que pour tantôt combattre, et mirent leurs archers au-devant d’eux ; et puis les nefs Espaignols vinrent qui bien étoient pourvues et guéritées ; et dedans grand’foison de gens d’armes et de brigands qui avoient arbalêtres et canons ; et les plusieurs tenoient grands barreaux de fer et plommées de plomb pour tout effondrer. Tantôt furent approchées en démenant grand’noise et grand’huée. Ces grosses nefs prirent le vent d’amont pour prendre leur tour sur ces nefs angloises, que peu doutoient et prisoient, et puis s’en vinrent fendant à plein voile sur eux. Là eut à ce commencement grand’traierie[8] des uns aux autres, et s’y portoient les Anglois moult bien. Là fit le comte de Pennebroch aucuns de ses écuyers chevaliers pour honneur. Là eut grand’bataille et dure, et eurent les Anglois bien à quoi entendre ; car ces Espaignols qui étoient en leurs grands vaisseaux, qui se montroient tout dessus ces vaisseaux d’Angleterre, tenoient grands barreaux de fer et pierres et les jetoient et lançoient contre val pour effondrer les nefs angloises, et blessoient gens et hommes d’armes moult malement.

Là étoit entre les chevaliers d’Angleterre et de Poitou chevalerie remontrée et prouesse très grandement. Le comte de Pennebroch se combattoit et requéroit ses ennemis moult fièrement, et y fit ce jour plusieurs grands appertises d’armes ; et aussi firent messire Othe de Grantson et messire Guichart d’Angle, le sire de Poiane et tous les autres chevaliers.

  1. Il s’agit sans doute d’un individu de la maison de Granson, très illustre dans la Franche-Comté.
  2. Ambrosio Bocanegra était amiral de Castille.
  3. C’est un nom espagnol à moitié francisé. Le véritable nom est Cabeza de Vaca. Je ne trouve aucun amiral de ce nom, ni dans Fernam Lopez, ni dans Ayala ; mais cette famille était fort connue en Espagne, et Ayala mentionne à cette époque D. Juan Fernandez Cabeza de Vaca, doyen de l’église de Tolède et un des prétendans à l’archevéché de cette ville.
  4. Je ne vois pas non plus quel est ce Ferrant de Pion. Je trouve seulement, en 1374 un D. Ferrand Sanchez de Tovar, amiral de Castille, envoyé par D. Henry, avec l’amiral François Jean de Vienne, contre l’île de Wight. Peut-être est-ce Hernando de Léon.
  5. Celui que Froissart nomme Radigo-le-Roux, et qui est appelé dans quelques manuscrits Radigo de La Rochelle, n’est autre que Rui Diaz de Rojas, qui commandait les vaisseaux par le roi Henry envoyés de La Rochelle pour y appuyer le roi de France qui y avait de nombreux amis.
  6. Les premiers éditeurs de Ayala avaient aussi placé cette bataille dans l’année 1372, mais D. Eugenio de Laguno Amirola, son commentateur, prétend que c’est en effet la veille de la Saint-Jean-Baptiste, 23 juin 1371, qu’il faut la placer.
  7. Égaux, tant en hommes qu’en vaisseaux.
  8. Action de tirer, de lancer.