Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CXXX

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CHAPITRE CXXX.

Comment, étant encore le roi Charles sur les frontières de Juliers, quelques pillards allemands se jetèrent par une partie de son camp, y prenant plusieurs prisonniers ; et comment le roi, entrant au vingt-un an de son âge, eut lui-même le gouvernement de son royaume ; et comment, sachant la conclusion du mariage de Castille et de Lancastre, envoya vers le roi d’Espaigne, pour lui remontrer de ne faire nulles alliances à son préjudice.


Vous savez, si comme ici dessus est contenu, comment les convenances et ordonnances se portèrent entre le roi de France et les ducs de Juliers et de Guerles, et sur quel état le département fut fait. Toutes-fois tous se mirent au retour ; et avint que, sur les frontières d’Allemagne et le département des terres, une nuit qu’il faisoit moult clair de la lune, environ heure de mie-nuit, vinrent Allemands, robeurs et pillards qui ne tenoient ni trève ni paix, mais vouloient toujours aller à l’avantage : et étoient des gens, et dessous le seigneur de Blanquenehem, et de messire Pierre de Arneoerch[1]. Ceux s’en vinrent, moult bien montés, aviser en l’ost où ils feroient le mieux leur profit ; et passèrent parmi les logis du vicomte de Meaux ; et le trouvèrent, lui et ses gens, en bon convenant. Ils passèrent outre, et puis retournèrent, sans sonner mot, allant et retournant ; et se retrairent là où ils avoient leur embûche ; et recordèrent tout ce qu’ils avoient trouvé. Assez tôt après avint qu’une grand’route d’Allemands, pillards, vint, et se bouta dedans le logis des François, sur leur avantage : et en ruèrent jus je ne sais quants qu’ils trouvèrent à la découverte ; et prirent quatorze hommes d’armes. Là furent pris le sire de la Viéville, et le sire de Mont-Caurel, et menés en voie. Celle aventure eurent-ils celle nuit, par faire povre guet, et par mauvais convenant. À lendemain, que les nouvelles furent reçues du seigneur de la Viéville et du seigneur de Mont-Caurel, qu’ils étoient pris, si en furent tous ceux à qui la connoissance en vint courroucés, et s’ordonnèrent depuis plus sagement. Quand le roi de France se départit de Juliers et il se mit au retour, nul ne demeura derrière ; et vidèrent toutes les garnisons, messire Guillaume de la Trémoille et messire Servais de Méraude, et tous les autres, et se trairent les Brabançons en leurs lieux.

Sur ce chemin, et en ce retour, fut ordonné, par grand’délibération de conseil, que le roi de France qui étoit en gouvernement de ses oncles, et avoit été depuis le roi son père mort, prendroit le gouvernement et la charge de son royaume ; et s’en déporteroient[2] ses oncles : car ils avoient bien à quoi entendre ailleurs. Jà n’avoit-il vingt-un ans accomplis : mais il étoit sur le point d’entrer an vingt et unième an. Celle chose fut sçue et publiée partout. Si sembla à chacun bonne et raisonnable. Il me semble que le roi de France fut le jour de la Toussaint à Rheims, et là tint sa fête, et ses oncles et son frère de-lez lui.

Là vint la première connoissance aux seigneurs, que le roi de Castille et le duc de Lancastre avoient paix ensemble, et que le mariage se faisoit de la fille au duc de Lancastre au fils du roi Jean de Castille. Le roi de France en jangla et en gaba son oncle le duc de Berry, et lui dit : « Bel oncle, vous avez failli à votre entente. Un autre vous dépasse de la femme que vous cuidiez avoir. Quelle chose en dites-vous ? Que vous en dit le courage ? » Le duc de Berry répondit et dit : « Monseigneur, moult bien. Si j’ai là failli j’adresserai ailleurs. »

Or commencèrent à murmurer les François et à parler sur ce mariage, et à dire que point ne se faisoit sans grands alliances, et que c’étoit une chose moult préjudiciable, et qui au temps avenir pourroit trop grandement toucher et coûter, par plusieurs incidences, au royaume de France : « Car comment ! disoient ceux qui en parloient et qui jusques au fond de la besogne scrutinoient. Si Angleterre, Castille et Portingal, étoient tout d’un accord et d’une alliance, ces trois royaumes, par mer et par terre, feroient grand fait, et pourroient moult donner à faire de guerre au royaume de France. Ce seroit bon que le roi y envoyât et allât au devant, par quoi ce méchant roi d’Espaigne, qui s’accorde et allie maintenant à un homme mort, car le duc de Lancastre n’a nulle puissance, ni gens ni finances, ne fit nuls traités, ni nuls accords, sans le sçu et conseil du roi de France : et, si autrement il le faisoit, le roi lui mandât bien, qu’il le feroit aussi petit varlet, comme il l’avoit fait grand seigneur. Aussi n’a-t-il maintenant à quoi entendre. Si nous viendroit celle guerre de Castille bien à point ; et boutât hors ce méchant roi, fils d’un bâtard, du royaume de Castille ; et le donnât à son frère, le duc de Touraine, qui n’a pas à présent trop grand héritage. Il le garderoit et gouverneroit bien et sagement. Mais comment a-t-il osé faire nul traité de paix, ni d’accord, ni d’alliance, au duc de Lancastre, sans le sçu et consentement du roi de France, qui tant l’a prisé, aidé, honoré, et avancé, qu’il eût perdu son royaume, il n’en peut douter, si la puissance et le sang de France n’y eût été ? Il marchande bien, et jà a marchandé, mais qu’il soit ainsi comme on dit, de lui honnir et déserter : et, pour Dieu, qu’on se délivre de lui remontrer, et par homme si croyable, que en lui remontrant il commisse qu’il a mal fait. »

Tant se multiplièrent ces paroles, en imaginant et considérant toutes raisons, que les oncles du roi, et le roi de France et son conseil, se mirent ensemble : et eurent sur ces nouvelles conseil et certain arrêt, pour envoyer en Castille, devers le roi Jean, en lui remontrant et disant, de par le roi de France, qu’il avisât et regardât bien à ses besognes, et qu’il ne fût tel, ni si osé, qu’il fit nul traité ni alliance aux Anglois, ni au duc de Lancastre, qui en rien toucheroit ni fût préjudiciable à la couronne ni au royaume de France ; et, s’il le faisoit, ni avoit fait, ni en pensée avoit de faire, qu’il fût tout sûr que la puissance de France le reculeroit de tant ou plus qu’elle l’avoit avancé ; et n’entendroit le roi de France ni les François à autre chose, tant qu’ils l’auroient détruit.

Or fut avisé et regardé, par grand’délibération de conseil, qui feroit ce message ; et il fut bien dit qu’il y convenoit homme hardi et bien enlangagé, qui sagement et vaillamment remontrât la parole du roi, et qu’on n’avoit que faire d’y envoyer simplement ni un simple homme. On en nomma trois ; le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, amiral de France, et messire Guy de la Trémoille : et de ces trois, prendre l’un il suffisoit pour aller en Castille fournir ce voyage et message. Tout considéré, le dernier conseil fut arrêté que messire Jean de Vienne le feroit et chemineroit en Espaigne[3]. Si lui fut dit du roi et de son conseil : « Amiral, ordonnez-vous, et apprêtez-vous ; vous ferez ce voyage ; et n’emporterez autres lettres présentement au roi de Castille, fors de créance. C’est assez ; vous êtes bien informé de la matière, et sur quoi ni comment on vous envoye là. Dites bien à ce roi d’Espaigne qu’il avise, ou fasse aviser, et qu’il lise, ou fasse lire, les alliances, ordonnances, et promesses, jurées et scellées, qu’il a de nous, et nous de lui. Et retenez bien toutes les réponses qu’il vous fera, ni son conseil : parquoi nous nous puissions fonder sur icelles et régler de raison[4]. » L’amiral répondit : « Volontiers. » Depuis ne demeura mie l’amiral de France à Paris long terme, que toutes ses besognes furent prêtes. Si prit congé du roi et de ses oncles, et se départit ; et prit le chemin de Bourgogne, car il vouloit aller par Avignon, voir le pape et son frère, ainsi qu’il fit.

Nous nous souffrirons à parler de lui, et parlerons de Geoffroy Tête-Noire, et du siége qui étoit devant Ventadour-le-Chastel où dedans on l’avoit enclos ; mais encore avant retournerons-nous et parlerons du duc de Berry, qui avoit si grand désir de lui marier, qu’il le montra en l’année, car il eut femme : et si vous dirai quelle, et où il se maria.

  1. Aremberg.
  2. Cette affaire fut décidée en grand conseil à Reims au retour du voyage de Gueldres, sur la proposition de Pierre de Montaigu, cardinal de Laon, qui mourut la même année.
  3. Suivant P. Lopes de Ayala, le roi de France envoya deux messagers : Jean de Vienne, amiral de France, et Moler de Mauny, chambellan du roi.
  4. On lit dans les bases du traité rapporté par Ayala, que le roi de Castille, avant même l’arrivée des messagers, avait stipulé pour la conservation de son alliance avec la France.