Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre I

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CHAPITRE PREMIER.

Comment messire Jean Froissart enquerroit diligemment comment les guerres s’étoient portées par toutes les parties de la France.


Je me suis longuement tenu à parler des besognes des lointaines marches, mais les prochaines, tant qu’à maintenant, m’ont été si fresches et si nouvelles et si inclinans à ma plaisance, que pour ce les ai mises arrière. Mais pourtant ne séjournoient pas les vaillans hommes qui se désiroient à avancer, ens ou royaume de Castille et de Portingal, et bien autant en Gascogne et en Rouergue, en Quersin, en Auvergne, eu Limousin et en Toulousain et en Bigorre ; mais visoient et subtilloient tous les jours l’un sur l’autre comment ils se pussent trouver en parti de fait d’armes, pour prendre, embler et écheller villes et châteaux et forteresses. Et pour ce, je, sire Jehan Froissart, qui me suis ensoigné et occupé de dicter et escripre celle histoire, à la requête et contemplation de haut prince et renommé messire Guy de Chastillon, comte de Blois, seigneur d’Avesnes, de Beaumont, de Scoonhove et de la Gode, mon bon et souverain maître et seigneur[1], considérai en moi-mème, que nulle espérance n’étoit que aucuns faits d’armes se fissent ès parties de Picardie et de Flandre, puisque paix y étoit, et point ne voulois être oiseux ; car je savois bien que, encore au temps à venir et quand je serai mort, sera cette haute et noble histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et vaillans hommes plaisance et exemple de bien faire ; et entrementes que j’avois, Dieu merci ! sens, mémoire et bonne souvenance de toutes les choses passées, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je pourrois être informé touchans à ma principale matière, âge, corps et membres pour souffrir peine, me avisai que je ne voulois mie séjourner de non poursievre ma matière ; et pour savoir la vérité des lointaines besognes sans ce que j’y envoyasse aucune autre personne en lieu de moi, pris voie et achoison raisonnable d’aller devers haut prince et redoublé seigneur monseigneur Gaston, comte de Foix et de Béarn. Et bien savois que, si je pouvois venir en son hôtel et là être à loisir, je ne pourrois mieux cheoir au monde pour être informé de toutes nouvelles ; car là sont et fréquentent volontiers tous chevaliers et écuyers étranges, pour la noblesse d’icelui haut prince. Et tout ainsi comme je l’imaginai il m’en advint ; et remontrai ce, et le voyage que je voulois faire, à mon très cher et redoublé seigneur, monseigneur le comte de Blois, lequel me bailla ses lettres de familiarité adressans au comte de Foix. Et tant travellai et chevanchai, en quérant de tous côtés nouvelles, que par la grâce de Dieu, sans péril et sans dommage, je vins en son chastel à Ortais, au pays de Béarn, le jour de Sainte-Catherine que on compta pour lors en l’an de grâce mil trois cent quatre vingt et huit[2]. Lequel comte de Foix, si très tôt comme il me vit, me fit bonne chère et me dit en bon françois : que bien il me connoissoit, et si ne m’avoit oncques mais vu, mais plusieurs fois avoit ouï parler de moi. Si me retint de son hôtel et tout aise, avec le bon moyen des lettres que je lui avais apportées, tant que il m’y plut à être ; et là fus informé de la greigneur partie des besognes qui étoient avenues au royaume de Castille, au royaume de Portingal, au royaume de Navarre, au royaume d’Arragon et au royaume d’Angleterre, au pays de Bordelois et en toute la Gascogne. Et je même, quand je lui demandois aucune chose, il le me disoit moult volontiers ; et me disoit bien que l’histoire que je avois fait et poursuivois seroit au temps à venir plus recommandée que nulle autre. « Raison pourquoi, disoit-il, beau maître : puis cinquante ans en ça sont avenus plus de faits d’armes et de merveilles au monde qu’il n’étoit trois cens ans en devant. »

Ainsi fus-je en l’hôtel du noble comte de Foix recueilli et nourri à ma plaisance. Ce étoit ce que je désirois à enquerre toutes nouvelles touchans à ma matière ; et je avois prêts à la main barons, chevaliers et écuyers qui m’en informoient, et le gentil comte de Foix aussi. Si vous voudrai éclaircir par beau langage tout ce dont je fus adonc informé, pour rengrosser notre matière et pour exemplier les bons qui se désirent à avancer par armes. Car si ci-dessus j’ai prologué grands faits d’armes, prises et assauts de villes et de châteaux, batailles adressées et durs rencontres, encore en trouverez-vous ensuivant grand’foison, desquelles et desquels, par la grâce de Dieu, je ferai bonne et juste narration.

  1. À la mort de Wenceslas de Luxembourg, duc de Brabant, en 1384, Froissart passa auprès de Guy, comte de Blois, en qualité de clerc de sa chapelle.
  2. Froissart avait passé les années 1385, 1386 et 1387, tantôt dans le Blaisois et tantôt dans la Touraine. Il arriva, comme on voit, dans le Béarn, en passant par Avignon, dans le mois de novembre 1388.