Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre II

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CHAPITRE II.

Comment après ce que le comte de Foix ot reçu sire Jean Froissart en son hostel moult honorablement, le dit sire Jean escripvit les faits d’armes que on lui nommoit.


Vous savez que quand messire Aymon, fils du roi Édouard d’Angleterre, comte de Cantebruge, si comme il est ci-dessous contenu en notre histoire, se fut parti du royaume de Portingal et monté en mer à Lussebonne avecques ses gens, quoique il eût enconvenancé Jean, son fils, que il avoit de madame Ysabel d’Espaigne, fille au roi Dam Piètre qui fut[1], à la jeune fille du roi Ferrant de Portingal, laquelle s’appeloit mademoiselle Bietrix, le comte qui mal se contentoit du roi Ferrant, pour tant que il et sa puissance avoient logé plus de quinze jours aux champs devant le roi Jean de Castille, et si ne l’avoit voulu combattre, mais avoit fait son accord au roi de Castille outre sa volonté, dont grandement lui déplaisoit. Et bien lui avoit dit le dit comte, quand les traités se commencèrent à entamer et à ouvrir entre le roi de Castille et lui : « Sire roi, regardez bien que vous faites ; car nous ne sommes pas venus en ce pays de revel pour boire ni pour manger, pour voler[2], ni pour chasser ; avant y sommes venus pour guerroyer le fils de ce bâtard qui s’escripst roi de Castille[3], le comte de Tristemare ; et pour reconquérir notre droit héritage que Jean de Tristemare son fils tient et possède ; et vous savez que, par mariage, mon frère et moi ayons les droites héritières du royaume de Castille, filles au roi Dam Piètre qui fut votre cousin germain ; et sur l’état que pour aider à reconquérir, ainsi que tous bons seigneurs doient être enclins au droit et non au tort, vous nous escripsistes et mandâtes en Angleterre, par votre chevalier[4], que véez là, que nous voulsissions emprendre d’amener en ce pays la somme de deux mille lances et la quantité de trois ou de quatre mille archers, avec l’aide que vous nous feriez, vous aviez bien espérance que nous recouvrerions votre héritage : or suis-je ici venu[5], non pas à tant de gens que vous nous escripsistes, mais ce que j’en ai ils sont de grand’volonté et de bonne, et oseront bien attendre l’aventure et la journée de bataille contre ceux que le comte de Tristemare a pour le présent, avecques les vôtres ; et mal se contenteront de vous et de votre affaire si nous n’avons la bataille. »

Telles paroles et autres avoit démontré le comte de Cantebruge, avant son département, au roi de Portingal ; lequel roi les avoit bien ouïes et entendues, mais nonobstant ce oncques il ne s’osa combattre ens ès plains de entre Elves et Baudelocce, quand ils furent l’un devant l’autre, aux Espagnols, ni point ne le trouvoit en conseil de ceux de son pays ; et lui disoient : « Sire, la puissance du roi de Castille est maintenant trop grande ; et si par fortune ou mésaventure vous perdiez la journée, vous perdriez votre royaume sans recouvrer. Si vaut mieux souffrir, que faire chose où vous ayez tel dommage ni tel péril. »

Et quand le comte de Cantebruge vit que il n’en auroit autre chose, lui retourné à Lussebonne, il fit appareiller sa navie, et prit congé au roi de Portingal et entra en mer avec ses gens et ne voult pas laisser Jean son fils en Portingal de-lez le roi ni la damoiselle qui devoit être sa femme[6], car l’enfès étoit encore jeune assez ; et s’en retourna le comte en Angleterre avec ses gens, ni nul ne demeura derrière ; ainsi se porta pour la saison l’armée de Portingal.

  1. Fille au feu roi dom Pedro.
  2. C’est-à-dire chasser au faucon.
  3. Henri de Transtamare, placé sur le trône de Castille par l’entremise de du Guesclin. Il était mort en 1379 : c’est de son fils Jean Ier qu’il est question ici.
  4. J. Fern. d’Amdeiro.
  5. Il arriva en 1381 à Lisbonne.
  6. Tous ces événemens ont été racontés par Froissart dans le livre précèdent.