Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LIII

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CHAPITRE LIII.

Comment le duc de Bourbon fut élu pour aller en Castille et plusieurs autres, et comment messire Jean Bucq, amiral de Flandre, fut pris des Anglois et plusieurs marchands.


Or furent avisés les capitaines qui seroient, des gens d’armes qui iroient en Castille. Premièrement pour lui exaulser on élut et nomma le gentil duc Louis de Bourbon : cil seroit souverain capitaine de tous. Mais avant qu’il se départît du royaume de France, on regarda que on bailleroit aux gens d’armes deux autres capitaines, lesquels ouvriroient le pas et ordonneroient de leurs besognes, et lairoient gens d’armes, qui oncques ne furent en Castille, aviser le pays et eux loger. Et pour l’arrière-garde le duc de Bourbon devoit avoir deux mille lances, chevaliers et écuyers, si vaillans hommes que tous d’élite. Les deux vaillans chevaliers qui furent ordonnés en l’avant-garde et pour faire le premier voyage et être capitaines des autres, ce furent messire Guillaume de Lignac et messire Gaultier de Passac.

Ces deux barons, quand ils sçurent que souverains et meneurs les convenoit être de tels gens d’armes et pour aller en Castille, s’appareillèrent et ordonnèrent ainsi comme il appartenoit. Adoncques furent mandés chevaliers et écuyers parmi le royaume de France pour aller en Castille, et étoient les passages ouverts tant par Navarre comme par Arragon. Si se départirent chevaliers et écuyers de Bretagne, de Poitou, d’Anjou, du Maine, de Touraine, de Blois, d’Orléans, de Beauce, de Normandie, de Picardie, de France, de Bourgogne, de Berry et d’Auvergne et de toutes les mettes du royaume. Si se mirent gens à voie et à chemin pour aller en Castille ; et de tous tant que des premiers étoient meneurs et conduiseurs messire Guillaume de Lignac et messire Gaultier de Passac, lesquels, pour exaulser et garder leur honneur, se mirent en bon arroy, eux et leurs routes, et en très bonne ordonnance.

Endementres que ces gens d’armes, chevaliers et écuyers du royaume de France s’appareilloient et ordonnoient pour aller en Castille, et qui premier avoit fait premier partoit, et ceux des lointaines marches devant, car moult en y avoit qui désiroient les armes, étoient Anglois sur mer entre Angleterre et Flandre, l’armée du roi d’Angleterre, de laquelle le comte d’Arondel, qui s’appeloit Richard, étoit amiral et souverain, et en sa compagnie étoient le comte de Devensière, le comte de Notinghem et l’évêque de Nordvich, et étoient cinq cens hommes d’armes et mille archers. Et ancrèrent en celle saison un grand temps sus la mer, en attendant les aventures ; et se rafreschissoient sus les côtes d’Angleterre et sur les îles de Cornouailles, de Bretagne et de Normandie ; et étoient trop courroucés de ce que la flotte de Flandre leur étoit échappée, laquelle étoit allée en la Rochelle, et encore plus de ce que le connétable de France, quand il partit de Lautriguier et il vint à l’Escluse et il passa devant Calais, quand ils ne le rencontrèrent ; car volontiers se fussent combattus à lui, nonobstant que le connétable avoit bien autant de vaisseaux armés que ils avoient, qui passèrent tous par devant eux, mais ce fut par le bon vent et la marée que les François eurent de nuit.

Or gisoient ces nefs angloises à l’ancre par devant Mergate à l’embouchure de la Tamise, au descendant de Zandvich, et attendoient là l’aventure, et par espécial la flotte des nefs qui celle saison étoient allées en la Rochelle ; et bien savoient que tantôt retourneroient, ainsi comme elles firent.

Quand les marchands de Flandre, de la Rochelle, de Hainaut et de plusieurs autres pays qui pour la doutance des Anglois s’étoient tous conjoints et assemblés ensemble et accompagnés au département de Flandre pour aller et retourner plus sûrement, eurent fait tous leurs exploits à la Rochelle et en Rochelois et au pays de Xaintonge, et chargé leurs nefs de grand’foison de vins du Poitou et du pays de Xaintonge, et ils virent que ils eurent bon vent, ils se désancrèrent du hâvre de la Rochelle et se mirent au chemin par mer pour retourner en Flandre et à l’Escluse dont ils étoient partis ; et singlèrent tant que ils passèrent les ras Saint-Mathieu en Bretagne sans péril et sans dommage, et costièrent la basse Bretagne et puis Normandie, et d’autre part Angleterre droitement sus l’embouchement de la Tamise, où ces nefs anglesches étoient. Les nefs de Flandre les aperçurent comment elles gisoient là en guet au pas, et dirent ceux qui étoient en sès chastels d’amont : « Seigneurs, avisez-vous ; nous serons rencontrés de l’armée d’Angleterre, ils nous ont aperçus ; ils prendront l’avantage du vent et la marée ; si aurons bataille avant qu’il soit nuit. »

Ces nouvelles ne plurent pas bien à aucuns et par espécial aux marchands de Flandre et d’autres pays qui avoient là dedans leurs marchandises ; et voulsissent bien être encore à mouvoir, si il puist être. Toutefois, puisque combattre les convenoit et que autrement ils ne pouvoient passer, ils s’ordonnèrent selon ce, et étoient, que arbalétriers que autres gens, tous en armes et deffensables, plus de sept cens ; et avoient là un vaillant chevalier de Flandre à capitaine, lequel étoit amiral de la mer, de par le duc de Bourgogne, et l’appeloit-on messire Jean Bucq, preux, sage, entreprenant et hardi aux armes, et qui moult avoit porté sur mer de dommage aux Anglois.

Ce messire Jean Bucq les mit tous en ordonnance, et arma les nefs bien et sagement, ainsi que bien le sçut faire ; et leur dit : « Beaux seigneurs, ne vous épouvantez de rien. Nous sommes gens assez pour combattre l’armée d’Angleterre et si avons vent pour nous. Et toujours en combat tant approcherons-nous l’Escluse ; nous costions Flandre. Voilà Dunkerque ; nous les échapperons bien. » Les aucuns se confortoient sus ces paroles et les autres non, et se mirent en défense et en ordonnance, et s’appareillèrent arbalétriers pour traire, et jeter canons.

Or approchèrent les navies ; et avoient les Anglois aucunes gallées lesquelles ils avoient armées d’archers. Ces gallées tout premièrement s’en vinrent fendant la mer à force d’avirons, et furent les premiers assaillans ; et commencèrent archers à traire de grand randon ; et perdirent moult de leur trait aux Flamands ; car Flamands qui étoient en leurs vaisseaux se tapissoient entre les bords par dedans, et pour le trait point ne se montroient, et toujours alloient-ils avant aval le vent. Aucuns arbalétriers, qui étoient hors du trait des archers et à leur avantage, détendoient arcs et leur envoyoient carreaux dont ils en blessoient plusieurs.

Ainsi ensonniant de ces gallées aux vaisseaux s’approcha la grosse navie d’Angleterre, le comte d’Arondel et sa charge, l’évêque de Nordvich et sa charge et tous les autres ; et ainsi comme se fixent esprobons entre oisels gentils ou coulons, ils se boutoient entre les nefs de Flandre et de la Rochelle. Là n’eurent-ils pas trop grand avantage ; car Flamands et arbalétriers se mirent à défense vaillamment et de grand’volonté, car le patron, messire Jean Bucq, les y admonestoit. Et étoit lui et sa charge en un gros vaissel armé, fort et dur assez pour attendre tout autre. Et là dedans avoit trois canons, qui jetoient carreaux si grands que, là où ils chéoient à plomb, ils perçoient tous et portoient grand dommage. Et toujours en combattant et en tirant et en luttant approchoient ceux de Flandre ; et y eut aucunes petites nefs de marchands qui prirent les côtes de Flandre et la basse eau ; ceux-là se sauvèrent, car les gros vaisseaux, pour peu de parfont et pour les terres, ne les pouvoient approcher. Là eut sur mer, je vous dis, dure bataille et fière, et des nefs cassées et effondrées d’une part et d’autre ; car ils jetoient d’amont barreaux de fer aiguisés ; et là où ils chéoient ils couloient tout jusques au fond. Et vous dis que ce fut une très dure bataille et bien combattue, car elle dura trois marées. Car quand la marée failloit tous se retrayoient et ancroient ; il le convenoit ; et mettoient à point les blessés. Et la marée et les flots retournoient, ils se désancroient et sachoient les voiles amont et puis retournoient à bataille et se combattoient âprement et hardiment. Et là étoit Piètre du Bois de Gand atout une charge d’archers et de gens de mer qui donnoit aux Flamands moult à faire, car il avoit été maronnier. Si se savoit bien aider sur mer. Et étoit courroucé de ce que ces Flamands et marchands leur duroient tant.

Ainsi chassant et combattant, et toujours Anglois conquérant sus la navie des Flamands, vinrent-ils entre Blancqueberge et l’Escluse, et à l’encontre de Gagant ; et là fut la déconfiture, car ils ne furent secourus ni aidés de nullui, ni il n’avoit à ce jour nulles gens d’armes à l’Escluse ni ens ès nefs ni dedans la ville. Bien est vérité que un hommes d’armes et appert écuyer de l’Escluse, qui s’appeloit Arnoul le Maire, quand il ouït dire que bataille il y avoit sur mer de l’armée d’Angleterre à celle de Flandre, entra en une sienne barge que il avoit bonne et belle, et prit aucuns sergens de l’Escluse et vingt arbalétriers, et nagea à force de rames jusques à la bataille, mais ce fut sur le point de la déconfiture, car jà étoient Anglois saisis de la greigneur partie des vaisseaux, et avoient pris messire Jean Bucq le patron de la navie et tous ceux de dedans. Et quand Arnoul le Maire en vit la manière et que la chose alloit mal pour leurs gens, si fit traire trois fois ses arbalétriers et puis se mit au retour, et fut chassé jusques dedans le hâvre de l’Escluse ; mais les nefs qui le chassèrent étoient si grosses que elles ne purent approcher de si près, pour la terre, que la barge fit ; par telle manière se sauva-t-il et toute sa route.

Moult furent les gens de l’Escluse ébahis, quand les nouvelles furent là venues que l’armée d’Angleterre leur venoit et avoit rué jus et déconfit l’armée de Flandre et la grosse fiotte qui venoit de la Rochelle, et cuidèrent bien avoir l’assaut. Si ne savoient lequel faire, ni auquel entendre, ou guerpir leur ville et tout laisser, ou entrer ens ès vaisseaux qui là dormoient à l’ancre et garder le pas. Et sachez que si les Anglois eussent bien certainement sçu du convenant de l’Escluse, ils eussent été seigneurs de la ville et du chastel, ou si ils eussent cru Piètre du Bois, car il conseilloit trop fort, quand ils furent au-dessus de la bataille et ils eurent saisi toute la navie, que on venist à l’Escluse et que de fait on le gagneroit. Mais les Anglois ne l’avoient point en courage ni en conseil ; ainçois disoient : « Nous ferions trop grand’folie de nous bouter en la ville de l’Escluse ; et puis ceux de Bruges, du Dam et d’Ardembourg venroient et nous enclorroient. Ainsi reperderièmes-nous tout ce que nous avons gagné. Il vaut trop mieux que nous le gardons et que nous guerroyons sagement que follement. »

Ainsi ne se boutèrent point les Anglois outre la rive de la mer vers l’Escluse, mais ils se mirent en peine d’ardoir la navie qui étoit au hâvre de l’Escluse et qui là gisoit à l’ancre ; mais des vaisseaux qu’ils avoient pris ils prirent des plus légers et les plus secs et les oignirent bien dehors et dedans de huile et de graisse, et puis boutèrent le feu dedans, et les laissèrent aller aval le vent et avecques la marée qui venoit à l’Escluse. Ces vaisseaux ardoient bel et clair. Et le faisoient les Anglois à celle entente que ils se prensissent aux grands et gros vaisseaux qui là étoient d’Espaigne et d’autres pays, ils n’avoient cure de qui. Mais le feu n’y porta oncques dommage à vaissel qui y fut.