Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LV

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CHAPITRE LV.

Comment le maréchal du duc de Lancastre prit la ville de Ribedave, qui moult fort étoit tenue.


Or est heure que nous retournons aux besognes de Castille et de Portingal, et que nous parlions du duc de Lancastre qui se tenoit en Galice, et des besognes qui y advinrent en celle saison, qui ne furent pas petites, et que nous recordons aussi quel confort le roi de France fit et envoya en Castille ; car sans ce les besognes du roi Jean de Castille se fussent petitement portées. Je veuil bien que on sache que il eût perdu, en celle année que le duc arriva à la Coloingne, tout son pays entièrement, si il n’eût été conforté des nobles du royaume de France qui y furent envoyés du noble roi de France.

Vous savez que nouvelles sont tantôt loin épandues. Le roi de Portingal sçut aussitôt les nouvelles ou plus tôt du roi de France et de l’armée qui se devoit faire par mer en Angleterre, car pour ces jours il séjournoit au Port de Portingal qui est une bonne cité, et là où le hâvre est un des beaux et des bien fréquentés de tout son royaume, que fit le duc de Lancastre ou plus tôt par les marchands qui retournoient en son pays. Si en fut tout réjoui, car on lui donnoit à entendre que Angleterre étoit toute perdue. Donc, au voire dire, il s’étoit un petit dissimulé devers le duc de Lancastre de non sitôt prendre sa fille pour mouillier. Si avoit-il toujours tenu et servi le duc et la duchesse de saluts et de paroles. Quand il fut justement informé du département du roi de France et du fait de l’Escluse, si appela son conseil et dit ; « Beaux seigneurs, vous savez comment le duc de Lancastre est en Galice, et la duchesse notre cousine avecques lui ; et si savez comment il fut ci en grand amour, et eûmes conseil et parlement ensemble ; et fut la fin telle, de moi et de lui, et le traité de nous et de notre conseil, que je dois prendre à femme Philippe sa fille. Je veuil persévérer en cel état ; et le veuil mander, car c’est raison, honorablement en Galice, ainsi comme il appartient à un tel seigneur comme le duc de Lancastre est, et aussi à moi qui suis roi de Portingal, car j’en vueil la dame faire roine. » — « Sire, répondirent ceux à qui il en parloit, vous avez raison, car ainsi lui avez-vous juré et promis. » — « Or avant, dit le roi de Portingal, qui envoyerons-nous devers le duc pour ramener la dame ? »

Lors fut nommé l’archevêque de Bragues et messire Jean Radighes de Sar[1]. Si leur fut dit, car on les manda ; pour l’heure que ils furent élus, ils n’étoient pas de-lez le roi. Ils entreprirent à faire le voyage liement ; si furent ordonnés deux cens lances pour aller et retourner avecques eux.

Or parlerons du siége que messire Thomas Moreaux, maréchal de l’ost, tenoit devant Ribedave et conterons comment il en avint.

Je crois bien que ceux de Ribedave cuidèrent bien être confortés du roi Jean de Castille et des chevaliers de France, lesquels ens ou Val-d’Olif se tenoient, autrement ils ne se fussent point tant tenus. Mais je ne sais comment vilains, qui n’avoient conseil que d’eux, se purent tant tenir contre fleur d’archers et de gens d’armes pour assaillir une ville, et comment ils ne s’ébahissoient point, car ils avoient tous les jours sans faute l’assaut. Et fut dit à messire Thomas Morel en manière de conseil, des plus vaillans chevaliers de sa route : « Sire, laissons celle ville ici, que le mal feu l’arde, et allons plus avant au pays devant Maurens, ou Noye, ou Betances. Toujours retournerons-nous moult bien ici. » — « Par ma foi ! répondit messire Thomas, jà ne nous avenra que vilains nous déconfisent, et y dussé-je être deux mois, si le duc ne me remande. » Ainsi étoit entré le maréchal en l’opinion de tenir le siége devant Ribedave.

Le roi Jean de Castille qui se tenoit au Val-d’Olif et qui avoit mandé espécialement secours en France, savoit bien et ouoit dire tous les jours comment ceux de Ribadave se tenoient vaillamment et ne se vouloient rendre, et lui ennuyoit de ce que, dès le commencement, quand les Anglois vinrent à la Coulongne, il n’y avoit mis en garnison des François, car bien s’y fussent tenus. « En nom Dieu, dit le Barrois des Barres, je suis durement courroucé que je n’y avois mis des François qui eussent moult réconforté les gens de la ville, et encore me déplaît grandement que je n’y suis ; à tout le moins eussé-je eu l’honneur que les vilains ont. Et si on m’eût dit véritablement : « C’est une telle ville et de telle force et de telle garde, » sans faute je l’eusse fait rafreschir et pourvoir et m’y fusse bouté à l’aventure. Aussi bien m’eût Dieu donné la grâce de la garder et défendre que ces vilains ont eue. »

Ainsi se devisoient en la présence du roi à la fois les chevaliers de France qui désiroient les armes ; et fut là dit au roi : « Sire, ce seroit bon que vous envoyassiez jusques à cent lances en la ville et au chastel de Noye pour le rafreschir et garder, afin que les Anglois ne soient seigneurs de la rivière de Doure. » — « C’est bon, dit le roi, car s’ils avoient et tenoient le chastel de la Coloigne, ils auroient les deux clefs de la terre de Galice ; et tant que cils doy forts seront miens et en mon obéissance, je suis et serai malgré tous mes ennemis sire de Galice, ni il n’est pas sire de Galice qui ne tient Noye et la Coloingne. Et qui y pourrons-nous envoyer ? »

Là se présentèrent plusieurs chevaliers, messire Tristan de Roye, messire Regnault son frère, messire Robert de Bracquemont, messire Tristan de la Gaille, messire Jean de Chastel-Morand, messire le Barrois des Barres : et le roi les oyoit parler et eux présenter. Si leur en savoit bon gré : « Beaux seigneurs, dit le roi, grands mercis de votre bonne volonté ; vous n’y pouvez pas tous aller. Il faut que il y en demeure de-lez moi, pour les aventures qui peuvent advenir. Mais pour le présent je prie le Barrois des Barres que il y voise et preigne telle charge comme il lui plaît. »

Le Barrois fut trop réjoui de ce mouvement, car trop lui ennuyoit à tant séjourner et dit : « Sire roi, grands mercis, et je le garderai à mon pouvoir, et le vous rendrai sain et sauf, ou à votre commis. Et moi dedans venu je ne m’en partirai de ci à tant que me manderez. » — « De par Dieu, dit le roi, je crois que nous aurons tantôt grandes nouvelles de France. » Encore ne savoient rien les chevaliers du département de l’Escluse ; mais le roi le savoit bien, car le duc de Bourbon lui avoit escript tout le fait, et comment les besognes se portoient en France, et comment il devoit venir en Castille à trois mille lances, mais devant y devoient ouvrir les passages à trois mille lances messire Guillaume de Lignac et messire Gautier de Passac. Si demandèrent les chevaliers au roi, qui désiroient à ouïr nouvelles : « Ha ! sire, dites-nous des nouvelles de France que nous désirons. » Dit le roi : « Volontiers. »

Or dit le roi de Castille aux chevaliers qui là étoient : « Le duc de Bourbon est élu principalement à venir en ce pays, de par le roi de France et son conseil et ses deux oncles, et doit être chef de six mille lances, que chevaliers que écuyers ; et pour qu’il ne m’ennuie, ni à vous aussi, à être si tardivement secourus, on a ordonné du premier passage deux vaillans chevaliers à capitaines, messire Guillaume de Lignac et messire Gautier de Passac. Ceux-ci viendront premièrement atout trois ou quatre mille lances, et commencent jà à venir et à passer, car le voyage de mer est rompu et mis en souffrance jusques à l’été que le connétable de France et le comte de Saint-Pol et le sire de Coucy atout quatre mille lances doivent aller en ce mai en Angleterre. Et vous, qu’en dites-vous, » dit le roi ? « Que nous en disons, sire ? répondirent les chevaliers qui furent tous réjouis. Nous disons que ce sont riches nouvelles. Nous ne pouvons avoir meilleures, car, en votre pays, sur l’été qui nous vient, se trayront les armes, si comme il appert. Et si sont mandés six mille, il en viendra neuf mille. Nous combattrons les Anglois sans faute. Ils tiennent maintenant les champs, mais nous leur clorrons avant la Saint-Jean-Baptiste. » — « Et par ma foi ! dit chacun à son tour, en ces trois capitaines que vous nous avez nommés, a gentils chevaliers et par espécial au gentil duc de Bourbon ; et les autres deux, messire Guillaume et messire Gautier, sont bien acertes chevaliers et gouverneurs de gens d’armes. »

Lors vissiez épandues tout parmi le Val-d’Olif et parmi Castille, que grand confort leur venoit de France dedans le premier jour de mai et que il étoit ainsi ordonné. Si en furent tous réjouis, chevaliers et écuyers, car ce fut raison.

Or se départit le Barrois des Barres atout cinquante lances seulement, et laissa le roi au Val-d’Olif, et s’en vint chevaucher vers la ville et chastel de Noye. Nouvelles vinrent en l’ost du maréchal du duc, je ne sais qui les rapporta, que les François chevauchoient, et étoient bien cinq cens lances et venoient pour lever le siége de Ribedave. Et quand messire Thomas Moreaux entendit ces nouvelles, si les créy assez légèrement ; car celui qui les contoit le lui affirmoit pour vérité et que il les avoit vus chevaucher outre la rivière de Doure et venus loger à Ville-Arpent. Or se mit le maréchal en doute ; et créoit bien toutes ces paroles ; et ot conseil que il signifieroit tout son état au duc de Lancastre son seigneur. Aussi il fit ; et envoya messire Jean d’Aubrecicourt et Conimbre, le héraut, qui savoit tous les chemins en Galice ; et fut depuis toujours plus fort sus sa garde, et se doutoit de être sousprins de nuit. Si fit-on grand guet en son ost. Et veilloit toujours bien la moitié de l’ost entretant que les autres dormoient.

Or vinrent messire Jean d’Aubrecicourt et le héraut en la ville de Saint-Jacques où le duc et la duchesse se tenoient. Quand le duc sçut que ils étoient venus, si dit : « Il y a nouvelles. » Tantôt il les fit venir devant lui et demanda : « Quelles nouvelles ? » — « Monseigneur, bonnes, dit messire Jean ; mais le maréchal m’envoie devers vous pour savoir que vous voulez qu’il fasse, car on lui a rapporté pour certain que les François se sont mis ensemble en Castille et chevauchent fort, et veulent passer la rivière pour venir combattre nos gens devant Ribedave ; véez là les nouvelles que je vous apporte. » — « En nom Dieu, dit le duc, messire Jean, ce sont nouvelles assez, et nous y pourverrons. » Tantôt il regarda sus messire Jean de Hollande son connétable, et son amiral messire Thomas de Percy, et leur dit : « Prenez trois cens lances de nos gens et cinq cens archers et en allez devant Ribedave voir les compagnons. Ils se doutent des François que ils ne les viennent réveiller. » Et ceux répondirent : « Monseigneur, volontiers. » Lors s’ordonnèrent les deux seigneurs dessus nommés et prirent trois cens lances et cinq cens archers. Et se départirent du duc, et cheminèrent tant qu’ils vinrent près de la ville de Ribedave, où leurs compagnons étoient logés qui furent grandement réjouis de leur venue. « Maréchal, dit messire Jean de Hollande, que disent ceux de Ribedave ? » Ne se veulent-ils point rendre ? » — « Par ma foi ! sire, nennil, répondit messire Thomas. Ce sont orgueilleuses gens ; ils voient que le pays se rend tout autour d’eux et si se tiennent toujours en leur opinion, et si ne sont que vilains. Il n’y a là dedans un seul gentilhomme. » — « Or vous taisez, dit messire Jean de Hollande. Car dedans quatre jours nous les mettrons en tel point que ils se rendront volontiers qui les voudroit prendre à merci. Mais or nous dites, à l’amiral et à moi, chevauchent les François ? » Répondit messire Thomas : « Ainsi fui-jou un jour informé que voirement chevauchoient-ils plus de cinq cens en une flotte ; et bien est en leur puissance, car ils ne font que venir gens de France. Et depuis ai-je sçu que ce fut le Barrois des Barres qui se vint bouter atout cinquante lances en la ville et au chastel de Noye. Car nulles autres apparences nous n’y avons vu. »

Atant laissèrent-ils leurs paroles, et se logèrent les nouveaux venus tous ensemble au mieux qu’ils purent ; et faisoient venir et amener grandes pourvéances après eux dont ils furent grandement servis.

Environ quatre jours après ce que messire Jean de Hollande et messire Thomas de Percy furent venus en l’ost du maréchal, avoient chevaliers et écuyers et toutes autres gens d’armes ordonné un grand appareil d’assaut ; et firent faire et ouvrer et charpenter un grand engin de bois sus roes, que on pouvoit bien mener et bouter à force des gens là où on vouloit ; et dedans pouvoient bien aisément cent archers, et autant de gens d’armes qui voulsist ; mais pour cel assaut archers y entrèrent. Et avoit-on rempli les fossés à l’endroit où l’engin devoit être mené.

Lors commença l’assaut ; et approchèrent cel engin à force de boutemens sur roues ; et là dedans et tout dessus étoient archers bien pourvus de sajettes qui traioient à ceux de dedans de grand’façon, et ceux de dedans jetoient à eux dardes de telle manière que c’étoit grand’merveille. Au pied de cel engin et dessous y avoit manteaux couverts de cuirs de chèvres, de bœufs et de vaches pour le jet des pierres et pour le trait des dardes ; et dessous ces manteaux, à la couverte, se tenoient gens d’armes qui approchèrent le mur, lesquels étoient bien paveschiés[2] ; et piquoient de pics et de boyaux au mur. Et tant firent que ils empirèrent grandement le mur, car les défendans n’y pouvoient entendre, pour les archers qui ouniement traioient et qui fort les ensonnioient. Là fit-on renverser un pan de mur et cheoir ès fossés. Quand les Galiciens qui dedans étoient ouïrent le grand meschef, si furent tout ébahis et crièrent tout haut : « Nous nous rendons, nous nous rendons ! » Mais nul ne leur répondoit ; et avoient les Anglois bons ris de ce que ils véoient, et disoient : « Ces vilains nous ont battus et fait moult de peine et encore se moquent-ils de nous, quand ils veulent que nous les recueillions à merci et si est la ville nôtre. » — « Nennil, nennil, répondirent aucuns des Anglois. Nous ne savons que vous dites ni nous ne savons parler espaignol. Parlez bon françois ou anglois, si vous voulez que nous vous entendions. » Et toujours alloient-ils et passoient avant et chassoient ces vilains qui fuyoient devant eux et les occioient à monceaux ; et en y eut ce jour morts, que d’uns que d’autres, parmi les Juifs dont il y avoit assez, plus de quinze cens. Ainsi fut la ville de Ribedave gagnée à force ; et y eurent ceux qui y entrèrent grand pillage ; et par espécial ils trouvèrent plus d’or et d’argent en la maison des Juifs que autre part.

Après la prise et conquêt de Ribedave, qui fut prise par bel assaut, et que les Anglois l’eurent toute fustée, et que ils en furent seigneurs, on demanda au maréchal quelle chose on en vouloit faire et si l’on bouteroit le feu par dedans. « Nennil, répondit le maréchal ; nous la tiendrons et garderons, et la ferons rappareiller aussi longuement et bien que nulle autre ville de Galice. »

Ainsi fut la ville déportée de non être arse ; et fut regardé où on se trairoit. Il fut regardé que on se trairoit devant Maurens, une bonne ville aussi en Galice, et puis furent ceux ordonnés qui demeureroient pour la garder et réparer. Et y fut laissé messire Pierre de Cligneton, un moult appert chevalier, atout vingt lances et soixante archers. Si firent les seigneurs charger grand’foison de pourvéances de la ville de Ribedave à leur département, car ils y en trouvèrent assez, et espécialement de porcs salés et de bons vins qui étoient si forts et si ardens que ces Anglois n’en pouvoient boire ; et quand ils en buvoient trop largement, ils ne s’en pouvoient aider bien deux jours après.

Or se délogèrent-ils de Ribedave et cheminèrent vers la ville de Maurens en Galice, et faisoient mener tout par membres le grand engin que ils avoient fait charpenter avec eux ; car ils véoient bien que c’étoit un grand chastioir et épouvantement de gens et de villes.

Quand ceux de Maurens entendirent que les Anglois venoient vers eux pour avoir leur ville en obéissance, et que Ribedave avoit été prise par force, et les gens de dedans morts, et faisoient les Anglois mener après eux un diable d’engin si grand et si merveilleux que on ne le pouvoit détruire, si se doutèrent grandement de l’ost et de ce grand engin ; et se trayrent en conseil pour savoir comment ils se maintiendroient : si ils se rendroient, ou si ils se défendroient. Eux conseillés, ils ne pouvoient voir que le rendre ne leur vaulsist trop mieux assez que le défendre ; car si ils étoient pris par force, ils perdroient corps et avoir, et au défendre il ne leur apparoît confort de nul côté. « Regardez, disoient les sages, comment il leur en est pris de leurs défenses à ceux de Ribedave, qui étoient bien aussi forts ou plus que nous ne soyons ; ils ont eu le siége près d’un mois et si ne les à nul confortés ni secourus. Le roi de Castille, à ce que nous entendons, compte pour celle raison tout le pays de Galice pour perdu jusques à la rivière de Doure. Vous n’y verrez de celle année entrer François. Si que rendons-nous débonnairement sans dommage et sans riotte, en la forme et en la manière que les autres villes qui se sont rendues ont fait. » — « C’est bon, » dirent-ils. Tous furent de celle opinion. « Et comment ferons-nous ? » dirent aucuns. « En nom Dieu, dirent les sages, nous irons sur le chemin à l’encontre d’eux et porterons les clefs de la ville avecques nous, et leur présenterons, car Anglois sont courtoises gens. Ils ne nous feront nul mal, mais nous recueilleront doucement et nous en sauront très grand gré. »

À ce propos se sont tous tenus. Donc issirent hors cinquante hommes de la ville dessus dite, tous des plus notables de la ville. Sitôt que ils sçurent que les Anglois approchoient, ils postèrent ceux de la ville dessus nommée en leur compagnie, et se mirent sur le chemin entre la ville et les Anglois. Et là, ainsi comme au quart de une lieue, ils attendirent les Anglois qui moult fort les approchoient.

Nouvelles vinrent aux Anglois que ceux de la ville de Maurens étoient issus hors, non pour combattre, mais pour eux rendre ; et portoient les clefs des portes avec eux. Adonc s’avancèrent les seigneurs ; et chevauchèrent tout devant pour voir et savoir que ce vouloit être ; et firent toutes gens, archers et autres, demeurer en bataille derrière, et puis vinrent à ces Galiciens qui les attendoient. Il leur fut dit : « Véez-ci les trois principaux seigneurs d’Angleterre envoyés de par le duc de Lancastre pour conquérir le pays ; parlez à eux. » Adonc se mirent-ils tous à genoux et dirent : « Chers seigneurs, nous sommes des povres gens de Maurens qui voulons venir à l’obéissance du duc de Lancastre et de madame la duchesse, notre dame, sa femme : si vous parlons et prions que vous nous veuilliez recueillir à mercy, car ce que nous avons est vôtre. » Les trois seigneurs d’Angleterre répondirent tantôt, par l’avis l’un de l’autre : « Bonnes gens, nous irons avecques vous en la ville, et une partie de notre host aussi, et non pas tout ; et là vous nous ferez serment, si comme bonnes gens et subgiets doivent faire à leur seigneur et dame, que la ville de Maurens vous reconnoîtrez à monseigneur et à madame. » Ils répondirent : « Ce ferons-nous volontiers. » — « Or allez donc devant et faites ouvrir les portes, car vous êtes pris et recueillis à merci. »

Adonc se mirent ceux au chemin, et vinrent à leur ville, et firent ouvrir portes et barrières au devant du connétable et des seigneurs, qui pouvoient être environ trois cens lances et non plus. Le demourant se logea aux champs ; mais ceux qui dehors étoient demeurés eurent largement des biens de la ville ; et les seigneurs se logèrent dedans la ville et firent faire serment aux bonnes gens de la ville de Maurens, ainsi comme il est ci-dessus dit.

  1. Duarte de Liaò dit que le roi envoya chercher la fille du duc de Lancastre par trois ambassadeurs, D. Lorenço, archevêque de Braga ; Vasco Martinez de Mello et Joaò Rodriguez de Sâ, dans le nom duquel il est facile de reconnaître le dernier ambassadeur désigné par Froissart.
  2. Couverts de pavois.