Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LX

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CHAPITRE LX.

Comment le roi de Portingal et le duc de Lancastre eurent conseil ensemble que ils entreroient en Castille pour conquérir villes et châteaux en Castille.


Après ces armes faites, si comme je vous recorde, eurent le roi de Portingal et le duc de Lancastre parlement ensemble ; et m’est avis que ils ordonnèrent entre eux là de chevaucher dedans briefs jours. Et pour ce que le roi de Portingal avoit assemblé tout son pouvoir et mis sus les champs, il fut avisé que lui et ses gens tiendroient une frontière de pays et entreroient en Castille par une bande au lez devers Saint-Yrain et le duc de Lancastre et sa route tiendroient la bande de Galice, et conquerroient villes et chastels qui encore se tenoient et qui à conquérir étoient. Et si le roi Jean de Castille se traioit sur les champs, si fort que pour demander la bataille, ils se remettroient ensemble ; car il fut avisé et regardé que leurs deux osts, conjoints et mis ensemble, ne se pourroient pourvoir ni étoffer, et espoir y pourroient nourrir grand’foison de maladies, tant pour les logis que pour les fourrages, car Anglois sont hâtifs et orgueilleux sus les champs, et Portingallois chauds et bouillans et tantôt entrepris de paroles ; ni ils ne sont pas trop souffrans ; mais pour attendre une grande journée et une bataille ils sont bons ensemble. Là se concorderoient-ils bien, et aussi feroient Gascons.

Ce conseil fut arrêté. Et dit le roi de Portingal au duc de Lancastre : « Sire et beau-père, si très tôt comme je saurai que vous chevaucherez, je chevaucherai aussi, car mes gens sont tout prêts, ni ils ne demandent autre chose que bataille. » Répondit le duc de Lancastre : « Je ne séjournerai point longuement ; On m’a dit qu’il y a encore en Galice aucunes villes rebelles qui point ne veulent venir en l’obéissance de nous ; je les irai visiter et conquerre, et puis chevaucherai celle part, et où je cuideray plutôt trouver mes ennemis. »

Sus cel état prit congé le roi de Portingal au duc de Lancastre et à la duchesse, et aussi fit la roine Philippe sa femme, et autant bien la jeune fille, mademoiselle Catherine, fille au duc, et à la duchesse ; car il fut ordonné que, la guerre durant et la saison tout aval, la jeune fille se tiendront avec la roine sa sœur au Port de Portingal ; elle ne pouvoit être en meilleure garde ; et la duchesse s’en retourneroit en la ville de Saint-Jacques en Galice. Ainsi se portèrent les ordonnances ; et s’en alla chacun où il s’en devoit aller, le roi de Portingal au Port et la duchesse en la ville de Saint-Jacques, bien accompagnée de chevaliers et d’écuyers ; et le duc demeura à Betances et toutes ses gens avecques lui ou là environ. Et ordonnèrent leurs besognes pour chevaucher hâtivement, car le séjour leur ennuyoit, pourtant que on étoit jà au joli mois d’avril, que les herbes étoient jà toutes mûres en Galice et en Castille, et le bled en grain, et les fleurs en fruit ; car le pays y est si chaud que, à l’entrée de mois de juin, l’août[1] y est passé. Si se vouloient délivrer d’exploiter et de querre les armes, endementres que il faisoit si beau temps et si souef, car c’étoit grand plaisir que d’être aux champs.

Or parlerons-nous un petit de l’ordonnance des François et du roi de Castille, autant bien que nous avons parlé des Anglois.

  1. L’août se prend ici pour la moisson.