Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LXXXVIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE LXXXVIII.

Comment le comte de Foix reçut honorablement le duc de Bourbon, et des beaux dons qu’il lui fit ; et comment les gens messire Guillaume de Lignac et messire Gautier de Passac saccagèrent la ville de Saint-Phagon, en partant d’Espaigne, dont le roi d’Espagne montra courroux à ces deux capitaines qui étoient encore près de lui.


Quand le comte Gaston de Foix qui se tenoit à Ortais entendit que le duc de Bourbon étoit à Sauveterre, si en fut moult réjoui ; et manda une partie de sa meilleure chevalerie, et se départit un jour en grand arroy, bien à cinq cens hommes, tous chevaliers et écuyers, et gens notables, moult bien montés. Et s’en vint sur les champs, au dehors de la ville d’Ortais, et chevaucha bien deux lieues à l’encontre du duc de Bourbon qui chevauchoit aussi en belle route de chevaliers et d’écuyers. Quand le duc et le comte s’entre-rencontrèrent, ils se conjouirent grandement, et se recueillirent amiablement, ainsi que tels hauts seigneurs savent bien faire, car ils y sont tous nourris. Et quand ils eurent une espace parlé ensemble, comme me fut conté quand je fus à Ortais, le comte de Foix se trait à une part sur les champs, et sa route avecques lui, et le duc de Bourbon demoura en la sienne. Adonc vinrent, de par le comte de Foix, trois chevaliers lesquels se nommoient messire Espaing de Lion, messire Pierre de Cabestain et messire Menault de Novailles ; et vinrent devant le duc de Bourbon, et lui dirent ainsi : « Monseigneur, véez cy un présent, que monseigneur de Foix vous présente à votre retour d’Espaigne, car il sait bien que vous avez eu plusieurs frais. Si vous donne, à bonne entrée en son pays de Béarn, huit mille francs, ce mulet, ces deux coursiers, et ces deux pallefrois. » — « Beaux seigneurs, répondit le duc, grand mercy au comte de Foix, mais tant qu’aux florins, nous répondons que nuls nous n’en prendrons, mais le demourant nous recevrons, de bonne volonté. » Ainsi furent les florins refusés[1], et les chevaux et le mulet retenus. Assez tôt après vint le comte de Foix côte à côte du duc, et l’amena, dessous son pennon, en la Ville d’Orrais, et le logea en son hôtel, et tous ses gens furent logés en la ville. Si fut le duc trois jours à Ortais, et y eut de beaux dîners et de grands soupers. Et montra le comte de Foix au duc de Bourbon une partie de son état ; lequel, tant qu’en seigneuries, fait moult à recommander. Au quatrième jour le duc prit congé au comte, et le comte fit et donna aux chevaliers et écuyers du duc, de beaux dons, et me fut dit que la venue du duc de Bourbon coûta au comte de Foix dix mille francs. Après toutes ces choses il se départit, et s’en retourna en France. Ce fut par Montpellier, et par la cité du Puy, et par la comté de Forez dont il est sire de pàr madame sa femme[2].

Pour ce, si le duc de Bourbon se mit au retour comme je vous ai conté, ne s’y mirent point sitôt messire Guillaume de Lignac ni messire Gautier de Passac, ni leurs routes, où bien avoit, par plusieurs connétablies, plus de trois mille lances, et bien six mille autres gens et gros varlets. Nequedent tous les jours se départoient-ils ; et se mettoient au retour, petit à petit, ceux qui étoient cassés de leurs gages, et tous hodés de la guerre. Et se mettoient les plusieurs au retour, mal montés, et tous descirés. Et vous dis que les rencontres de telles gens n’étoient pas bien profitables, car ils démontoient tous ceux qu’ils rencontroient, et prenoient guerre à tous marchands et à toutes gens d’église, et à toutes manières de gens demourant au plat pays, où il y avoit rien à prendre ; et disoient les routiers : que la guerre les avoit gâtés et appovris, et le roi de Castille mal payés de leurs gages, si s’en vouloient faire payer. Et sachez que cités, chastels et bonnes villes, si elles n’étoient trop fort fermées, se doutoient en Castille moult fort d’eux. Et se cloyrent toutes villes, cités et chastels à l’encontre d’eux, pour eschiver les périls, car tout étoit d’avantage ce que trouver ils pouvoient, si trop fort n’étoit défendu.

Tous chevaliers et écuyers qui retournoient par la terre au comte de Foix, mais qu’ils l’allassent voir, étoient de lui bien venus : et leur départoit de ses biens largement : et coûta le dit voyage au comte de Foix, le aller et le retourner, de sa bonne et propre volonté, en celle saison comme il me fut dit à Ortais, plus de quarante mille francs.

Or avint un incident, sur ceux de la ville de Saint-Phagon en Espaigne, depuis le département du duc de Bourbon, que je vous recorderai, qui coûta, si comme je vous dirai, la vie de cinq cens hommes. Vous devez savoir que, quand messire Guillaume de Lignac et messire Gautier de Passac entrèrent premièrement en Espaigne, leurs routes qui étoient grandes et grosses s’épandirent en plusieurs lieux sur le pays, et à l’environ de Saint-Phagon où il y a très bon pays et gras, et rempli, en temps de paix, de tous biens. En leur compagnie avoit grand’foison de Bretons, de Poitevins, d’Angevins, de Saintongiers, et de gens des basses marches. Ceux qui vinrent premiers à Saint-Phagon, entrèrent en la ville, cy six, cy dix, cy quinze, cy vingt ; et tant qu’il en y eut plus de cinq cens, que uns que autres, varlets des seigneurs. Et ainsi comme ils venoient, ils se logeoient ; et, quand ils étoient logés, ils pilloient et déroboient les hôtels, et rompoient coffres et huches, et troussoient tout le meilleur. Quand les citoyens virent la manière d’eux, ils fermèrent leur ville, afin que plus n’y en entrât ; et quand ces étrangers se devoient reposer, on cria en la ville : « Aux armes ! » et avoient les Espaignols tout leur fait jeté de jour. Ils entrèrent en ces hôtels là où le plus il y en avoit de logés ; et, comme ils les trouvoient, ils les occioient, sans pitié et sans merci ; et en occirent celle nuit plus de cinq cens ; et y furent tous heureux ceux qui sauver se purent et issir hors de ce péril. Les nouvelles en vinrent au matin aux seigneurs qui approchoient Saint-Phagon et qui étoient logés tout autour. Si se mirent tous ensemble, pour savoir quelle chose il étoit bon de faire ; et, eux bien conseillés, les seigneurs dirent que ce n’étoit pas bon de prendre en le présent nulle vengeance ; et que, s’ils commençoient à détruire et gréver les villes et les cités, ils les trouveroient toutes ennemies ; dont leurs ennemis seroient réjouis. « Mais, quand notre voyage prendra fin, et nous nous mettrons au retour, lors parlerons-nous et compterons à eux. » Ainsi passèrent outre, sans montrer nul semblant ; mais pour ce ne l’avoient-ils pas oublié. Or avint que, quand toutes gens se mettoient au retour, fors ceux qui étoient là demourés de-lez le connétable, messire Olivier du Glayaquin, par espécial Bretons et ceux des basses marches se mirent ensemble et dirent ainsi entre eux : « Nous payâmes notre bien venue à ceux de Saint-Phagon ; mais ils payeront notre bien allée. C’est raison. » Tous ceux furent de cel accord. Et se cueillirent plus de mille combattans, et approchèrent Saint-Phagon, et entrèrent en la ville, sans nul guet que les citoyens fissent sur eux. Car ils n’y pensoient plus, et cuidoient bien que tout fût oublié, et que jamais ne se dût le mal talent renouveler ; mais si fit, à leur grand dommage, car, quand ils cuidoient être le mieux à sûr, ce fut qu’on cria, en plus de cent lieux : « Aux armes ! » et fut dit : « Meurent tous les citoyens et les villains de la ville ! et tout soit pris, et quant qu’ils l’ont, car ils ont forfait ! » Donc vissiez ces Bretons et ces routes entrer en ces hôtels, là où ils espéroient plus gagner, rompre huches et escrins, et occire hommes, femmes et enfans, et faire grand esparsin du leur. Ce jour en y eut d’occis plus de quatre cens ; et fut la ville toute pillée et robée, et bien demi arse ; dont ce fut dommage. Ainsi se contrevengèrent les routes de leurs compagnons, et se départirent puis de Saint-Phagon.

Les nouvelles vinrent au roi de Castille, et lui fut ainsi dit, que les gens à messire Guillaume de Lignac et à messire Gautier de Passac, avoient couru, robé et pillé la bonne ville de Saint-Phagon, et occis les citoyens, bien par nombre de quatre cens, et puis bouté le feu en la ville ; et lui fut encore dit, que si les Anglois l’eussent conquise de fait par assaut ou autrement, ils ne l’eussent point si villainement atournée comme elle étoit. En ce jour et en celle heure y étoient les deux chevaliers dessus nommés, qui en furent grandement repris du roi et du conseil. Ils s’excusèrent et dirent, Dieu leur pût aider, que de celle aventure ils ne savoient rien ; mais bien avoient ouï dire à leurs routes, que mal se contentoient d’eux. Car, quand ils passèrent premièrement, et ils entrèrent en Castille, et furent logés à Saint-Phagon, on leur occit leurs compagnons ; dont le mal talent leur en étoit demouré au cœur : « Mais vraiement nous cuidions qu’ils l’eussent oublié. » Le roi d’Espaigne passa ces nouvelles, et passer lui convint, car trop lui eût coûté s’il le voulsist amender, mais il n’en sçut pas meilleur gré aux capitaines ; et leur montra ; en quoi, je le vous dirai. Au départir, quand ils prirent congé du roi pour retourner en France, s’il fut bien d’eux, si comme on peut bien supposer, il les eût plus largement payés qu’il ne fit ; et bien s’en sentirent ; et aussi le duc de Bourbon qui là étoit venu souverain chef et capitaine, et qui premier s’étoit mis au retour, au bon gré du roi et de ses gens, lui et les barons et chevaliers de sa route en avoient porté et levé toute la graisse. Or se vidèrent ces gens hors de Castille, par plusieurs chemins : les aucuns par Biscaye, les autres par Catalogne et les autres par Arragon. Et revenoient les plus des chevaliers et des écuyers qui n’avoient entendu à nul pillage, mais singulièrement vécu de leurs gages, tous povres et mal montés ; et les autres qui s’étoient enhardis et avancés d’entendre au pillage et à la roberie, bien montés et bien fournis d’or et d’argent, et de grosses malles. Ainsi est de telles aventures ; l’un y perd et l’autre y gagne. Le roi de Castille fut moult réjoui quand il se vit quitte de telles gens.

  1. D’Oronville dit au contraire, dans sa Vie de Louis III, duc de Bourbon, que le duc fit demander quinze mille francs à emprunter au comte de Foix.
  2. Selon d Oronville, le duc de Bourbon détruisit en passant quelques villes du Bordelais, puis se rendit à Toulouse où il avait donné rendez-vous au roi de Navarre, et tous deux s’acheminèrent ensemble vers Paris.