Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LXXXVII

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CHAPITRE LXXXVII.

Comment le duc de Bourbon, étant part d’Avignon avec son ost, s’en alla trouver le roi de Castille à Burges ; comment le duc de Lancastre en étant averti, se pourvut du roi de Portingal ; et comment le duc de Bourbon, après plusieurs conjouissemens, eut congé du roi de Castille et s’en reretourna droit en France.


On doit supposer que le duc Louis de Bourbon duquel je vous ai ci-dessus parlé et traité, et lequel étoit, au commencement, de celle emprise et armée de Castille institué et nommé à être chef, étoit tout informé des besognes dessus dites, comment elles se portoient et devisoient ; car, s’il eût senti ni connu qu’elles se dussent approcher, il se fût assez plus hâté qu’il ne fît, car il mit moult longuement à venir ainçois qu’il entrât en Espaigne. Et prit le lointain chemin, car il vint par Avignon, pour voir celui qui s’escripsoit pape Clément : et fut de-lez lui un temps : et, quand il s’en départit, il s’en vint droit à Montpellier ; et là séjourna-t-il cinq jours, et aussi à Béziers et à Carcassone ; et vint à Narbonne, et puis à Parpegnan ; et là entra en le royaume d’Arragon, car il vouloit voir le jeune roi d’Arragon, et sa cousine la roine, madame Yolande de Bar.

Tant exploita par ses journées le duc de Bourbon qu’il vint à Barcelonne ; et là trouva le roi et la roine, et grand’foison de comtes et barons du pays, qui tous étoient ensemble pour le recueillir et festoyer, si comme ils firent. Quand il eut là été une espace, environ six jours, il passa outre parmi le royaume d’Arragon : et vint à Valence la grande ; et là lui vinrent nouvelles que toute l’armée des Anglois et Portingalois étoit retraite et passée, et que messire Jean de Hollande étoit en Navarre lequel en ramenoit la greigneur partie de leurs gens ; et qu’entre les Anglois avoit eu trop grand’déconfiture de mortuaire, et que son cousin le duc de Lancastre étoit moult deshaitié en la ville de Compostelle ; et jà couroit en plusieurs lieux renommée qu’il étoit mort. Nonobstant toutes ces nouvelles, quoi qu’il n’eût eu que faire en Espaigne, si il voulsit, il passa outre et signifia sa venue au roi de Castille qui en fut grandement réjoui, et dit que, pour lui recueillir, il viendroit à Burges en Espaigne, une moult noble et puissante cité, si comme il fit. Lui venu à Burges, il fit appareiller très grandement, pour le duc recevoir ; et là étoient de-lez lui les aucuns chevaliers de France qui désiroient à voir le duc de Bourbon. Si passa le duc Valence et Sarragosse, et tous les ports, et entra en Espaigne ; et vint à Burges. Si fut du roi et des prélats, barons et seigneurs du pays, grandement bien recueilli et conjoui. Là étoient : messire Olivier du Glayaquin, connétable de Castille, et messire Guillaume de Lignac, messire Gautier de Passac, messire Jean des Barres, messire Jean et messire Regnault de Roye, et plusieurs chevaliers de France qui tous avoient laissé leurs garnisons pour venir voir le duc de Bourbon ; car des Anglois ni des Portingalois, ils n’avoient que faire de douter, car tout étoit retrait : et laissoient jà en Galice les seigneurs Anglois les villes, cités et forteresses, qu’ils avoient conquises, car bien savoient que contre la puissance des François ils ne les pourroient tenir, au cas que leurs gens étoient du tout départis, et issus hors de Galice, et retraits, les uns çà et autres là, ainsi comme vous avez ouï recorder un petit avant, ci-dessus, en celle présente histoire.

Nouvelles vinrent en Galice que le duc de Bourbon étoit venu en Espaigne, et avoit amené grand’chevalerie de France ; et faisoit-on, en parlant, la chose plus grosse la moitié qu’elle n’étoit. Si se commença le pays grandement à douter que le duc de Bourbon ne voulsist entrer à force dedans, et tout reconquerre. Mais, pourtant que ils sentoient le duc de Lancastre encore de-lez eux, ce les reconfortoit. Ces nouvelles vinrent au duc de Lancastre, que son cousin le duc de Bourbon étoit venu en Espaigne, et se tenoit à Burges de-lez le roi. Si le signifia tantôt au roi de Portingal, en lui priant qu’il mît ses gens ensemble, car il ne savoit que les François pensoient qui venoient à présent, et le pays nu et dépourvu véoient d’Anglois. Le roi de Portingal obéit, pour les grandes alliances qu’ils avoient ensemble ; et se départit de Lussebonne ; et s’en vint à Conimbres : et là se tint et fit son mandement parmi son royaume, que chacun fût pourvu et appareillé, ainsi comme à lui appartenoit ; et s’en vint jusques à la cité du Port, pour approcher Galice, et son beau-père le duc de Lancastre qui n’étoit point encore au point de chevaucher, pour la grand’maladie qu’il avoit eue : mais il commençoit à guérir.

Or vous parlerai du duc de Bourbon, qui se tenoit de-lez le roi de Castille qui l’honoroit ce qu’il pouvoit, et aussi faisoient les prélats et les hauts barons de Castille. Vous devez savoir que, le duc de Bourbon venu, il y eut plusieurs consaux entre eux, pour savoir quelle chose ils feroient, ni s’ils chevaucheroient en Galice, ou s’ils se mettroient au retour. Le roi d’Espaigne et son plus espécial conseil d’hommes de son pays, véoient assez clair en ces besognes, tant que pour leur profit, car ils disoient ainsi, quand ils étoient ensemble hors et en sus des François : « Notre terre est toute gâtée, mangée et souillée par les François, quoi qu’elle en ait été gardée. Si y avons-nous trop pris de dommage. Pour quoi, bon seroit qu’on remerciât le duc de Bourbon qui est présentement venu, de la peine et grand travail qu’il a eu ; et après qu’on lui dît par amour, qu’il voulsist faire retraire ses gens, car ils n’auroient plus que faire de demourer sur le pays, pour chose de guerre qui apparant leur fût, et que Galice, au conquérir, quand ils voudroient, leur étoit petite chose. Encore disoient ainsi ceux du conseil du roi : « Si nous recevons ces gens ci, ils voudront être payés de leurs gages ; et, s’ils ne le sont, ils pilleront et roberont tout notre royaume, et l’efforceront ; et jà se plaignent moult de gens en plusieurs lieux sur le pays. Si est bon pour toute paix qu’on leur donne un congé honorable. » Ce conseil fut tenu, et s’y assentit de tous points le roi, car il véoit bien que c’étoit le profit de ses gens et de son royaume ; et il n’y pouvoit avoir perte ni dommage, que ce ne fût à son préjudice. Ainsi donc, en la présence de lui, un jour l’archevêque de Burges montra la parole au duc de Bourbon ; et là étoit grand’foison de la chevalerie de France. Le duc de Bourbon et plusieurs chevaliers qui plus cher, sans comparaison, avoient à retourner que là demourer, car le pays n’est pas complexionné à celui de France, s’en contentèrent grandement ; et s’ordonnèrent sur cel état. Et pour ce que le duc de Bourbon fut dernièrement venu, il se départit quand il eut pris congé du roi tout premièrement ; et dit qu’il vouloit retourner parmi le royaume de Navarre. Si ordonnèrent ses gens leurs besognes sur cel état. On lui fit beaux dons et beaux présens avant son département ; et encore en eut-il plus eu, s’il voulsist ; mais il en refusa assez, si ce ne furent mulets, chevaux et chiens, nommés Alans d’Espaigne.

Publié fut partout que toutes gens d’armes se pouvoient bien partir, et devoient issir hors d’Espaigne et retourner en France, car il étoit ainsi ordonné et accordé des souverains. Mais encore demeuroient messire Olivier du Glayaquin, connétable de Castille, et les maréchaux, et environ trois cens lances de Bretons et de Poitevins, et de Saintongiers. Or se mit au retour le duc de Bourbon, quand il eut pris congé au roi, à la roine, et aux barons de Castille. Si fut convoyé jusques eu Groing, et entra en Navarre. Par tout où il venoit et il passoit, il étoit le bien venu, car ce duc a, ou avoit, grand’grâce d’être courtois et garni d’honneur et de bonne renommée. Le roi de Navarre le reçut grandement et liement, et ne lui montra oncques semblant de mal talent ni de haine qu’il eut contre le roi de France qui lui avoit fait tollir son héritage de la comté d’Évreux en Normandie. Car bien savoit que le roi, qui pour le présent étoit au duc de Bourbon nepveu, n’y avoit nulle coulpe ; car pour le temps que ce fut, il étoit encore moult jeune. Mais il lui remontra doucement toutes ses besognes, en lui suppliant qu’il voulsist être bon moyen envers son cousin le roi de France, pour lui, et il lui en sauroit bon gré. Le duc de Bourbon lui eut en convenant, de bonne volonté ; et sur cel état il se départit de lui, et passa parmi le royaume de Navarre tout paisiblement ; et aussi toutes manières de gens d’armes qui passer vouloient ; et rappassèrent toutes les montagnes de Roncevaux, et tout au long du pays des Basques, et entra le duc de Bourbon en Béarn, à Sauveterre.