Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre XC

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CHAPITRE XC.

Comment le comte d’Ermignac mit grand’peine de traiter aux compagnons, pour leur faire rendre leurs forts, en leur délivrant argent ; et comment le comte de Foix l’en empêcha secrètement.


En ce temps se tenoit le comte d’Ermignac en Auvergne, et étoit en traité envers les compagnons, lesquels tenoient grand’foison de forts et de garnisons en Auvergne, en Gévaudan, en Quersin et en Limousin. Le comté d’Ermignac avoit grand’affection, et bien le montra, de faire partir les capitaines ennemis du royaume de France, et leurs gens, et de laisser les chastels qu’ils tenoient, dont les terres dessus nommées étoient foulées et amoindries grandement. Et étoient en traité tous ceux qui forts tenoient et qui guerre faisoient, excepté Geoffroy Tête-Noire, qui tenoit Ventadour, envers le comte Jean d’Ermignac ; et devoient les capitaines prendre et recevoir, à un payement, deux cent cinquante mille francs. À la somme de florins payer s’obligèrent les terres dessus nommées, qui volontiers se vissent délivrées de tels gens, car ils ne pouvoient labourer les terres ni aller en leurs marchandises, ni rien faire hors des forts, pour la doutance de ces pillards dessus dits, s’ils n’étoient bien acconvenancés et appactis ; et les appactis, selon ce que ils avoient sommé leurs comptes, montoient bien par an, en ces terres dessus dites, autant comme la rédemption des forts et des garnisons devoit monter.

Or, quoique ces gens fissent guerre d’Anglois, si y en avoit-il trop petit de la nation d’Angleterre : mais étoient Gascons, Bretons, Allemands, Foissois, Béarnois, Ermignacs et gens de divers pays qui s’étoient là ainsi recueillis et mis ensemble pour mal faire. Quand les compositions des rédemptions devoient être faites par tous accords, voir est qu’ils exemptoient Geoffroy Tête-Noire et son fort, car pour eux il n’en fesist rien, le comte d’Ermignac pria au comte dauphin d’Auvergne, qui étoit un grand chef, de traiter avecques lui, car bien s’en savoit ensoigner, et que par amour il se voulsist de tant charger et travailler, que d’aller en France devers le roi et son conseil, les ducs de Berry et de Bourgogne, lesquels pour le temps avoient le gouvernement du royaume, pour faire leurs besognes plus fermement et authentiquement, car sans eux ils n’en osoient rien faire, ni lever nulle taille au pays.

Le Dauphin d’Auvergne, à la prière et requête du comte d’Ermignac, se mit en chemin, et exploita tant par ses journées qu’il vint à Paris. Pour le temps n’y étoit point le roi, mais se tenoit à Rouen ; et convint le Dauphin d’Auvergne là aller. Si remontra toutes ces choses et ces traités au roi et à son conseil. Il ne fut pas si tôt délivré ; car les seigneurs qui clair véoient, et qui telles manières de gens ressoignoient, escrutinoient sur cel état et ces traités, et disoient ; « Comte Dauphin, nous savons bien que le comte d’Ermignac et vous, verriez très volontiers l’honneur et profit du royaume, car part y avez et belles terres y tenez. Mais nous doutons trop fort que, quand ces capitaines Gascons, Béarnois, Foissois, Ermignacs et autres gens, auront pris et levé telle somme de florins comme les compositions montent, et les pays en sont appovris et affoiblis, que dedans trois ou quatre mois après ils ne retournent, et ne fassent pire guerre et plus forte que devant, et ne se reboutent de rechef dans les forts. »

Là disoit le comte Dauphin, et répondoit à ce, aux oncles du roi et aux chevaliers de France, dont il étoit examiné : « Messeigneurs, c’est bien l’intention de nous, la taille faite et l’argent cueilli et mis ensemble à Clermont ou à Riom, que jà il ne sera mis outre, jusques à tant que nous serons sûrs et certifiés de toutes ces gens. » — « C’est bien notre intention, répondirent les, ducs de Berry et de Bourgogne. Nous voulons bien que l’argent soit levé et assemblé, et mis en certain lieu au pays ; à tout le moins en seront-ils guerroyés s’ils ne veulent venir à amiable traité. Si que, le comte d’Ermignac et vous, et l’évêque de Clermont, et l’évêque du Puy, vous retournés par-delà, entendez-y pour votre honneur et pour le plus grand profit du pays. » — « Volontiers, » répondit le comte Dauphin.

Sur cel état se départit de la cité de Rouen, du roi et de ses oncles, le Dauphin d’Auvergne ; et retourna arrière en Auvergne, et trouva le comte d’Ermignac et Bernard d’Ermignac son frère, à Clermont en Auvergne, et grand’foison des seigneurs du pays qui attendoient sa venue. Il leur raconta tout ce qu’il avoit trouvé et exploité, de mot à mot ; et les doutes que le roi et son conseil y mettoient ; et comme on vouloit bien que la taille fût levée et faite, et l’argent assemblé, et mis en certain lieu, tant qu’on verroit la vraie fin de ces pillards qui tenoient forts, chastels et garnisons du royaume. « C’est bien notre intention, répondit le comte d’Ermignac ; et, puisqu’il plaît au roi et à son conseil, nous exploiterons outre : mais il nous faudroit, pour toutes sûretés, prendre et avoir une bonne sûre trève à eux : pour quoi le pays se pût assurer et pourvoir contre la taille qu’on fera. » Donc furent ambassadeurs de par le comte d’Ermignac embesognés, pour aller sûrement parlementer à Perrot le Béarnois et à Aimerigot Marcel. Ces deux étoient ainsi que souverains des forts de par-deçà la Dordogne, avec le Bourg de Compane, Bernard des Iles, Olin Barbe, Apton Seguin, le seigneur de Lane-Plane et moult d’autres. Ces capitaines ne se pouvoient accorder ensemble, car ce que l’un vouloit une semaine, l’autre le dévouloit : et si vous en montrerai la raison. Ils étoient de diverses opinions et de divers pays. Les Ermignacs, qui tenoient aucunes choses du comte d’Ermignac, obéissoient assez légèrement ; mais tous ne se pouvoient incliner par eux. Car la greigneur partie ; et les plus rusés de pillerie, et les plus renommés tant que des capitaines, étoient de Béarn et de la terre du comte de Foix.

Je ne dis mie que le comte de Foix ne voulsist bien l’honneur et l’avancement du royaume de France : mais, quand les nouvelles lui vinrent premièrement comment on traitoit sus ces routes qui tant de forts tenoient ès terres d’Auvergne, de Quersin, de Rouergue et de Limosin, il y put trop bien entendre, et s’en volut très bien informer pour en savoir toute la substance ; et demandoit à tous ceux qui l’en informoient, et qui aucune chose en savoient ou cuidoient savoir, quelle chose le comte d’Ermignac mettoit avant ; et tous ces forts délivrés, et les capitaines et leurs gens partis et mis hors de leurs garnisons, où ils se retrairoient, ni quel chemin ils tiendroient, et s’il avoit intention que de s’en ensoigner. On lui dit : « Monseigneur ouï. C’est l’intention du comte d’Ermignac, qu’il veut retenir à ses coustages, tous ceux qui de ces forts partiront, et les mener en Lombardie, car son beau-frère, qui a par mariage, vous le savez aussi assez, sa belle sœur, laquelle avoit jadis épousé Gaston votre fils, en a grandement à faire, pour garder et défendre son héritage, car en Lombardie appert grand’guerre. »

Sur ces paroles ne répondit rien le comte de Foix, et ne fit aucun semblant de l’avoir entendu ; et se tourna autre part ; et rentra à ses gens en autres paroles. Et pour ce n’en pensa-t-il pas moins : ains regarda espoir, et si comme on peut imaginer et qu’on a vu les apparences depuis, qu’il encombreroit couvertement et grandement la besogne. Je vous dirai comment. Oncques le comte d’Ermignac ne put finir, pour traité qu’il sçût dire ni faire ni montrer ni prêcher envers ceux qui étoient de la comté de Béarn et des tenures au comte de Foix ou de sa faveur, de quel pays que ce fût qu’ils voulsissent rendre forteresse ni garnison qu’ils tinssent, ni eux en rien aconvenancer, ni allier au comte d’Ermignac, ni à Bernard, son frère ; car le comte de Foix, qui est plein de grand’prudence, regardoit que ces deux seigneurs d’Ermignac, ses cousins, avecques les Labriciens[1], étoient puissans hommes et en leur venir, et acquéroient amis de tous lez. Si ne les vouloit pas renforcer de ceux qui le devoient servir. Encore imagina le comte de Foix un point très raisonnable : car messire Espaing du Lyon le me dit quand je fus à Ortais, et aussi fit le Bourg de Compane, capitaine de Carlat en Auvergne, avecques le Bourg Anglois. Le comte de Foix regarda qu’il avoit guerre ouverte envers ceux d’Ermignac : et ce que de présent y avoit de délai, ce n’étoit que par trèves, dont on a usage que cinq ou six fois l’an on les renouvelle ; et le comte d’Armignac avoit sur les champs, en son obéissance, tous ces compagnons, capitaines et autres qui sont usés d’armes, Sa guerre en seroit ainsi plus belle ; et pourroient les Armignacs et les Labriciens, avecques leurs alliés, faire un grand déplaisir au comte de Foix. C’est la principale cause pourquoi les favorables et les tenables du dit comte de Foix ne s’accordèrent point au comte d’Armignac. Si lui donnèrent-ils espérance que si feroient-ils : mais c’étoit toujours en eux dissimulant, car, de ses journées, ils n’en tenoient nulles : mais ils ne couroient pas sur le pays si soigneusement comme ils souloient faire, avant que les traités fussent entamés.

Par ce point cuida le comte d’Ermignac toujours venir à ses ententes ; et les greigneurs capitaines qu’il attrairoit le plus volontiers à lui, ce sont Perrot le Béarnois qui tenoit le fort chastel de Caluset et qui étoit le souverain en Auvergne et en Lymosin de tous les autres, car ses pactis duroient jusques à la Rochelle. Les autres ce sont : Guillonnet de Sainte-Foy qui tenoit Bouteville, et aussi Aimerigot Marcel qui tenoit Aloyse, de-lez Saint-Flour en Auvergne, et le Bourg de Compane et le Bourg Anglois qui tenoient Carlat. Assez tôt auroit-il Aimerigot Marcel, comme il disoit, mais qu’il pût avoir Perrot le Béarnois. Geoffroy Tête-Noire, qui tenoit Ventadour et qui étoit encore souverain de tous les autres, ne se faisoit que gaber et truffer, et ne daignoit entendre à nul traité du comte d’Ermignac, ni d’autrui aussi, car il sentoit son chastel fort et imprenable, et pourvu pour sept ou pour huit ans de bonnes garnisons : et si n’étoit pas en puissance de seigneur, qu’on leur pût clorre un pas ou deux, en issant hors de leur fort, quand ils vouloient, pour eux rafreschir. Et mettoit en ses lettres Geoffroy Tête-Noire, et en ses saufs conduits et lettres de pactis : Geoffroy Tête-Noire, duc de Ventadour, comte de Limousin, sire et souverain de tous les capitaines d’Auvergne, de Rouergue et de Limousin. »

Nous nous souffrirons à parler de ces besognes lointaines, tant que aurons cause d’y retourner. Si nous rafreschirons des besognes prochaines, tant qu’à ma nation, si comme il est contenu en le procès du premier feuillet du tiers livre qui se reprend à la fin de la guerre de Flandre, et de la charte de la paix que le duc de Bourgogne et la duchesse donnèrent, accordèrent et scellèrent à ceux de Gand, en la bonne ville et noble cité de Tournay, et entrerons en nos traités, pour renforcer notre matière et histoire de Guerles et de Brabant. Et m’en suis ensoigné et réveillé de ce faire, pour la cause de ce que le roi de France et le duc de Bourgogne, auxquels il en toucha grandement par les incidences qui s’y engendrèrent, mirent la main à celle guerre : et, pour venir au fond de la vraie histoire et matière, et le contenir au long, je dirai ainsi.

  1. Ceux du parti d’Albret.