Les Cinq Filles de Mrs Bennet/30

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Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 150-154).
XXX


Sir William ne demeura qu’une semaine à Hunsford, mais ce fut assez pour le convaincre que sa fille était très confortablement installée et qu’elle avait un mari et une voisine comme on en rencontre peu souvent.

Tant que dura le séjour de sir William, Mr. Collins consacra toutes ses matinées à le promener en cabriolet pour lui montrer les environs. Après son départ, chacun retourna à ses occupations habituelles et Elizabeth fut heureuse de constater que ce changement ne leur imposait pas davantage la compagnie de son cousin. Il employait la plus grande partie de ses journées à lire, à écrire, ou à regarder par la fenêtre de son bureau qui donnait sur la route. La pièce où se réunissaient les dames était située à l’arrière de la maison. Elizabeth s’était souvent demandé pourquoi Charlotte ne préférait pas se tenir dans la salle à manger, pièce plus grande et plus agréable, mais elle devina bientôt la raison de cet arrangement : Mr. Collins aurait certainement passé moins de temps dans son bureau si l’appartement de sa femme avait présenté les mêmes agréments que le sien. Du salon, on n’apercevait pas la route. C’est donc par Mr. Collins que ces dames apprenaient combien de voitures étaient passées et surtout s’il avait aperçu miss de Bourgh dans son phaéton, chose dont il ne manquait jamais de venir les avertir, bien que cela arrivât presque journellement.

Miss de Bourgh s’arrêtait assez souvent devant le presbytère et causait quelques minutes avec Charlotte, mais d’ordinaire sans descendre de voiture. De temps en temps, lady Catherine elle-même venait honorer le presbytère de sa visite. Alors son regard observateur ne laissait rien échapper de ce qui se passait autour d’elle. Elle s’intéressait aux occupations de chacun, examinait le travail des jeunes filles, leur conseillait de s’y prendre d’une façon différente, critiquait l’arrangement du mobilier, relevait les négligences de la domestique et ne semblait accepter la collation qui lui était offerte que pour pouvoir déclarer à Mrs. Collins que sa table était trop abondamment servie pour le nombre de ses convives.

Elizabeth s’aperçut vite que, sans faire partie de la justice de paix du comté, cette grande dame jouait le rôle d’un véritable magistrat dans la paroisse, dont les moindres incidents lui étaient rapportés par Mr. Collins. Chaque fois que des villageois se montraient querelleurs, mécontents ou disposés à se plaindre de leur pauvreté, vite elle accourait dans le pays, réglait les différends, faisait taire les plaintes et ses admonestations avaient bientôt rétabli l’harmonie, le contentement et la prospérité.

Le plaisir de dîner à Rosings se renouvelait environ deux fois par semaine. À part l’absence de sir William et le fait qu’on n’installait plus qu’une table de jeu, ces réceptions ressemblaient assez exactement à la première. Les autres invitations étaient rares, la société du voisinage, en général, menant un train qui n’était pas à la portée des Collins. Elizabeth ne le regrettait pas et, somme toute, ses journées coulaient agréablement. Elle avait avec Charlotte de bonnes heures de causerie et, la température étant très belle pour la saison, elle prenait grand plaisir à se promener. Son but favori était un petit bois qui longeait un des côtés du parc et elle s’y rendait souvent pendant que ses cousins allaient faire visite à Rosings. Elle y avait découvert un délicieux sentier ombragé que personne ne paraissait rechercher, et où elle se sentait à l’abri des curiosités indiscrètes de lady Catherine.

Ainsi s’écoula paisiblement la première quinzaine de son séjour à Hunsford. Pâques approchait, et la semaine sainte devait ajouter un appoint important à la société de Rosings. Peu après son arrivée, Elizabeth avait entendu dire que Mr. Darcy était attendu dans quelques semaines et, bien que peu de personnes dans ses relations lui fussent moins sympathiques, elle pensait néanmoins que sa présence donnerait un peu d’intérêt aux réceptions de Rosings. Sans doute aussi aurait-elle l’amusement de constater l’inanité des espérances de miss Bingley en observant la conduite de Mr. Darcy à l’égard de sa cousine à qui lady Catherine le destinait certainement. Elle avait annoncé son arrivée avec une grande satisfaction, parlait de lui en termes de la plus haute estime, et avait paru presque désappointée de découvrir que son neveu n’était pas un inconnu pour miss Lucas et pour Elizabeth.

Son arrivée fut tout de suite connue au presbytère, car Mr. Collins passa toute la matinée à se promener en vue de l’entrée du château afin d’en être le premier témoin ; après avoir fait un profond salut du côté de la voiture qui franchissait la grille, il se précipita chez lui avec la grande nouvelle.

Le lendemain matin, il se hâta d’aller à Rosings offrir ses hommages et trouva deux neveux de lady Catherine pour les recevoir, car Darcy avait amené avec lui le colonel Fitzwilliam, son cousin, fils cadet de lord ***, et la surprise fut grande au presbytère quand on vit revenir Mr. Collins en compagnie des deux jeunes gens.

Du bureau de son mari Charlotte les vit traverser la route et courut annoncer aux jeunes filles l’honneur qui leur était fait :

— Eliza, c’est à vous que nous devons cet excès de courtoisie. Si j’avais été seule, jamais Mr. Darcy n’aurait été aussi pressé de venir me présenter ses hommages.

Elizabeth avait à peine eu le temps de protester lorsque la sonnette de la porte d’entrée retentit et, un instant après, ces messieurs faisaient leur entrée dans le salon.

Le colonel Fitzwilliam, qui paraissait une trentaine d’années, n’était pas un bel homme mais il avait une grande distinction dans l’extérieur et dans les manières. Mr. Darcy était tel qu’on l’avait vu en Hertfordshire. Il présenta ses compliments à Mrs. Collins avec sa réserve habituelle et, quels que fussent ses sentiments à l’égard de son amie, s’inclina devant elle d’un air parfaitement impassible. Elizabeth, sans mot dire, répondit par une révérence.

Le colonel Fitzwilliam avait engagé la conversation avec toute la facilité et l’aisance d’un homme du monde mais son cousin, après une brève remarque adressée à Mrs. Collins sur l’agrément de sa maison, resta quelque temps sans parler. À la fin il sortit de son mutisme et s’enquit auprès d’Elizabeth de la santé des siens. Elle répondit que tous allaient bien, puis, après une courte pause, ajouta :

— Ma sœur aînée vient de passer trois mois à Londres ; vous ne l’avez pas rencontrée ?

Elle était parfaitement sûre du contraire mais voulait voir s’il laisserait deviner qu’il était au courant de ce qui s’était passé entre les Bingley et Jane. Elle crut surprendre un peu d’embarras dans la manière dont il répondit qu’il n’avait pas eu le plaisir de rencontrer miss Bennet.

Le sujet fut abandonné aussitôt et, au bout de quelques instants, les deux jeunes gens prirent congé.