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Les Cinq Filles de Mrs Bennet/31

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Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 154-158).
XXXI


Les habitants du presbytère goûtèrent beaucoup les manières du colonel Fitzwilliam et les dames, en particulier, eurent l’impression que sa présence ajouterait beaucoup à l’intérêt des réceptions de lady Catherine. Plusieurs jours s’écoulèrent cependant sans amener de nouvelle invitation, — la présence des visiteurs au château rendait les Collins moins nécessaires, — et ce fut seulement le jour de Pâques, à la sortie de l’office, qu’ils furent priés d’aller passer la soirée à Rosings. De toute la semaine précédente, ils avaient très peu vu lady Catherine et sa fille ; le colonel Fitzwilliam était entré plusieurs fois au presbytère, mais on n’avait aperçu Mr. Darcy qu’à l’église.

L’invitation fut acceptée comme de juste et, à une heure convenable, les Collins et leurs hôtes se joignaient à la société réunie dans le salon de lady Catherine. Sa Grâce les accueillit aimablement, mais il était visible que leur compagnie comptait beaucoup moins pour elle qu’en temps ordinaire. Ses neveux absorbaient la plus grande part de son attention et c’est aux deux jeunes gens, à Darcy surtout, qu’elle s’adressait de préférence.

Le colonel Fitzwilliam marqua beaucoup de satisfaction en voyant arriver les Collins. Tout, à Rosings, lui semblait une heureuse diversion et la jolie amie de Mrs. Collins lui avait beaucoup plu. Il s’assit auprès d’elle et se mit à l’entretenir si agréablement du Kent et du Hertfordshire, du plaisir de voyager et de celui de rester chez soi, de musique et de lecture, qu’Elizabeth fut divertie comme jamais encore elle ne l’avait été dans ce salon. Ils causaient avec un tel entrain qu’ils attirèrent l’attention de lady Catherine ; les yeux de Mr. Darcy se tournèrent aussi de leur côté avec une expression de curiosité ; quant à Sa Grâce, elle manifesta bientôt le même sentiment en interpellant son neveu : »

— Eh ! Fitzwilliam ? de quoi parlez-vous ? Que racontez-vous donc à miss Bennet ?

— Nous parlions musique, madame, dit-il enfin, ne pouvant plus se dispenser de répondre.

— Musique ! Alors, parlez plus haut ; ce sujet m’intéresse. Je crois vraiment qu’il y a peu de personnes en Angleterre qui aiment la musique autant que moi, ou l’apprécient avec plus de goût naturel. J’aurais eu sans doute beaucoup de talent, si je l’avais apprise ; Anne aussi aurait joué délicieusement, si sa santé lui avait permis d’étudier le piano. Et Georgiana, fait-elle beaucoup de progrès ?

Mr. Darcy répondit par un fraternel éloge du talent de sa sœur.

— Ce que vous m’apprenez là me fait grand plaisir ; mais dites-lui bien qu’il lui faut travailler sérieusement si elle veut arriver à quelque chose.

— Je vous assure, madame, qu’elle n’a pas besoin de ce conseil, car elle étudie avec beaucoup d’ardeur.

— Tant mieux, elle ne peut en faire trop et je le lui redirai moi-même quand je lui écrirai. C’est un conseil que je donne toujours aux jeunes filles et j’ai dit bien des fois à miss Bennet qu’elle devrait faire plus d’exercices. Puisqu’il n’y a pas de piano chez Mrs. Collins, elle peut venir tous les jours ici pour étudier sur celui qui est dans la chambre de Mrs. Jenkinson. Dans cette partie de la maison, elle serait sûre de ne déranger personne.

Mr. Darcy, un peu honteux d’entendre sa tante parler avec si peu de tact, ne souffla mot.

Quant on eut pris le café, le colonel Fitzwilliam rappela qu’Elizabeth lui avait promis un peu de musique. Sans se faire prier elle s’installa devant le piano et il transporta son siège auprès d’elle. Lady Catherine écouta la moitié du morceau et se remit à parler à son autre neveu, mais celui-ci au bout d’un moment la quitta et s’approchant délibérément du piano se plaça de façon à bien voir la jolie exécutante. Elizabeth s’en aperçut et, le morceau terminé, lui dit en plaisantant :

— Vous voudriez m’intimider, Mr. Darcy, en venant m’écouter avec cet air sérieux, mais bien que vous ayez une sœur qui joue avec tant de talent, je ne me laisserai pas troubler. Il y a chez moi une obstination dont on ne peut facilement avoir raison. Chaque essai d’intimidation ne fait qu’affermir mon courage.

— Je ne vous dirai pas que vous vous méprenez, dit-il, car vous ne croyez certainement pas que j’aie l’intention de vous intimider. Mais j’ai le plaisir de vous connaître depuis assez longtemps pour savoir que vous vous amusez à professer des sentiments qui ne sont pas les vôtres.

Elizabeth rit de bon cœur devant ce portrait d’elle-même, et dit au colonel Fitzwilliam : ,

— Votre cousin vous donne une jolie opinion de moi, en vous enseignant à ne pas croire un mot de ce que je dis ! Je n’ai vraiment pas de chance de me retrouver avec quelqu’un si à même de dévoiler mon véritable caractère dans un pays reculé où je pouvais espérer me faire passer pour une personne digne de foi. Réellement, Mr. Darcy, il est peu généreux de révéler ici les défauts que vous avez remarqués chez moi en Hertfordshire, et n’est-ce pas aussi un peu imprudent ? car vous me provoquez à la vengeance, et il peut en résulter des révélations qui risqueraient fort de choquer votre entourage.

— Oh ! je n’ai pas peur de vous, dit-il en souriant.

— Dites-moi ce que vous avez à reprendre chez lui, je vous en prie, s’écria le colonel Fitzwilliam. J’aimerais savoir comment il se comporte parmi les étrangers.

— En bien, voilà, mais attendez-vous à quelque chose d’affreux… La première fois que j’ai vu Mr. Darcy, c’était à un bal. Or, que pensez-vous qu’il fit à ce bal ? Il dansa tout juste quatre fois. Je suis désolée de vous faire de la peine, mais c’est l’exacte vérité. Il n’a dansé que quatre fois, bien que les danseurs fussent peu nombreux et que plus d’une jeune fille, — je le sais pertinemment, — dut rester sur sa chaise, faute de cavalier. Pouvez-vous nier ce fait, Mr. Darcy ?

— Je n’avais pas l’honneur de connaître d’autres dames que celles avec qui j’étais venu à cette soirée.

— C’est exact ; et on ne fait pas de présentations dans une soirée… Alors, colonel, que vais-je vous jouer ? Mes doigts attendent vos ordres.

— Peut-être, dit Darcy, aurait-il été mieux de chercher à me faire présenter. Mais je n’ai pas les qualités nécessaires pour me rendre agréable auprès des personnes étrangères.

— En demanderons-nous la raison à votre cousine ? dit Elizabeth en s’adressant au colonel Fitzwilliam. Lui demanderons-nous pourquoi un homme intelligent et qui a l’habitude du monde n’a pas les qualités nécessaires pour plaire aux étrangers ?

— Inutile de l’interroger, je puis vous répondre moi-même, dit le colonel ; c’est parce qu’il ne veut pas s’en donner la peine.

— Certes, dit Darcy, je n’ai pas, comme d’autres, le talent de converser avec des personnes que je n’ai jamais vues. Je ne sais pas me mettre à leur diapason ni m’intéresser à ce qui les concerne.

— Mes doigts, répliqua Elizabeth, ne se meuvent pas sur cet instrument avec la maîtrise que l’on remarque chez d’autres pianistes. Ils n’ont pas la même force ni la même vélocité et ne traduisent pas les mêmes nuances : mais j’ai toujours pensé que la faute en était moins à eux qu’à moi qui n’ai pas pris la peine d’étudier suffisamment pour les assouplir.

Darcy sourit :

— Vous avez parfaitement raison, dit-il ; vous avez mieux employé votre temps. Vous faites plaisir à tous ceux qui ont le privilège de vous entendre. Mais, comme moi, vous n’aimez pas à vous produire devant les étrangers.

Ici, ils furent interrompus par lady Catherine qui voulait être mise au courant de leur conversation. Aussitôt, Elizabeth se remit à jouer. Lady Catherine s’approcha, écouta un instant, et dit à Darcy :

— Miss Bennet ne jouerait pas mal si elle étudiait davantage et si elle prenait des leçons avec un professeur de Londres. Elle a un très bon doigté, bien que pour le goût, Anne lui soit supérieure. Anne aurait eu un très joli talent si sa santé lui avait permis d’étudier.

Elizabeth jeta un coup d’œil vers Darcy pour voir de quelle façon il s’associait à l’éloge de sa cousine, mais ni à ce moment, ni à un autre, elle ne put discerner le moindre symptôme d’amour. De son attitude à l’égard de miss de Bourg, elle recueillit cette consolation pour miss Bingley : c’est que Mr. Darcy aurait aussi bien pu l’épouser si elle avait été sa cousine.

Lady Catherine continua ses remarques entremêlées de conseils ; Elizabeth les écouta avec déférence, et, sur la prière des deux jeunes gens, demeura au piano jusqu’au moment où la voiture de Sa Grâce fut prête à les ramener au presbytère.