Les Cinquante (Ivoi)/p02/ch06

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 253-262).


VI

La route de Sisteron-Grenoble


— Tout va bien, Monsieur Hémery.

— Sans doute, Monsieur Espérat, et si cela continue, je ne vois pas ce que nous aurons à faire à Grenoble.

— Bon ! Nous regarderons le peuple acclamer l’Empereur. Le spectacle ne sera pas désagréable.

Ainsi devisaient Milhuitcent et le médecin Hémery qui suivaient, au trot de leurs chevaux, l’avant-garde de la petite armée de Napoléon, formée d’une centaine d’ex-lanciers polonais sous les ordres du général Cambronne. L’Empereur leur avait enjoint de marcher en avant, et de se porter sur Grenoble dès qu’ils le pourraient, afin qu’Hémery, originaire de cette ville, entretînt ses amis, ses parents, et préparât ainsi la reddition de la cité dauphinoise au revenant de l’île d’Elbe.

— Tout marche à souhait, reprit Espérat, et je commence à me rassurer.

— Vous rassurer ?

— Sans doute… Quand Sa Majesté a renvoyé sa flottille à l’île d’Elbe, avec mission, pour le commandant Taillade, d’y prendre Madame mère et la princesse Pauline, et de les conduire à Naples où elles seront en sûreté, je me suis dit ! Il doit vaincre ou mourir, car il se prive de sa ligne de retraite.

— Bah ! il vaincra… Il a une telle habitude d’enchaîner la victoire !

— Je le crois ; tous les obstacles semblent s’écarter d’eux-mêmes. Le 2 mars, nous campions près de Grasse, sous les yeux des habitants curieux mais perplexes. Nous repartons, franchissons les hauteurs couvertes de neige qui séparent la zone côtière du bassin de la Durance.

— Quel froid ! Napoléon, à moitié gelé, dut s’arrêter dans un chalet de la montagne pour se réchauffer devant un feu de broussailles.

Hémery se prit à rire :

— Devant ce feu où l’attendait une surprise…

— De premier ordre ! La montagnarde, dame Droullas, vraiment peu au courant des faits du jour…

— Très peu en effet, l’Empereur lui demande : Avez-vous des nouvelles de Paris ? Le roi va toujours bien ? Elle répond : Le roi ? Vous voulez dire l’Empereur. Les terribles événements de 1814, l’abdication de Napoléon, n’étaient pas parvenus jusqu’à elle.

— Et avec justesse, murmura Hémery, Sa Majesté nous dit : Voilà la vanité de la gloire.

Mais Espérat haussa les épaules :

— Vanité de la gloire, il lui plaît à dire. Sans le prestige de son nom, les cent hommes de Cambronne n’auraient pas pris, sans coup férir, la place de Sisteron, qui garde l’unique pont sur la Durance.

— C’est vrai. Les commandants des places voisines, affolés par leurs serments aux Bourbons, avaient rappelé tous leurs effectifs, si bien que Sisteron, qui eût pu arrêter notre marche, se trouva sans défense.

— Et à partir de ce point, nous ne rencontrons plus que des populations enthousiastes, détestant les nobles, alarmées par les prédications sur les biens nationaux et la dîme. C’est au cri de : Vive l’Empereur, que les habitants apportent vivres, fourrages, qu’ils transportent dans leurs charrettes les hommes fourbus par une marche écrasante, soixante lieues en montagne en quatre jours.

— Le 5 mars au soir, nous entrons à Gap.

— Le 6, nous franchissons le défilé de Saint-Bonnet, par lequel nous passons du bassin de la Durance dans celui du Drac, affluent de l’Isère.

— Nous couchons le soir à Corps.

— Il reste à entrer à Grenoble et la partie est gagnée.

À ce moment, les causeurs rejoignirent l’avant-garde.

Le général Cambronne vint au-devant d’eux :

— Messieurs, dit-il, selon les ordres de l’Empereur, je vous ai escortés aussi loin que possible. Ici, je suis tenu de m’arrêter pour attendre le gros de nos forces. En me séparant de vous, permettez-moi de vous souhaiter bonne chance.

La gaieté d’Espérat, disparut soudain.

Brusquement, à son esprit, venait de se présenter l’image de d’Artin, ce frère ennemi, qui, d’après les renseignements fournis par le petit Jacob, avait juré de frapper Milhuitcent. Jusque-là, le jeune homme n’y avait pas songé. Pourquoi cette pensée lui venait-elle maintenant ?

C’est qu’il allait se trouver sur la route de Sisteron-Grenoble, seul avec le docteur Hémery, c’est-à-dire dans les meilleures conditions pour encourager un attentat. Non qu’il eût peur, son âme vaillante était incapable de crainte, mais rêver d’être assassiné par le vicomte d’Artin, par son frère, lui était insupportable. Cependant il serra la main de Cambronne et s’éloigna avec son compagnon.

Bientôt un détour de la route leur fit perdre de vue l’avant-garde de l’Empereur. Alors Milhuitcent se tourna tout à coup vers Hémery.

— M. le docteur, dit-il comme hésitant.

— Qu’est-ce ?

— Une prière à vous adresser.

— Une prière de vous à moi ?

— Oui. Je vous conjure de ne pas me demander d’explication, mais d’accéder à ma requête.

Le trouble du jeune homme n’échappa point au médecin.

— Je vous fais la promesse que vous désirez, certain que vous ne pouvez rien souhaiter que de noble et de juste.

— Merci, M. le docteur.

— Maintenant parlez, je vous écoute.

Le visage d’Espérat trahit l’embarras, puis la décision :

— M. le docteur, il peut se faire qu’une détonation éclate soudain, et que je tombe frappé d’une balle.

— Quelle idée ! essaya de plaisanter Hémery.

— C’est mon idée. Je vous parle d’une balle ; je ne sais trop pourquoi. La balle peut être un stylet. Peu importe, quelle que soit l’arme, fer ou plomb, ne cherchez pas à connaître le nom du meurtrier.

— Ne pas chercher ?… Mille diables !

— Et laissez-le se retirer librement.

— N’y comptez pas.

— Vous avez promis.

Et tout bas, Milhuitcent murmura :

— Pour l’honneur de Rochegaule, il faut qu’il en soit ainsi.

Durant quelques minutes, les cavaliers chevauchèrent côte à côte sans échanger une parole. Une auberge se présenta à leurs yeux.

— Cassons une croûte, voulez-vous, proposa le docteur ? Le vent est froid par ces damnés chemins, et le besoin de se restaurer se fait sentir.

— Comme il vous plaira.

Tous deux mirent pied à terre, attachèrent leurs montures à des anneaux fixés au mur et pénétrèrent dans la salle basse.

Un buveur s’y trouvait déjà, un paysan à en juger par son accoutrement. Chose singulière qui eût éveillé les soupçons des voyageurs, s’ils l’avaient remarquée, cet inconnu s’était tourné de façon à cacher son visage aux nouveaux venus. Ceux-ci mangèrent à la hâte un morceau de pain noir, un fromage de brebis, tout en buvant un pichet de petit vin aigrelet.

Ils causaient. Les noms de Lucile, d’Henry, de Bobèche, de Vidal se mêlaient dans leurs discours. Le paysan paraissait dormir, mais celui qui l’eût observé de près, l’aurait vu tressaillir chaque fois que l’un de ces noms était prononcé.

Quelques instants avant les messagers de l’Empereur, l’homme quitta la salle d’un pas lourd, toujours en tenant ses traits dans l’ombre.

Les voyageurs ne firent pas attention à cette sortie.

Et grand tort ils eurent, car Espérat eût reconnu en ce personnage le vicomte d’Artin lui-même. Il eût pu donner son nom à l’idée de mort qui avait envahi son cerveau un peu plus tôt. Cette idée s’appelait pressentiment.

Parti de Paris, d’Artin avait appris près de Romans que le télégraphe optique à bras avait apporté la nouvelle du débarquement de l’Empereur, que la garnison de Grenoble avait reçu l’ordre de prendre en flanc l’Usurpateur qui marchait sur Paris. Le Comte se porta aussitôt sur Grenoble. Là il acquit la certitude que Napoléon avait adopté la voie du Dauphiné. Une reconnaissance qu’il effectuait l’avait amené jusqu’à l’auberge où, avec une joie féroce, il se rendit compte qu’Espérat se trouvait à plusieurs lieues en avant de la troupe de l’Empereur.

Le hasard lui livrait son ennemi ; il n’y avait pas à hésiter.

Que lui importait l’exilé venant reconquérir sa couronne ? Rien. Ce qui l’intéressait était de supprimer Milhuitcent, ce frère qui pourrait un jour lui réclamer son titre, sa fortune. Aussi, oubliant de Blacas, Vitrolles, Louis XVIII, il courut à l’écurie. Son cheval tout harnaché mangeait. Il interrompit le repas de la pauvre bête, lui remit le mors, s’assura que les pistolets des fontes étaient bien chargés, et sautant en selle, il s’élança à fond de train dans la direction de Grenoble qui — il l’avait appris par leur conversation — était celle des messagers de l’Empereur.

Tandis que le vent glacé s’engouffrait dans ses vêtements, lui cinglait le visage, il grommelait avec un hideux sourire :

— Ce jeune coquin d’abord. Ensuite, nous verrons à nous occuper de ma chère sœur. Folle, je l’ai crue incapable de nuire. J’ai cru qu’elle me servirait à prendre l’attitude du frère dévoué, auquel un gouvernement ne saurait rien refuser. Je me suis trompé. Soit ! Je renonce à ce rôle. Je n’ai plus rien à attendre ni du roi, ni de l’Empereur. Il ne me reste que la vengeance, elle me consolera du reste.

La route encaissée s’abaissait graduellement vers le pont de Ponthaut, jeté sur la Bonne, petit affluent du Drac. De chaque côté se dressaient des talus rocheux, presque impossibles à escalader. Le sinistre gentilhomme retint son cheval. — L’endroit serait favorable, murmura-t-il.

Un instant, il demeura perplexe, semblant réfléchir. Enfin, il prit son parti, sauta à terre, et tirant son cheval par la bride, se jeta avec lui dans une sente escarpée qui coupait la masse des rocs. La route redevint déserte ne gardant aucune trace du passage du voyageur.

Longtemps règnent le silence et la solitude. Puis un trot lointain sonne sur la terre durcie. Il se rapproche, s’enfle. Au sommet de la pente qui va vers le pont, deux cavaliers apparaissent. Ce sont le docteur Hémery et Espérat Milhuitcent.

À ce moment, tout en haut du remblai rocheux, une tête se montre un instant, une tête au visage pâle, contracté, mais cette apparition n’a que la durée de l’éclair. Celui qui guette se cache de nouveau.

Les cavaliers continuent leur course. Ils dépassent l’endroit que domine la cachette de l’espion. Alors celui-ci se dresse, découpant sur le ciel la taille de d’Artin. Il tient un pistolet à la main, vise un instant avec soin et appuie sur la gâchette.

À la détonation répond un double cri.

Le cheval d’Espérat fait un bond formidable et s’abat, entraînant le jeune homme dans sa chute.

La tête du cavalier heurte rudement le sol, sur lequel s’étale aussitôt une flaque de sang.

Et tandis qu’Hémery, stupéfait, saute à bas de sa monture, se penche sur son compagnon qui gît inerte sur la terre, d’Artin lance aux échos un rugissement de joie sauvage.

Le docteur se retourne. Trop tard ! Déjà le meurtrier a rejoint son cheval, il l’a enfourché, et, lui enfonçant les éperons dans les flancs, il fuit, en une foulée éperdue, masqué en un moment par l’arête vive du remblai de granit aux regards du messager de Napoléon.

Durant quelques minutes le médecin demeure incertain. Il se rappelle la promesse étrange qu’Espérat a réclamée de lui : ne pas chercher à le venger s’il succombe sous les coups d’un assassin.

Ah çà ! Milhuitcent savait donc que l’on attenterait à ses jours ? Et s’il le savait, pourquoi cette absence de précautions, et surtout pourquoi cette clémence, accordée par avance au coupable ?

Il y a là un mystère qui trouble la raison du médecin.

Pourtant le sentiment du devoir professionnel se dégage bientôt du chaos de ses pensées.

Il examine les corps étendus sur la route.

— C’est le cheval qui a reçu la balle dans la tête ; donc Espérat n’a été blessé que par sa chute.

Il dégage le jeune homme, palpe ses membres :

— Rien de cassé. Une fêlure au crâne ?

Dame, la chaussée est dure et il a été précipité rudement. Il faudrait de l’eau…

Sur ces mots, il accole le blessé contre le talus, court à la rivière, puise de l’eau dans sa gourde et revient.

Il lave doucement le front sanglant de son jeune compagnon. Sous l’influence de cette fraîche lotion, les paupières d’Espérat palpitent, se lèvent.

— Docteur, fait-il d’une voix faible.

Hémery a une exclamation joyeuse :

— Vous me reconnaissez, parfait ! Les blessures à la tête sont terribles ou elles ne sont rien du tout. Vous en serez quitte pour une cicatrice…

Il ne se trompe pas. Un quart d’heure s’est à peine écoulé, que Milhuitcent, avec l’aide de son ami, peut se dresser sur ses jambes. Il se sent la tête un peu lourde, suite inévitable du coup violent qu’il a subi, mais en somme, l’aventure finit bien.

Il en sera quitte pour une cicatrice légère.

— Prenez-moi en croupe, docteur, et partons. Le service de l’Empereur ne doit pas souffrir d’un accident d’aussi peu d’importance.

Hémery voudrait bien interroger son malade ; il n’ose pas. Il pressent un mystère qu’il n’a pas le droit de percer.

Il remonte en selle, aide Espérat à se hisser sur la croupe de sa monture, et tous deux poursuivent leur voyage.

Ils ont traversé sans peine le petit pont sous lequel écume la rivière de Bonne ; ils vont entrer dans le bourg de la Mure, quand plusieurs officiers du roi sortent d’une maison, leur barrent le passage et les obligent à mettre pied à terre.

— Ah çà ! s’écrie Espérat, les officiers du roi détroussent donc les voyageurs à présent ?

— Paix, mon jeune camarade, les voyageurs paisibles n’ont rien à craindre de nous, pourvu qu’ils répondent franchement aux questions qui leur sont posées.

— Et quelles questions, je vous prie ?

— On va vous le dire. Auparavant, un nom vous indiquera l’utilité de la soumission et du respect. C’est devant M. le général Mouton-Duvernet, commandant la subdivision de Valence, que vous allez être introduits.

— Ah ! fit paisiblement Milhuitcent dont le compagnon avait tressailli.

Vous devez faire erreur, car je ne vois pas trop ce que le général pourrait avoir à nous confier.

— La paix, jeune coq !

Un aide de camp paraissait à cet instant sur le seuil de la maison.

— Le général désire voir les prisonniers.

— Prisonniers, se récria Espérat.

— Silence, et entrez.

Le docteur et Milhuitcent furent poussés dans une salle du rez-de-chaussée, où Mouton-Duvernet, botté, éperonné, marchait avec agitation :

En apercevant les nouveaux venus, il s’arrêta court et les examina attentivement.

— Qui êtes-vous, demanda-t-il ? Le médecin fut sur le point de donner un faux nom, mais il se ravisa aussitôt, comprenant que la vérité sur ce point lui faciliterait des réponses ambiguës à d’autres questions. Aussi répliqua-t-il nettement :

— Je suis le docteur Hémery, attaché naguère à S. M. Napoléon, roi d’Elbe.

Le général eut un haut-le-corps.

— Et celui-ci, fit-il d’un ton rude en désignant Espérat.

— Mon secrétaire, je l’ai engagé à Marseille, lorsque j’ai quitté le service elbois.

— Comment quitté ?

— Oui. L’Empereur était insupportable, continua délibérément Hémery, qui se souvint fort à propos que Campbell, dans ses rapports à la Sainte-Alliance, dépeignait ainsi l’exilé. Insupportable est le mot. Si bien qu’il y a un mois, j’ai obtenu mon congé, et qu’après une excursion en Provence et en Dauphiné, je rentre chez moi, à Grenoble, où j’espère vivre tranquille, libre de mes actions.

Il y avait une telle apparence de sincérité dans ces réponses savamment calculées que le général se sentit persuadé :

— Alors vous ne savez rien de ce qui se passe, reprit-il.

Hémery appela sur ses traits l’expression de l’étonnement :

— Que se passe-t-il donc ?

— Napoléon a quitté l’île d’Elbe.

— Pas possible.

— Il a débarqué en France avec quelques centaines de soldats.

— Sa garde de là-bas sans doute.

— Oui, et maintenant, après entente avec M. le préfet de l’Isère, Fourier, et le général Marchand, commandant la place de Grenoble, je pousse une reconnaissance dans la direction où est signalé ce fauteur de désordres.

— Morbleu, gronda le médecin avec l’apparence de la mauvaise humeur, cet homme ne nous laissera donc jamais en paix ; moi qui comptais l’oublier dans ma jolie cité grenobloise.

Mouton-Duvernet s’était approché de la cheminée et tirait le cordon d’une sonnette d’appel.

Un officier parut aussitôt.

— Reconduisez ces messieurs. Qu’on les laisse poursuivre leur route.

Les voyageurs s’inclinèrent.

Un instant après, remontés sur leur unique cheval, ils s’enfonçaient au pas dans la rue principale de La Mure.

Mais une fois l’agglomération traversée, le docteur éperonna sa monture.

— Maintenant, au galop, ami Espérat. Il faut que nous soyons en sûreté avant que ce niais de général s’avise que nous nous sommes moqués de lui.

Les prévisions du docteur étaient justes. Une heure après son départ, Mouton-Duvernet avait réfléchi, et il lançait plusieurs hommes de son escorte sur les traces des fugitifs, avec ordre de les arrêter. Ordre tardif qui ne pouvait plus être exécuté, car les messagers de Napoléon avaient atteint Grenoble, s’étaient retirés chez un ami du docteur, lequel parcourait déjà la cité, portant à ses parents, connaissances, etc., des milliers d’exemplaires d’une proclamation de l’Empereur, faisant appel au patriotisme du peuple et de l’armée de France.