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Les Conquêtes du commandant Belormeau/02

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Éditions de la « Mode Nationale » (p. 23-34).
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II


Grand-père Frantz fumait sa pipe, au coin d’un bon feu de houille que la brume froide de novembre rendait agréable à ses membres raidis.

La salle à manger où se tenait habituellement la famille du filateur était vaste et confortable.

La haute cheminée de bois sculpté, les bahuts qu’on devinait emplis d’argenterie, de porcelaine et de nappes de toile fine, la lampe de fer forgé qui descendait du plafond à poutrelles, les sièges vastes, tendus de cuir, tous les meubles parlaient de solide aisance.

Mme Michel, en robe d’alpaga gris à corsage plat, se tenait devant la table longue où s’accumulaient les pièces de la lessive ; draps, nappes et serviettes étaient d’une blancheur éclatante et tout imprégnés encore de la fraîcheur du dehors.

Mme Michel, le front soucieux, étirait, d’un geste machinal, un ourlet, toujours le même, tandis que grand-père Frantz la regardait d’un œil malin, en tapotant le fond de sa pipe dans le creux de sa main ridée.

Tout à coup, Mme Michel, comme animée d’une résolution subite, se leva et ouvrit la porte qui donnait accès dans la cuisine.

— Nanniche ! appela-t-elle, d’un ton volontairement contenu.

Nul ne répondit.

La maîtresse de maison réitéra ses appels qui, s’élevant par degrés, atteignirent bientôt la note aiguë.

Le plus profond silence continua à régner dans la cuisine.

— Vraiment, ma fille, dit le grand-père, j’admire votre constance. De deux choses l’une : Nanniche est là ou elle n’y est pas ?

— Mon père, je la vois très bien ; elle cause, sur le pas de la porte avec Caroline la femme du tisserand.

— Alors, ma fille, ou elle vous entend ou elle ne vous entend pas ?

— Hélas ! mon père, elle m’entend bien, j’en suis persuadée, mais il lui convient de faire la sourde oreille.

— Ne pouvez-vous l’aller prendre par le bras et la ramener à sa besogne ?

— Je n’ose pas, mon père ; elle est si violente que peut-être elle me répondrait mal et Caroline en ferait toute une histoire.

— Vous voici bien montée, ma bru, avec une semblable servante ; elle vous fera damner.

— J’en ai bien peur, soupira Mme Michel.

— S’il en est ainsi, il faut la renvoyer.

— Vous n’y songez pas, mon père ?…

— Une nièce de Catherine !

— Si Catherine voyait ce qui se passe, elle serait la première à vous le conseiller.

— Mon père, vous oubliez qu’elle est orpheline.

— Hé oui, cela rend la chose difficile… Je ne vois qu’un moyen de nous débarrasser de cette précieuse Nanniche : dites à Michel de lui trouver un mari.

— Michel ne voudra tromper personne.

— Il n’est point question de tromperie ; qu’il cherche un garçon à poigne solide ; il obtiendra, certes, ce que vos soupirs, ma pauvre Gabrielle, n’obtiendront point.

— Vraiment, mon père, je vous avoue que j’aurais du soulagement à sentir Annette hors d’ici.

Sur ce, Mme Michel, à la porte de la cuisine, renouvela ses appels.

Grand-père Frantz, impatienté, se leva et clopin-clopant s’en fut chercher la délinquante.

— Hé, dit-il, d’un ton qui n’admettait point de réplique, assez causé, ma fille, votre maîtresse vous attend.

Annette, avec une moue longue d’un pouce, rentra aussitôt, tandis que la voisine s’enfuyait, toute confuse, en prenant ses savates l’une dans l’autre.

— N’entendiez-vous pas que Mme Michel vous appelait ? dit le grand-père, en refermant lui-même la porte extérieure.

— Je demandais à Caroline des nouvelles de son mari qui s’est démis l’épaule… il faut pourtant bien compatir aux peines de ses voisins.

— Oui, ma fille ; mais il ne faut pas trois quarts d’heure pour témoigner de sa compassion. Allons, Annette, dépêchez-vous !

Grand-père Frantz regagna son fauteuil et la servante vint prendre l’extrémité du drap dont Mme Michel était lasse de lisser les ourlets ; mais elle le tira à elle avec tant de violence, que la pauvre dame, qui n’avait pas beaucoup de résistance, commença à voltiger, par la salle, comme un hanneton au bout d’un fil.

— Annette ! moins fort ! s’écria-t-elle.

Tout aussitôt, celle-ci laissa tomber ses bras et le drap détendu traîna jusqu’au sol.

— Nanniche, plus fort ! reprit Mme Michel, d’un ton suppliant.

Et, d’une brusque saccade, la pièce de linge, à nouveau tendue, entraîna la maîtresse de maison.

Grand-père Frantz fumait rageusement, mais se taisait de peur d’en trop dire ; quant à sa belle-fille, il est aisé de comprendre avec quel soulagement elle mit le dernier drap sur la pile, en congédiant sa servante. Quand celle-ci fut sortie, sans que sa moue eût diminué d’une ligne, le vieillard demanda à sa bru :

— Gabrielle, où donc est votre fille ?

— Elle est allée chez sa cousine, mon père.

— N’aurait-elle pu vous aider à plier cette lessive ?

Une légère rougeur monta au visage de Mme Michel

— Oh ! mon père, elle n’est guère forte.

— Vous, non plus ; cela ne vous a jamais empêchée de faire face à vos occupations.

— Valentine est si délicate…

— Pas tant que cela, pas tant que cela… vous la ménagez trop, ma fille.

Deux larmes embuèrent les yeux de Mme Michel.

— Mon père, vous savez bien pourquoi ?…

— Oui, Gabrielle, reprit le vieillard d’une voix plus douce, je sais quelle peine emplit votre cœur et que c’est cette peine-là qui a fait, pour votre fille, votre tendresse inquiète et craintive.

— J’ai toujours peur…

— Mais il ne faudrait pas que l’enfant en pâtit.

— Mon père, elle n’en pâtira point.

— Je ne suis pas de votre avis, Gabrielle ; c’est faire du tort, beaucoup de tort à un enfant que de le laisser grandir dans l’oisiveté. Vous savez bien tout ce qu’elle recèle de dangers pour une jeune personne et j’ajoute, sans vouloir vous faire de peine, pour Valentine, surtout !…

— Que voulez-vous dire, mon père ?

— Que Valentine est déjà trop portée à la rêverie ; qu’elle a un cœur sensible et une imagination romanesque… Il y a là, croyez-moi, un danger très grand…

— Mon père, le pensez-vous vraiment ?

— J’en suis convaincu et je vous préconise le remède infaillible : le travail ! Occupez les doigts de votre fille.

— Mon père, je vous affirme qu’elle n’est point assez forte pour les besognes du ménage.

— Est-ce que je vous demande de lui faire récurer les casseroles ou laver la lessive ?… Mais ne pourrait-elle, à cette heure, plier des serviettes ou repriser des torchons ?

— Certes, elle le pourrait, mais cela l’ennuie un peu.

— Raison de plus, Gabrielle.

— Oh ! elle s’y mettra, mon père, mais il faut bien lui laisser du temps pour cela. Et puis, elle sera si tôt mariée, la chère enfant…

— Tôt mariée, je n’en sais rien… mais c’est bien mal préparer une fille au mariage que de la laisser se détourner des besognes du ménage.

— Philippe est riche, il est bon.

— Oui, Philippe est le gendre de vos rêves et ce n’est point que vous ayez tort… mais je vous répète, Gabrielle, que ce mariage ne me semble pas fait du tout.

— Vous craindriez qu’il ne se détourne de notre Valentine, fit Mme Michel alarmée.

— Non, car c’est un garçon honnête et sérieux… je dirais même trop sérieux, car m’est avis que, s’il savait mieux conter fleurette à sa promise, ses affaires seraient en meilleure voie ; c’est de Valentine que je me méfie.

— Oh ! mon père, quelle idée ! Notre fille a toujours été accoutumée à la pensée de ce mariage.

— Mais vous oubliez, Gabrielle, que la voici, seulement, en âge d’en juger. Or, si j’en crois mes vieux yeux, l’imagination de Valentine bat les buissons à la recherche d’un inconnu, d’un inconnu qu’elle appelle de tous ses vœux et je ne serais point surpris de la voir refuser, tout net, l’honnête, le solide parti qu’est Philippe Artevelle.

— Mon père, vous m’effrayez.

— Non, ma fille, mais croyez-en mon conseil,

il est temps de mettre Valentine au ménage et de la ramener à des idées plus pratiques et plus saines ; n’ayez donc pas tant de frayeur de gâter ses jolis doigts.

Mme Michel baissa la tête d’un air confus et soupira ; elle reconnaissait l’excellence de la morale de l’aïeul, mais elle sentait que sa faiblesse lui rendrait bien difficile sa mise en pratique.

Tandis qu’on s’occupait ainsi d’elle, Valentine, après avoir longuement procédé à sa toilette, s’était rendue chez son oncle François.

Elle aimait fort la maison du brasseur, moins riche, moins confortable que celle de ses parents, mais combien plus animée et plus vivante. Elle aimait sa tante Émilie et ses sonores éclats de rire, les garçons francs et gais ; Gertrude, toujours avenante, et surtout Minna dont l’aimable humeur et le clair bon sens, étaient comme un réconfort pour sa nature rêveuse, un peu faible, que son éducation avait encore amollie.

Comme il était d’usage, Valentine contourna le bâtiment qui donnait sur une rue écartée et passa par la cour, une vraie cour de ferme, car tante Émilie possédait deux vaches, des chèvres, des poules et des dindons. Comme la jeune fille mettait le pied sur le seuil de la cuisine, elle aperçut sa tante, rouge, essoufflée, en tablier et en manchette de toile blanche, s’affairant au milieu d’un amas de victuailles.

Relevant sa jupe à deux mains, Valentine avançait, avec hésitation, son pied menu chaussé d’une fine botte de satin, la bonne dame éclata de rire.

— Tu tombes bien, ma nièce, s’écria-t-elle ; la maison est sens dessus dessous !

«  Tiens, embrasse-moi, ajouta-t-elle, en tendant son visage rubicond, d’abord prestement essuyé du revers de sa manche, et file ailleurs.

— Tante, je vois que vous avez tué un porc.

— Oui, ma nièce, et Jacquelot, le charcutier qui devait venir faire le boudin et les saucisses, a pris une entorse, le pauvre diable !… Il faut me tirer, seule avec Gertrude, des cervelas et des andouilles.

— Si je pouvais vous aider un peu, tante ? fit Valentine avec un grand effort de bonne volonté.

— Je serais bien avancée… on va t’utiliser ailleurs, car ce n’est pas tout… les quatre garçons sont là !

— Ce n’est pourtant point jour de congé ?

— Non, mais il paraît que le plafond de la maison d’école menace ruine ; un platras est même tombé sur le nez du maître, ce qui a fait rire aux larmes ces méchants drôles. Il y avait danger et on a évacué la salle pour procéder aux réparations urgentes. Comprends-tu ? Mes quatre garçons, un jour comme aujourd’hui, c’est une calamité !

J’ai envoyé l’aîné, à la recherche du père ; il les emmènera à la chasse, à la pêche, où il voudra, pourvu qu’il m’en débarrasse. Va les rejoindre, ils sont dans la salle, avec Minna.

Valentine s’y rendit ; un joyeux vacarme emplissait la vaste pièce meublée, sans prétention, de solides buffets et de fauteuils fatigués ; l’odeur de la pipe de l’oncle François flottait encore dans l’air.

Les quatre garçons se houspillaient autour de la table, tandis que leur sœur, assise près de la fenêtre, étendait une main protectrice au-dessus de sa corbeille à ouvrage, sans cesse menacée.

En voyant paraître leur cousine, les quatre Stenneverck se précipitèrent sur elle et lui enlevèrent d’autorité son chapeau, son mantelet et ses mitaines, au grand dommage de ses frisettes et de la fraîcheur de son col brodé. Puis ils se mirent, tous à la fois, à lui raconter l’accident de la maison d’école, le danger qu’avait couru le nez pointu du magister et l’aubaine bienheureuse et inattendue de trois jours de vacances, résultat de ce tragique événement.

Au cours de leurs évolutions, ils finirent par accrocher la corbeille à ouvrage qui roula à terre, avec son contenu. Pelotes et bobines, épingles, aiguilles et boutons se dispersèrent aux quatre coins de la salle.

Aussitôt, MM. Stenneverck, tombant, avec ensemble, sur les mains et sur les genoux, se mirent en devoir de réparer le dommage.

Cela donna lieu à des galopades effrénées, à des bousculades où les objets retrouvés se perdaient à nouveau. Lorsque l’infortunée propriétaire rentra en possession de sa corbeille, elle constata la disparition de la moitié de ses aiguilles et de ses boutons ; quant au fil, à la soie, au coton à repriser, qui pourrait les débrouiller jamais ?

— Fuyons ! Valentine, s’écria Minna ; nous ne saurions faire un point près de ces méchants garçons. Montons dans ma chambre, veux-tu ?

Valentine ne demandait pas mieux ; la chambre de sa cousine, avec son papier d’un bleu tendre semé de roses pompon, ses meubles de noyer ciré, ses rideaux de mousseline neigeuse, lui plaisait infiniment ; l’unique fenêtre donnait sur le jardin vieillot, où des ifs et des houx couverts de baies écarlates mettaient, malgré le froid, une note vive et gaie ; deux chaises de tapisserie se faisaient face dans l’embrasure ; c’était le coin aux confidences.

Avec un petit soupir de satisfaction, les jeunes filles s’installèrent et Valentine tira, de son réticule, une dentelle au crochet, mais sa cousine la lui enleva prestement des mains.

— Tu n’aurais pas le front, s’écria-t-elle, de faire ici de la dentelle, tandis que je suis submergée par mon raccommodage ! Prends ces chaussettes, ma belle.

Valentine considéra, avec effroi, les vastes trous qui s’ouvraient aux talons des dites chaussettes.

— Il faut boucher tout cela ? gémit-elle.

— Sans en oublier un, ma chère.

— C’est que, je n’aime pas beaucoup les reprises.

— Il faut les aimer ; les reprises, c’est le fondement de la vie d’une femme ; sa voie en est tapissée.

— Oh ! quelle amusante perspective.

— Il vous faudra, madame, entretenir, de vos blanches mains, les chausses de votre mari.

Une ombre descendit sur le front de Valentine.

— Cela ne me séduit pas du tout ; je rêvais du mariage, autrement, fit-elle, avec un soupir.

— Sans détails prosaïques ? dit Minna, moqueuse.

— Eh bien ! oui. Pourquoi ne te l’avouerais-je pas ?… J’aurais voulu connaître l’amour, l’amour idéal, passionné, dégagé des soucis matériels et des devoirs terre à terre.

Minna haussa ses fins sourcils.

— Ma chère, cela existe dans les livres ; on dit que ça s’est parfois rencontré dans l’histoire ; mais si tu veux bien jeter un regard sur notre entourage, sur nos mères, nos tantes, nos cousines et nos voisines, tu pourras te convaincre que rien de tel ne s’est jamais vu chez nous.

Valentine, du bout de son aiguille, relevait les mailles rompues qu’elle laissait aussitôt retomber.

— C’est pourquoi, dit-elle, je ne suis pas désireuse de me marier ; je ne me sens pas faite pour l’existence terne et banale qui serait la mienne… Je voudrais attendre…

— Attendre, quoi, Valentine ?

— De l’imprévu.

— Je croyais que tu aimais Philippe ?

— De bonne amitié, oui ; c’est autrement que j’eusse voulu aimer mon mari et, surtout être aimée de lui.

— Vas-tu me dire qu’il ne t’aime pas lui ?

— Peut-être… il ne sait pas me le dire… J’imagine qu’il aime, en moi, la fille de M. Stenneverck, la descendante d’une famille qu’il a toujours estimée, à laquelle il désire s’allier… mais que si j’avais des taches de rousseur comme Lise Fremont ou la tournure de Nanniche, il m’aimerait tout autant.

— Ah ! ce n’est pas vrai, par exemple !

— Qu’en sais-tu ?

— J’en crois mes yeux qui sont bons et mon expérience qui est neuve.

— Philippe ne m’a jamais laissé supposer qu’il me trouvait jolie.

— Il eut dû te le dire en vers, stationner sous ta fenêtre avec une viole, sous les étoiles, au clair de lune, par pluie battante ; te dérober tes épingles, tes rubans, tes mitaines ; rougir en te voyant paraître, pâlir en te voyant disparaître et sécher en t’attendant… N’est-ce pas là, la peinture frappante de l’amour idéal ?…

— Ne raille pas, répondit tristement Valentine ; ce sentiment, cette soif d’une grande tendresse inconnue me font souffrir.

— C’est sérieux ? fit Minna, posant son ouvrage. Tant pis, Valentine, je crois que tu vas te montrer trop exigeante avec la vie. Tu sais, quand on dédaigne ce qu’elle donne, elle se venge, parfois.

— Peut-être… Moi, vois-tu, j’aurais souhaité être aimée uniquement, passionnément ; j’aurais voulu être la seule pensée de l’homme qui m’eût choisie ; j’aurais voulu être son univers, en un mot.

Valentine s’animait, une flamme rose montait à ses joues délicates ; elle était en cet instant délicieuse ment jolie.

Minna la considéra de son petit air moqueur et sage, tout à la fois ; l’air de grand-père Frantz, disait-on.

— Sais-tu, fit-elle, que ce n’est point chrétien, ce que tu me dis là.

— Pourquoi ? L’amour est permis par Dieu.

— Pas celui que tu viens de me décrire, avec tant de ferveur. Vouloir être tout pour un homme, occu­per toutes ses pensées ; être son univers, comme tu dis, modestement, il me semble bien que cela vise à prendre, dans le cœur d’une créature, la place même de son créateur et que c’est un vœu très païen.

Valentine demeura, un peu confuse.

— Mettons que j’aie exagéré, dit-elle ; il n’en est pas moins vrai que j’eusse désiré un peu plus de poésie dans l’amour de Philippe…, s’il m’aime toutefois, comme tu le prétends ?…

— Comme je l’affirme.

— Quand je songe à ces choses, reprit Valentine, je me fais l’effet d’un enfant qu’on conduit, par la main, le long d’un couloir, vers un appartement paisible et bien clos. Des fenêtres s’ouvrent dans la muraille et elles donnent sur l’inconnu… un inconnu que je devine plein de charmes ; je crois saisir les frissons de palmes, des senteurs de roses, des murmures de sources ; je voudrais, de toute mon âme, jeter un coup d’œil sur ces attirantes ouvertures, mais elles sont trop élevées pour mes yeux et ma destinée m’entraîne, sans me permettre de m’arrêter.

— Mais tu es folle, Valentine ! Voyons, ce n’est pas sérieux tout cela ?

— Il est bien vrai que je l’éprouve et que parfois cela me fait mal… Tu n’as donc pas de ces aspirations, de ces rêves ? Ton cœur est satisfait, Minna ?

— Complètement.

— Tu l’aimes donc bien, ton Pierre, toi ?

— Je crois qu’en effet, je l’aime bien, c’est-à-dire de la bonne façon. Je sais qu’il a ses défauts ; je sais que j’ai mes travers et qu’entre nous, ce ne sera vraisemblablement pas la félicité sans mélange ; mais je sais également qu’il est droit et sûr ; je sais que nous avons la même foi et la même compréhension de la vie et je lui confie la mienne, en toute assurance.

— Et tu souffrirais de le perdre ?

— La pensée qu’il pourrait en aimer une autre me serait très cruelle.

— Je t’envie… Moi, si Philippe m’oubliait, je crois que cela me serait égal.

Minna jeta ses chaussettes loin d’elle et saisissant les deux mains de Valentine, elle plongea son clair regard dans les beaux yeux troublés de sa cousine.

— Sais-tu que ta confidence est grave et que tu risques follement ton bonheur et celui d’un autre ?… Il faut prier la sainte Vierge, sans retard, afin qu’elle éclaire ton chemin !