Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 33

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 244-252).
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XXXIII


Le lendemain matin, Olénine se leva tard. Les propriétaires étaient déjà partis. Il n’alla pas à la chasse ; tantôt il prenait un livre pour lire, tantôt sortait sur le perron, puis rentrait dans la cabane et s’allongeait sur le lit. Vanucha le crut souffrant. Avant la nuit, Olénine se leva définitivement, se mit à écrire et écrivit jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il avait écrit une lettre, mais ne l’envoya pas, parce que personne n’aurait compris ce qu’il voulait dire, et il n’y avait pas de raison pour qu’un autre le comprit, sauf Olénine lui-même. Voici ce qu’il écrivait :

« On m’écrit de la Russie des lettres de compassion, on a peur que je ne me perde en m’enterrant dans ce trou. On dit de moi que je deviendrai grossier, que j’oublierai tout, que je commence à boire, et que, Dieu m’en préserve ! j’épouserai une Cosaque. Ce n’est pas en vain qu’on raconte ce dire de Ermolov : Qui servira dix ans au Caucase ou deviendra ivrogne ou épousera une femme dépravée. Comme c’est terrible ! En effet il est à craindre que je ne me perde, alors que je pourrais avoir le grand bonheur de devenir le mari de la comtesse B…, chambellan ou chef de la noblesse. Que vous êtes tous petits et misérables ! Vous ne savez point ce qui est le bonheur et la vie ! Il faut avoir senti une fois la vie dans toute sa pure beauté, il faut voir et comprendre ce que je vois chaque jour devant moi : les neiges éternelles et inaccessibles des montagnes, et dans cette beauté primitive une femme majestueuse, telle que devait paraître la première femme sortant des mains du créateur, et alors, on verra clairement qui se perd, qui vit dans la vérité ou le mensonge, de vous ou de moi. Si vous saviez combien vous me paraissez lâches et misérables avec vos illusions ! Aussitôt, qu’au lieu de ma cabane, de ma forêt, de mon amour, je me représente ces salons, ces femmes aux cheveux pommadés sous les boucles fausses, ces lèvres qui se remuent avec artifice, ces membres faibles, cachés et déformés, et ce caquetage de salon, qu’on doit regarder comme la conversation mais qui n’a aucun droit à ce titre, je me sens affreusement honteux, je me représente ces physionomies stupides, ces riches fiancées dont le visage dit : « Ce n’est rien, tu peux approcher, tu peux oser bien que je sois un riche parti. » Ces cours et ces flirts, ces accouplements effrontés et ces potins éternels, cette feinte, ces règles : à qui l’on doit tendre la main, à qui seulement un salut, à qui il faut causer, et enfin cet ennui éternel, qui est dans le sang, qui se transmet de génération en génération (et toujours consciemment, avec la conviction que c’est nécessaire). Comprenez une chose ou croyez au moins ceci : qu’il faut voir et comprendre ce qu’est la vérité et la beauté et tout ce que vous dites et pensez, tous vos désirs de bonheur pour moi et pour vous s’envoleront en poussière. Le bonheur c’est d’être avec la nature, de la voir, de lui parler. « Que Dieu l’en préserve, il se mariera ensuite à une simple Cosaque et sera perdu à jamais pour le monde ! » C’est, je m’imagine, ce que l’on dit de moi, avec une franche commisération. Et moi, je ne désire qu’une chose : me perdre absolument au sens que vous l’entendez. Je désire épouser une simple Cosaque et je n’ose le faire parce que ce serait le comble d’un bonheur dont je ne suis pas digne.

» Trois mois sont passés depuis que j’ai vu, pour la première fois, la Cosaque Marianka. Les conceptions et les préjugés de ce monde d’où je venais étaient encore frais en moi, je ne croyais pas alors que je pourrais aimer cette femme, je l’admirais comme la beauté des montagnes et du ciel et je ne pouvais pas ne pas l’admirer puisqu’elle est belle comme eux. Ensuite j’ai senti que la contemplation de cette beauté devenait une nécessité de ma vie et j’ai commencé à m’interroger, à me demander si je ne l’aimais pas.

» Mais je n’ai trouvé en moi rien de semblable à ce sentiment tel que je me l’imaginais. Ce sentiment n’était semblable ni à l’ennui de la solitude, ni au désir du mariage, ni à l’amour platonique, ni encore moins à l’amour sexuel que je connaissais. Il me fallait la voir, l’entendre, la savoir proche, et j’étais, je ne puis dire heureux, mais tranquille. Après la soirée où je me suis trouvé avec elle, où je l’ai touchée, j’ai senti qu’entre moi et cette femme existe un lien indéchirable bien qu’insoupçonné, contre lequel on ne peut lutter. Mais j’ai lutté quand même. Je me disais : « Puis-je aimer une femme qui ne comprendra jamais les intérêts moraux de ma vie ? puis-je aimer une femme pour la beauté seule, aimer une femme statue ? » — Je m’interrogeais et je l’aimais déjà, bien que sans y croire.

» Après la soirée où je lui parlai pour la première fois, nos relations changèrent. Auparavant, elle était pour moi un objet étranger, mais majestueux, de la nature extérieure. Après la soirée, elle devint une femme. J’ai commencé à la rencontrer, à lui causer, à aller quelquefois travailler chez son père, à passer des soirées entières chez eux. Et dans ces relations intimes, elle restait devant mes yeux aussi pure, inaccessible, majestueuse. À tout et toujours elle répondait avec calme et fierté, avec gaîté et indifférence. Parfois elle était caressante, mais en général, chaque regard, chaque mot, chaque mouvement exprimait cette indifférence, non pas méprisante, mais qui domine et charme. Chaque jour, un sourire forcé sur les lèvres, je tâchais de simuler, et avec la souffrance de la passion et du désir dans le cœur, je causais avec elle en plaisantant. Elle voyait que je feignais, mais elle me regardait tout droit, gaîment, simplement. Cette situation me devint insupportable. Je voulais ne pas mentir devant elle, je voulais dire tout ce que je pensais et sentais. J’étais particulièrement agacé. C’était aux jardins. Je commençai à lui parler de mon amour, avec des expressions dont j’ai honte de me souvenir. J’ai honte de me souvenir, parce que je ne devais pas oser lui parler ainsi, parce qu’elle était supérieure en tout à ces paroles et aux sentiments que je voulais exprimer ; je me suis tu et de ce jour ma situation est devenue insupportable. Je ne voulais pas m’humilier, en gardant avec elle des relations de ton plaisant, et je sentais que je n’étais pas encore grandi jusqu’aux relations simples, franches avec elle. Je me demandais avec désespoir : « Que faut-il faire ? » Dans mes rêves insensés, je l’imaginais tantôt ma maîtresse, tantôt ma femme, et avec dépit je rejetais l’une et l’autre pensée. Faire d’elle ma maîtresse, ce serait affreux, ce serait un crime. Faire d’elle une dame, la femme de Dmitrï Andréievitch Olénine, comme la Cosaque qu’a épousée notre officier, ce serait pire encore. Ah ! si je pouvais devenir Cosaque comme Loukachka, voler des chevaux, m’enivrer, chanter des chansons, tuer des hommes, et étant ivre, entrer chez elle la nuit par la fenêtre sans songer à ce que je suis et pourquoi je suis ainsi, alors ce serait une autre affaire, alors nous pourrions nous comprendre, alors je pourrais être heureux ! J’ai essayé de m’adonner à cette vie et alors, j’ai senti encore plus fortement ma faiblesse. Je ne pouvais oublier moi-même et mon passé compliqué, dissonnant, monstrueux ; et mon avenir m’apparaissait encore plus désespéré. Chaque jour, je vois devant moi des montagnes lointaines couvertes de neige et cette femme majestueuse, heureuse, et le seul bonheur possible au monde n’est pas pour moi ; cette femme n’est pas pour moi ! Le plus affreux, et le plus doux dans ma situation, c’est que je sens que je la comprends et qu’elle ne me comprendra jamais. Elle ne comprendra pas, non parce qu’elle est inférieure à moi, mais au contraire parce qu’elle ne doit me comprendre. Elle est heureuse, elle est comme la nature, égale, tranquille et renfermée ; et moi, être faible et infirme, je veux qu’elle comprenne mon infirmité et mes souffrances. Je ne dormais pas ; la nuit, sans aucun but, je marchais sous ses fenêtres, et je ne me rendais pas compte de ce qui se passait en moi.

» Le 18, notre Compagnie est allée à l’expédition ; j’ai passé trois jours hors de la stanitza, j’étais triste, indifférent à tout. Dans le détachement, les chants, les jeux, les orgies, les racontars sur les décorations me dégoûtaient encore plus qu’à l’ordinaire. Aujourd’hui, je suis revenu à la maison ; je l’ai aperçue, j’ai vu ma cabane, l’oncle Erochka, les montagnes, la neige, et un tel sentiment de joie nouveau, fort, m’a saisi, que j’ai compris tout. J’aime cette femme d’un amour vrai, pour la première et l’unique fois de ma vie, je sais ce qui se passe en moi. Je n’ai pas peur de m’humilier par ce sentiment. Je n’ai pas honte de mon amour, j’en suis fier… je ne suis pas coupable ; si je l’aime, ce fut contre ma volonté.

» J’ai fui mon amour dans le sacrifice de moi-même. Je m’imaginais la joie dans l’amour du Cosaque Loukachka avec Marianka, et je n’ai fait qu’aviver mon amour et ma jalousie. Ce n’est pas un amour idéal, qu’on appelle supérieur, éprouvé déjà auparavant ; ce n’est pas ce sentiment d’entraînement, dans lequel on admire son amour, où l’on porte en soi la source de son sentiment et fait tout soi-même. J’ai éprouvé cela aussi. C’est encore moins le désir de la jouissance ; c’est autre chose. Peut-être aimé-je en elle la nature, la personnification de tout ce qui est beau dans la nature. Mais je n’ai pas ma volonté ; par moi, une force, un élément quelconque l’aime ; c’est tout le monde, toute la nature qui pousse cet amour dans mon âme et me dit : aime. Je l’aime non avec la raison, mais avec mon imagination, par tout mon être. En l’aimant, je me sens partie indivise de toute la nature heureuse, divine. J’écrivais autrefois sur les nouvelles convictions que j’élaborais dans ma vie solitaire, mais personne ne peut savoir avec quelle difficulté elles se sont élaborées en moi, avec quelle joie j’ai reconnu et vu la nouvelle voie ouverte pour moi dans la vie. Je n’avais en moi rien de plus précieux que ces convictions… Et voilà !… l’amour est venu, et je n’ai nul regret de les voir s’évanouir ! Même il m’est difficile de comprendre que j’aie pu m’en tenir à de telles inspirations monotones, froides, abstraites. La beauté est venue et a réduit en poussière tout ce travail égyptien, intérieur, de la vie. Et pas même le regret de tout ce qui a disparu ! Le sacrifice de soi-même n’est que sottise. C’est l’orgueil, l’asile du malheur mérité, c’est le salut de l’envie pour le bonheur d’autrui. Vivre pour les autres, faire le bien ! Pourquoi, quand dans mon âme il n’y a que l’amour de moi-même et un seul désir, l’aimer et vivre avec elle de sa vie ? Maintenant, je désire le bonheur, non pour les autres, non pour Loukachka ; maintenant, je n’aime pas ces autres. Auparavant, j’aurais dit que tout cela est mal, je me serais posé les questions : Qu’adviendra-t-il avec elle, avec moi, avec Loukachka ? Maintenant, cela m’est égal. Je vis non seulement pour moi seul, je n’existe plus par moi-même, quelque chose qui est plus fort que moi me guide. Je suis tourmenté, mais auparavant j’étais mort et c’est seulement maintenant que j’existe. Aujourd’hui, j’irai chez eux et lui dirai tout ! »