Les Cosaques (trad. Bienstock)/Chapitre 34

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 253-258).
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XXXIV


Après avoir écrit cette lettre, très tard dans la soirée, Olénine alla chez son hôte. La vieille était assise sur le banc près du poêle et filait de la soie. Marianka, les cheveux non enveloppés, cousait près de la chandelle. En apercevant Olénine, elle bondit, prit un fichu et s’approcha du poêle.

— Quoi, reste avec nous, Marianka — dit la mère.

— Non, je suis tête nue. — Et elle sauta sur le poêle. Olénine n’apercevait que ses genoux et une de ses jambes gracieusement pendante. Il offrit le thé à la vieille. Celle-ci le régala de lait caillé, qu’elle fît chercher par Marianka. Aussitôt qu’elle eut posé l’assiette sur la table, Marianka regrimpa sur le poêle et Olénine ne sentait que ses yeux.

Ils causèrent du ménage ; la vieille Oulita était enchantée de l’hospitalité. Elle apporta à Olénine du raisin trempé, une galette aux raisins, le meilleur vin, et, avec cette hospitalité grossière et vaniteuse particulière au simple peuple, et qui ne se rencontre que chez les personnes qui gagnent leur vie par un travail physique, elle se mit à régaler Olénine. La vieille qui, au commencement, avait tant frappé Olénine par sa grossièreté, maintenant le touchait souvent par la tendresse simple qu’elle avait pour sa fille.

— Oui, on ne peut se plaindre de Dieu, mon cher ! Il y a de tout chez nous, grâce à Dieu. Nous avons pressé beaucoup de raisins ; nous vendrons trois tonneaux de vin et il en restera assez pour notre consommation. Ne t’en va pas, attends. Nous nous amuserons encore avec toi au mariage.

— Quand sera le mariage ? — demanda Olénine, en sentant tout le sang lui monter au visage et son cœur battre par saccades et douloureusement.

Sur le poêle on s’agita et il entendit le craquement des grains de tournesol.

— Mais quoi, ce pourrait être la semaine prochaine. Nous sommes prêts, — répondit la vieille simplement et avec calme, comme si Olénine n’existait pas. — J’ai tout préparé pour Marianka. Nous la doterons bien. Mais voilà ce qui est un peu dommage, notre Loukachka s’amuse trop. Il est tout plongé dans les orgies ! Un polisson ! Récemment il est venu un Cosaque de la centaine et il a raconté que Loukachka allait chez les Noghaïs.

— Qu’il ne s’y aventure pas, — fit Olénine.

— Et c’est aussi ce que je dis : toi, Loukachka, ne te dérange pas. Bah ! c’est connu, un jeune homme doit s’amuser, mais il y a temps pour tout. Voilà, il a volé, il a tué un Abrek, c’est bien, bravo ! Mais après cela, il faudrait rester tranquille. Mais non, comme ça, c’est tout à fait mal.

— Oui, je l’ai vu deux fois au détachement, il se conduit mal. Il a vendu encore son cheval — dit Olénine. Et il se tourna vers le poêle.

Les grands yeux noirs brillaient sur lui sévèrement, sans aucune douceur. Il eut honte de ce qu’il venait de dire.

— Quoi ! Il ne fait de mal à personne — prononça tout à coup Marianka. — Il s’amuse avec son argent. Puis abaissant les jambes, elle sauta du poêle et sortit en frappant violemment la porte.

Olénine la suivit des yeux dans la cabane, ensuite il regarda la porte, il écouta, sans rien comprendre, ce que lui disait la vieille Oulita. Bientôt-après entrèrent des visiteurs : un vieillard, le frère de la vieille Oulita, avec l’oncle Erochka, et derrière eux Marianka et Oustenka.

— Bonjour, tout le monde, — cria Oustenka. — Tu t’amuses toujours ? — demanda-t-elle à Olénine.

— Oui, je m’amuse — répondit-il ; et il se sentit honteux et gêné.

Il voulait s’en aller et ne le pouvait pas. Se taire lui semblait aussi impossible. Le vieux le tira d’embarras. Il demanda à boire et ils burent. Puis Olénine but avec Erochka, ensuite avec un autre Cosaque ; après, de nouveau, avec Erochka. Et plus il buvait plus son âme devenait triste. Les vieux devenaient tapageurs. Les jeunes filles, installées sur le poêle, chuchotaient en les regardant ; ils ne firent que boire jusqu’au soir. Olénine ne disait mot et buvait plus que les autres. Les Cosaques riaient de n’importe quoi ; la vieille les chassa et ne donna plus de vin. Les jeunes filles se moquaient de l’oncle Erochka et il était déjà dix heures quand tous sortirent sur le perron. Les vieux s’invitèrent eux-mêmes à passer la nuit chez Olénine. Oustenka courut chez elle. Erochka conduisit le Cosaque chez Vanucha. La vieille partit mettre en ordre la cuisine. Marianka restait seule dans la cabane. Olénine se sentait frais et dispos comme s’il venait de s’éveiller. Il observa tout, et laissant les vieux aller en avant, il retourna dans la cabane. Marianka se disposait à aller au lit. Il s’approcha d’elle, voulut lui dire quelque chose, mais sa voix s’arrêta. Elle s’assit sur le lit, replia ses jambes sous elle, se recula, dans le coin, et en silence, d’un regard effrayé, sauvage, le regardait. Visiblement, elle avait peur de lui. Olénine le sentit. Il se sentit gêné et honteux de lui-même et en même temps il éprouvait un sentiment de fierté d’exciter en elle au moins ce sentiment.

— Marianka — dit-il — n’auras-tu jamais pitié de moi ? Je ne sais pas moi-même comme je t’aime.

Elle se recula davantage.

— C’est le vin qui parle en toi. Tu n’auras rien.

— Non, ce n’est pas le vin. Ne te marie pas avec Loukachka, je t’épouserai.

« Qu’ai-je dit ? » pensa-t-il aussitôt qu’il eut prononcé ces paroles. « Dirai-je la même chose demain ? Oui, je le dirai. Assurément, je le dirai et maintenant je le répéterai », lui répondait une voix intérieure.

— Tu m’épouseras ! — Elle le regardait sérieusement et sa crainte semblait s’évanouir.

— Marianka ! je deviendrai fou. Je ne suis pas moi-même. Je ferai tout ce que tu m’ordonneras. Et des paroles follement tendres coulaient d’elles-mêmes.

— Que chantes-tu ! — l’interrompit-elle en attrapant tout à coup la main qu’il tendait vers elle mais elle ne repoussait pas cette main, et la serrait de ses doigts forts, raides. — Est-ce qu’un seigneur épouse une Cosaque ? Va-t-en.

— Mais consentiras-tu ? Je…

— Et que ferons-nous de Loukachka ? — fit-elle en riant.

Il arracha sa main qu’elle tenait et enlaça fortement son jeune corps. Mais elle, comme une biche, sauta, bondit pieds-nus et courut au perron. Olénine, se ressaisissant, s’effraya soi-même. Il se jugea de nouveau effroyablement vilain en comparaison d’elle. Mais sans regretter un instant ce qu’il avait dit, il partit à la maison, et, sans même regarder les vieux qui buvaient, il se coucha et s’endormit d’un sommeil profond comme il n’en avait eu depuis longtemps.