Les Croix de bois/Dans le jardin des morts

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XII
DANS LE JARDIN DES MORTS


La compagnie avançait par à-coups, arrêtée ici par les fusées, plus loin par les blessés qu’on emportait.

Le boyau évasé sortait parfois de terre, comblé par un obus, et, devant soi, on voyait émerger de l’ombre les camarades au dos rond qui galopaient à travers champs, l’arme à la main, puis ressautaient bien vite dans le fossé bouleversé. On ne parlait pas, on grognait à peine : nous filions, vite, comme si le bonheur nous avait attendu au bout.

— Attention ! fit passer à voix basse l’agent de liaison qui nous guidait vers les premières lignes, il y a deux hommes de corvée qui sont restés en travers du boyau. On n’a pas encore eu le temps de les enlever.

Gilbert, qui marchait devant moi, m’avertit :

— Enjambe.

Je butai dans quelque chose : deux boursouflures, deux tertres mous. Foulés par toute une relève, lescorps aplatis se recouvraient déjà d’un mince linceul de boue.

— D’ici demain, on ne les verra plus, fit une voix.

Le marmitage ennemi continuait, régulier, féroce. Mais, dans ce grondement continu, nous n’écoutions que les obus qui se fracassaient près de nous : les autres ne comptaient pas. À chaque salve, on se terrait, tapi sous le sac, guettant la torche rouge de l’explosion. Puis on repartait d’un trot cahotant.

Dans le dos de l’agent de liaison, qui parfois hésitait entre deux boyaux, les hommes grognaient, par habitude.

— C’est malheureux… Toujours les plus c… qu’on choisit pour conduire les autres… Tu vas voir qu’il va nous perdre.

Nous traversâmes en courant une route, jonchée de pierraille et, abandonnant le boyau, nous contournâmes les ruines du village, en nous défilant derrière des bouts de murs qui nous venaient aux reins. Où allions-nous ? Relever qui ? On ne savait pas.

— Plus vite, plus vite, criaillait Morache.

Les fusées maintenant se voyaient très proches, derrière un talus, et leur courbe capricieuse semblait plonger sur nous. On n’entendait plus autour de soi la rumeur étouffée des relèves, le bourdonnement chamailleur des corvées ; tous les bruits s’étaient tus et, sous la rage tonnante du canon, on sentait tout près le grand silence inquiet des tranchées.

— Faites passer : silence, murmura notre guide.

— Aie pas peur, répondit Sulphart, personne ne veut chanter.

Un grand mur barrait la plaine, crevé, démantelé,avec de grands pans presque intacts. Il se dessinait tragiquement noir sur ce ciel de guerre d’un blanc cru. De loin en loin, un moignon d’arbre. Était-ce la sucrerie, depuis qu’on en parlait ? Ou bien le parc du château ?

— C’est là, fit tout bas l’agent de liaison.

Il y avait dans le mur une brèche plus large : on y passa. Des baïonnettes s’accrochèrent, un bidon tinta et, chacun suivant la silhouette d’un autre, on avança, butant dans les pierres. Avec un sifflement deux fusées montèrent, d’un jet pareil.

— Ne bougez pas !

La lumière aveuglante éclaira brutalement l’endroit. Immobiles, sans même remuer la tête, les hommes regardèrent. D’un seul coup d’oeil, ils virent les croix, les dalles, les cyprès : nous étions dans le cimetière. C’était un grand chantier de pierres broyées, d’arbres déchiquetés, et, dominant ces ruines, un grand saint sévère tenait sur ses bras joints un livre de marbre où, chaque nuit, les éclats sifflants gravaient des choses.

— Par ici, première section, commanda le sergent Ricordeau.

Notre file le suivit. Une torpille éclata à vingt pas dans une gerbe rouge. Tout le monde s’abattit. Dans le noir, un blessé cria.

— Allons, vite, pressa le sergent… L’escouade à Bréval ici.

Devant moi, aplati contre un parapet de sacs, un guetteur grogna :

— Bande de c… Si vous gueulez comme ça, vous n’en reviendrez pas un. Les Boches ne sont pas à vingt mètres.

Ricordeau, qui tendait le cou pour reconnaître son monde, plaçait les hommes.

-— Lemoine, au créneau ; tu prends le premier. On va te passer les consignes. Bréval, tu as ces trois gourbis-là pour ton escouade, grouille…

Bréval et d’autres entrèrent dans une étroite chapelle sans toit et je les vis s’enfoncer sous terre, à plat ventre. Demachy, qui me précédait, jeta ses musettes dans un trou noir, au pied d’une dalle, et sauta. Je le suivis. Au même instant un éclatement terrible fit trembler la terre et cela grêla sur notre toit de pierre.

— Il était temps, dit Gilbert.

À tâtons, on cherchait à découvrir les choses autour de soi et nos mains glissaient sur les murs froids. Au-dessus de nos têtes, l’entrée s’ouvrait, comme une lucarne bleue.

— Bouchons ça et allumons.

On accrocha avec des cartouches une toile de tente pliée en deux et Gilbert fit craquer son briquet. La bougie à la mèche écrasée hésita, vacillante, puis la lumière éclaira notre abri. Les quatre murs luisaient, humides. Sur le dallage du caveau, il n’y avait qu’un matelas sale de vieux journaux, où l’on lisait des titres allemands.

— Les anciens locataires nous ont laissé de quoi lire, tu vois… Tiens, il y en a un qui a inscrit son nom.

Sur la chaux nue, en effet, une main patiente avait commencé à graver : « Siegf… » Pourquoi vouloir laisser sa trace dans ce tombeau ?… Et l’autre, le premier qu’on avait couché là, celui dont le nom devait être gravé sur la croix, qu’en avaient-ils fait ?

— Cela ne te fait rien d’être là dedans ?… Au fond, tu sais, avec une couverture dessous et une dessus, on ne sera pas mal.

— Et puis, ces dalles-là, c’est épais, il faudrait que ça tombe en plein dessus. Je prends la veille le deuxième, de trois à cinq ; et toi ?

On s’étendit. La place n’était pas plus large que dans un lit d’enfant ; malgré la capote, la couverture et la mince litière de journaux, on sentait, sous ses reins, le froid de la pierre. J’avais posé la tête sur l’épaule de Gilbert, et, les mains glissées sous les aisselles, le col relevé, j’essayais de dormir. On ne voyait rien, rien…

Là-haut, dans un grondement épouvanté, le bombardement continuait, préparant leur contre-attaque, et, parfois le coup de bélier d’une torpille ébranlait le cimetière. Une sorte de cauchemar lucide hantait mon esprit. Contre mon dos je sentais l’haleine humide du tombeau qui me faisait frissonner.

— Tu as froid ?

— Non.

Les os ?… Où a-t-on jeté leurs os ? Une idée bête me poursuit. Je voudrais sortir pour lire le nom, savoir dans le lit de qui je suis couché. Alors, si une torpille cognait là, ce serait fini ? Pas la peine de nous enterrer, pas même besoin d’une croix : on l’a plantée pour l’autre. N’est-ce pas tenter la mort, n’est-ce pas la narguer, que de coucher dans un tombeau ? Pourtant, ce n’est pas notre faute à nous… Oui, je voudrais connaître le nom de l’autre. Malgré moi, je pense à lui. Je l’imagine couché, bien droit. Et, superstitieux, ayant peur, rigide comme lui, d’êtrepris pour un mort, je me recroqueville, je ramène mes genoux.

— Ce que tu remues !

Une ombre lourde nous écrase. Les deux murs rapprochés nous serrent l’un contre l’autre, comme deux gosses dans un giron. Gilbert non plus ne dort pas : je sens contre ma joue son souffle rapide.

Siegfried… Pourquoi n’est-il pas resté ici, puisqu’il avait gravé son nom ? C’est l’autre mort qui l’aura chassé, qui n’aura pas voulu, et il est allé mourir dehors, n’importe où, dans ces gravats hachés par la ferraille. Ce sont peut-être ses pieds raides qui, tout à l’heure, m’ont fait trébucher.

J’ai vu un mousqueton pendu à la branche d’une croix ; des musettes sont accrochées, où étaient des couronnes ; les obus ont tordu les grilles… En ai-je traversé, naguère, de ces cimetières de campagne où les chèvrefeuilles nouaient leurs branches sur les tombes oubliées ! Une fille en corsage rouge sarclait l’allée. C’était l’été. Non, ils ne pouvaient pas avoir aussi froid que nous, sous leur tertre d’herbe grasse ; nous sommes plus morts qu’eux, sous ces dalles où l’on tremble. Un frisson de froid et d’angoisse, glissant par mes manches, vient me glacer jusqu’au ventre. Ce n’est donc pas un mensonge, ce froid de la tombe dont parlent les poètes ? Oh ! ce que j’ai froid…

Là-haut, les obus, à tâtons, cherchent toujours des hommes dans le noir. On va dormir, pourtant. Nous sommes, sous les croix, cinquante, cent morts qui dormons. Ressuscités, les veilleurs guettent, l’œil dur, par-dessus le parapet qui s’éboule. Combien de songes,combien de rêves, cette nuit, dans ces alcôves éternelles ?

Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats
De dormir, comme ils font, chaudement, dans leurs draps…



Trois jours, cela fait trois jours que nous tenons le cimetière pilé par les obus. Rien à faire, qu’à attendre. Quand tout sera bouleversé, qu’il ne devra plus rester qu’un mélange broyé de pierres et d’hommes, ils attaqueront. Alors, il faudra qu’il surgisse des vivants.

Entre ces quatre murs qui se crénellent et s’effondrent, la compagnie est prisonnière, isolée du régiment par les marmites qui piochent les ruines, par les mitrailleuses qui balaient les pistes.

Le soir, quelques hommes de corvée partent, quelques brancardiers se hasardent. Et vite, en se cachant, ils exhument un homme d’un grand caveau de famille, où des blessés geignent, sans soins possibles, depuis des jours. Ils volent un mort au cimetière.

Ils sont encore six, dans ce tombeau dont les Allemands ont fait un poste de secours. Quand on se penche sur cette bauge, on respire l’odeur terrible de leur fièvre, et la plainte suppliante de leurs râles confondus. L’un d’eux est là depuis une semaine, abandonné par son régiment. Il ne parle plus. C’est une chose tragiquement maigre, avec des yeux immenses, des joues creuses salies de barbe, et des mains décharnées, dont les ongles griffent la pierre. Il ne bouge pas, pour ne plus sentir la blessure assoupiede ses cuisses broyées, mais une soif horrible le fait geindre.

La nuit, on lui porte de l’eau, du café quand il en arrive. Mais, dès midi, tous les bidons sont vides. Alors, brûlé de fièvre, il tend son cou maigre et lèche avidement la pierre du tombeau où l’eau suinte.

Un petit, dans un coin, racle sa langue blanche avec un couteau. Un autre ne vit plus que par l’imperceptible halètement de sa poitrine, les yeux fermés, les dents serrées, toute sa forme ramassée pour se défendre contre la mort, sauver son peu de vie qui tremblote et va fuir.

Il espère, pourtant, ils espèrent tous, même le moribond. Tous veulent vivre, et le petit répète obstinément :

— Ce soir, les brancardiers vont sûrement venir, ils nous l’ont promis hier…

La vie, mais cela se défend jusqu’au dernier frisson, jusqu’au dernier râle. Mais s’ils n’espéraient pas les brancardiers, si le lit d’hôpital ne luisait pas comme un bonheur dans leur rêve de fièvre, ils sortiraient de leur tombe, malgré leurs membres cassés ou leur ventre béant, ils se traîneraient dans les pierres avec leurs griffes, avec leurs dents. Il en faut de la force pour tuer un homme ; il en faut de la souffrance pour abattre un homme…

Cela arrive, pourtant. L’espoir s’envole, la résignation, toute noire, s’abat lourdement sur l’âme. Alors, l’homme résigné ramène sur lui sa couverture, ne dit plus rien, et, comme celui-là qui meurt dans un coin de tombeau, il tourne seulement sa tête fiévreuse, et lèche la pierre qui pleure.



On dirait que rien ne vit, dans ce chantier de gravats brûlé par le soleil. Cette nuit, on tremblait de froid dans les trous, maintenant on suffoque. Rien ne bouge. Écrasé contre le parapet de sacs à terre, dont sa capote a pris la teinte, le guetteur attend, sans un mouvement, pareil à celui qu’on voit couché devant la chapelle, les bras en croix et la nuque béante, le crâne gobé par la blessure.

Les obus tombent toujours, mais on ne les entend plus. Hébétés, fiévreux, nous sommes allés en visite dans la tombe à Sulphart. On la reconnaît à son enseigne :

« Mathieu, ancien maire. »

Du matin à la nuit, il joue aux cartes avec Lemoine, et, comme il perd, il crie, il injurie l’autre et l’accuse de le voler. Lemoine reste tranquille.

— Gueule pas tant, lui dit-il seulement, tu vas réveiller le maire.

Tassés tous les quatre dans le tombeau étroit, nous haletons. Il n’est que trois heures, tous les bidons sont à sec depuis longtemps, et les hommes de corvée qui partent à la brune ne rentreront pas avant minuit. Je ne parle plus, pour avoir moins soif. Cette poussière de pierre pilée et de poudre nous brûle la gorge, et, les lèvres sèches, les tempes bourdonnantes, on pense à boire, à boire comme des bêtes, la tête dans un baquet.

— Tu paieras un seau de vin, hein, Gilbert ? répèteSulphart… On se mettra à genoux autour et on boira à en crever.

Depuis qu’il nous a dit cela, l’idée nous poursuit. Cette jouissance impossible nous fascine jusqu’à l’égarement : boire, boire avec tout son visage, son menton, ses joues, boire à pleine auge.

Par instants, Demachy rage. « À boire, éclate-t-il, je veux boire ! »

Personne n’a plus rien, pas une goutte. Hier, j’ai payé un quart de café quarante sous, mais aujourd’hui le copain a préféré tout garder. Il y a un puits, pourtant, dans le village : une quinzaine d’hommes sont couchés autour. Les tireurs ennemis guettent, grimpés sur un mur ; ils attendent que le camarade qui s’est dévoué arrive, tous ses bidons en bandoulière, et le descendent, en visant bien, comme un gibier. Maintenant, on a posté un sous-lieutenant à l’entrée du boyau, et il empêche de passer. On ne va plus à l’eau que la nuit.

— Je te dis que j’irai moi, gueule Sulphart… J’aime mieux risquer de me faire descendre que de la péter comme ça, je sens que je deviens dingue…

— Y va pas, tu vas te faire tuer, dit Lemoine. Alors, c’est sur lui que Sulphart passe sa rage :

— Nature, toi, tu t’en fous, bouseux, t’as pas soif. C’est pas l’usage de boire quand on est aux champs ; tu t’es habitué à sécher, au cul de la charrue, Parisien en sabots, gaveux de cochons…

— Si t’avais si soif, réplique raisonnablement Lemoine, tu ne gueulerais pas tant…

Alors, on se rassied, le dos au mur, et on attend. Faire la guerre n’est plus que cela : attendre. Attendrela relève, attendre les lettres, attendre la soupe, attendre le jour, attendre la mort… Et tout cela arrive, à son heure : il suffit d’attendre…



Quelqu’un a brusquement soulevé notre toile de tente, et cela a jeté dans le caveau une pelletée de jour.

— Venez vite, Bréval est blessé.

Demachy s’est redressé. Il dormait, une voilette nouée sur la figure, à cause des mouches.

— Hein ! Bréval ?

Et sans retirer sa voilette à ramages, qui sent encore la poudre de riz, il a couru vers la chapelle aux fusées, où l’on a traîné le caporal.

Il est blessé à la poitrine : une balle de shrapnell. Couché, la tête sur la marche de l’autel, il regarde les copains avec des yeux inquiets, de grands yeux apeurés. En apercevant Gilbert il a fait un signe de tête, comme un bonjour.

— Je suis content de te voir, tu sais.

Demachy, les mains tremblantes, dénouait sa voilette.

— C’est commode ton truc, lui dit Bréval. Avec ces garces de mouches, on ne peut pas dormir. On avait tort de se foutre de toi.

Tout de suite fatigué, il a fermé les yeux. Malgré le paquet de pansement, une tache brune s’élargit sur sa capote. Il est bien touché. Brusquement, sa lèvre s’est détendue, et, comme un gosse, il s’est mis à pleurer, à sangloter, avec une plainte douloureuse sous, les larmes convulsives.

Gilbert lui a soulevé la tête, pour la prendre sur son bras, et, penché sur lui, il lui a parlé, la voix bourrue :

— Qu’est-ce que tu as ?… Tu n’es pas fou. Il ne faut pas pleurer, ne te fais pas d’idées, voyons. Tu es blessé, ce n’est rien. C’est un filon, au contraire ; on va t’emmener ce soir à l’ambulance et demain tu coucheras dans un lit.

Sans répondre, sans ouvrir les yeux, Bréval sanglotait toujours. Puis cela s’est apaisé, et il a dit :

— C’est pour ma pauvre petite fille que je pleure.

Il a regardé Gilbert encore un long moment sans parler, puis, semblant se décider, il lui a dit à mi-voix :

— Écoute, je vais te dire une chose, à toi tout seul, c’est une commission.

Gilbert a voulu l’arrêter, lui parler de la belle fiche d’évacuation à la capote, le tromper… Mais il a hoché la tête.

— Non, je suis foutu. Je veux que tu me fasses une commission. Tu vas me jurer, hein ? Tu iras à Rouen, tu verras ma femme… Tu lui diras que ce n’est pas bien, ce qu’elle a fait. Que j’ai eu trop de peine. Je ne peux pas tout te dire, mais avec un aide qu’elle a pris, elle a fait des bêtises… Tu lui diras qu’il ne faut pas, hein, pour notre petite fille… Et que je l’ai pardonnée avant de mourir. Hein, tu lui diras…

Et il s’est remis à pleurer, silencieusement. Personne ne disait rien. Nous le regardions tous, penchés sur lui comme sur une tombe qui s’ouvre. Il s’est enfin arrêté de pleurer, n’ayant plus qu’une plainte aux lèvres, et il s’est tu un moment. Puis ses dents se sontserrées, et se redressant sur ses coudes, l’œil farouche, il a grincé :

— Et puis, non ! Je ne veux pas… Écoute, Gilbert, au nom du bon Dieu, je te demande d’aller à Rouen. Il faut que tu y ailles !… Tu me le jures. Et tu lui diras que c’est à cause d’elle que je suis crevé… Il faut que tu lui dises… Et tu le diras a tout le monde, que c’est une salope, qu’elle faisait la vie pendant que j’étais au front… Je la maudis, t’entends, et je voudrais qu’elle crève comme moi avec son type… Tu lui diras que je lui ai craché à la figure avant de mourir, tu lui diras…

Il tendait son maigre visage, terrible, un peu de bave rouge au coin des lèvres. Blême, Gilbert cherchait à l’apaiser. Il l’avait pris par le cou, très doucement, et voulait le coucher… L’autre, n’en pouvant plus, s’est laissé faire. Il est resté un long moment inerte, les yeux fermés, puis de grosses larmes ont coulé de ses paupières closes.

Penché sur lui, Gilbert lui frôlait le front de son haleine, jusqu’à sentir contre ses lèvres la sueur suprême qui déjà perlait à ses tempes.

— Allons, vieux, ne pleure pas, répétait-il d’une voix que des larmes contenues éraillaient… Ne pleure pas, tu n’es que blessé.

Et il caressait pieusement la maigre tête qui pleurait. Bréval a murmuré plus bas :

— Non… Pour la petite fille… vaut mieux ne pas lui dire tout ça… Tu lui diras qu’il faut être sérieuse hein, pour la petite… qu’il faut lui donner du bonheur, et pas le mauvais exemple. Tu lui diras qu’il faut se sacrifier à la gosse. Tu lui diras que je le lui aidemandé avant de mourir, et que c’est dur de mourir comme ça…

Les mots coulaient de sa bouche, tout doucement, comme coulaient ses larmes. Dans le coin, la tête dans son bras replié, Sulphart sanglotait. Le lieutenant Morache, qu’on avait prévenu, était livide. Il voulait se maîtriser, mais on voyait ses lèvres et son menton trembler.

Bréval ne bougeait plus ; il n’entendait que sa respiration courte qui sifflait. Mais il a brusquement sursauté dans les bras de Gilbert, comme s’il cherchait à se redresser, et, lui serrant durement la main, il a gémi, en suffoquant :

— Non… Non… je veux qu’elle sache… J’ai eu trop de chagrin… Tu lui diras que c’est une garce, tu lui diras…

Il parlait avec peine à présent, et il dut s’arrêter épuisé. Sa tête retomba lourdement sur le bras de Gilbert, dont la capote se tachait de sang. Plus pâle que le mourant, il le berçait et, doucement, lui essuyait la bouche, où l’écume venait crever en bulles rosâtres. Bréval chercha encore à ouvrir ses yeux aux paupières trop lourdes, et voulut parler :

— Petite fille heureuse… faut pas… Tu lui diras, hein… tu…

Sa prière inconnue s’éteignit, comme vacillait le dernier regard dans ses yeux de pauvre homme. Et, comme s’il avait cru lui garder encore un instant de vie en le cachant à Celle qui emporte les morts, Gilbert le serrait contre sa poitrine, sa joue contre sa joue, les mains sous ses épaules, et pleurant sur son front.



— Ils attaquent !

Gilbert et moi avons bondi ensemble, assourdis. Nos mains aveugles cherchent le fusil et arrachent la toile de tente qui bouche l’entrée.

— Ils sont dans le chemin creux !

Le cimetière hurle de grenades, flambe, crépite. C’est comme une folie de flammes et de fracas qui brusquement éclate dans la nuit. Tout tire. On ne sait rien, on n’a pas d’ordres : ils attaquent, ils sont dans le chemin, c’est tout…

Un homme passe en courant devant notre trou et s’abat, comme s’il avait buté. D’autres ombres passent, courent, avancent, se replient. D’une chapelle ruinée, les fusées rouges jaillissent, appelant le barrage. Puis le jour semble naître d’un coup ; de grandes étoiles blafardes crèvent au-dessus de nous, et, comme à la lueur d’un phare, on voit naître des fantômes, qui galopent entre les croix. Des grenades éclatent, lancées de partout. Une mitrailleuse glisse sous une dalle, comme un serpent et se met à tirer, au tir rapide, fauchant les ruines.

— Ils sont dans le chemin, répètent les voix.

Et, aplatis contre le talus, des hommes lancent toujours des grenades, sans s’arrêter, de l’autre côté du mur. Par-dessus le parapet, sans viser, les hommes tirent. Toutes les tombes se sont ouvertes, tous les morts se sont dressés, et, encore aveuglés, ils tuent dans le noir, sans rien voir, ils tuent de la nuit ou des hommes.

Cela pue la poudre. Les fusées qui s’épanouissent font courir des ombres fantastiques sur le cimetière ensorcelé. Près de moi, Maroux, en se cachant la tête, tire entre deux sacs dont la terre s’écoule. Un homme se tord dans les gravats, comme un ver qu’on a coupé d’un coup de bêche. Et d’autres fusées rouges montent encore, semblant crier : « Barrage ! barrage ! »

Les torpilles tombent, par volées, défonçant les marbres. Elles arrivent par salves, et c’est comme un tonnerre qui rebondirait cinq fois.

— Tirez ! tirez ! hurle Ricordeau qu’on ne voit pas.

Abasourdis, hébétés, on recharge le lebel qui brûle. Demachy, sa musette déjà vide, a ramassé les grenades d’un copain tombé et les lance, avec un grand geste de frondeur. Dans le fracas, on entend des cris, des plaintes, sans y prendre garde. Il y en a certainement qui sont ensevelis. Un instant, les fusées découvrent un grand mort, couché sur une dalle, tout en long, comme un homme de pierre.

En rafale, notre barrage arrive enfin, et une haie rouge de fusants crève la nuit, en tonnant. Les obus se suivent, mêlant leurs aiguillées, et cela forge une haie de fer au-dessus de nous. Percutants et fusants se plantent furieusement devant nos lignes, barrant la route, et, empanaché de fusées, claquant d’obus, le cimetière semble vomir des flammes. D’un parapet à l’autre, les hommes courent sans savoir, trébuchant, se poussant. Beaucoup culbutent, la tête lourde, les reins plies, et les tombes en vomissent toujours d’autres, dont les shrapnells et les fusées découvrent les silhouettes traquées.

Au centre, devant le saint impassible, les torpillespiochent, hachant les soldats sous les dalles, écrasant les blessés au pied des croix. Dans les tombes, sur les gravats, cela geint, cela se traîne. Quelqu’un s’abat près de moi et me saisit furieusement la jambe, en râlant.

Les coups précipités nous cognent sur la nuque. Cela tombe si près qu’on chavire, aveuglé d’éclatements. Nos obus et les leurs se joignent en hurlant. On ne voit plus, on ne sait plus. Du rouge, de la fumée, des fracas…

Quoi, est-ce leur 88, ou notre 75 qui tire trop court ?… Cette meute de feu nous cerne. Les croix broyées nous criblent d’éclats sifflants… Les torpilles, les grenades, les obus, les tombes même éclatent. Tout saute, c’est un volcan qui crève. La nuit en éruption va nous écraser tous…

Au secours ! Au secours ! On assassine des hommes !