Les Croix de bois/La maison du bouquet blanc

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XIII
LA MAISON DU BOUQUET BLANC


C’est la fin du dîner. Qu’on serait bien s’ils se taisaient. La lumière jaune de la bougie danse dans une bouteille vide. Il reste un peu de vin au fond des quarts, un vin blond, un peu trouble, qui poisse les doigts et caresse la gorge. Dans l’âtre, de grosses solives se consument en pétillant.

Penché sur une bassine fumante, rouge et luisant de sueur, Sulphart attentif prépare notre vin chaud. Il a retroussé ses manches jusqu’aux coudes et largement ouvert sa chemise sur sa poitrine velue. À son côté gauche pendillent six épingles nourrice mises en brochette : le seul insigne qu’on n’ait pas volé aux soldats. Lemoine est assis devant le feu, sur un billot, ses larges mains inutiles tombées placidement jointes entre ses genoux, et il regarde faire son copain avec un petit sifflement qui n’a l’air de rien mais où Sulphart, susceptible, devine une critique.

— T’espère pas m’apprendre à faire du vin chaud,non, peau d’hareng, raille-t-il avec aigreur. J’dis et j’prétends que, pour adoucir, il faut ajouter deux quarts de flotte par litre de pivre et mettre cinq bons morceaux de sucre par quart.

— C’est de trop, répond tranquillement Lemoine. Tu ne sens plus l’vin.

— On ne sent plus l’vin, qu’il dit !

Mais, au lieu de se mettre en colère, Sulphart hausse simplement les épaules, comme s’il acceptait bénévolement d’être outragé.

— J’aime mieux pas discuter, tiens, t’y mets tout de suite d’la mauvaise foi.

Lemoine ne réplique pas. Il crache dans le feu et songe à des choses… Le vin chante dans la bassine.

Les murs de la ferme sont très vieux, trapus et noircis. La fenêtre a des petits carreaux poussiéreux que le clair de lune traverse en hésitant. De précieuses toiles d’araignées, qu’on dirait de velours gris, pendent du plafond où se tord une énorme poutre de châtaignier. Toute la guerre et tous les champs, tout cela tient dans cette pièce sombre, raconté par quelques objets disparates qui traînent : des terrines sur un bahut bancal, des cartouches dans une jarre, des sacs d’on ne sait quoi, des fusils alignés, des casques, un grand van.

Accroupi sur un petit escabeau de trayeuse, Broucke fait rôtir ses jambes nues, regardant fumer son pantalon bleu qu’il a mis à sécher au-dessus de l’âtre, avec le linge de Maroux.

— J’pourrai cor mieux dormir, explique-t-il à notre nouveau caporal. Ché poux n’me maqueront plus le ventre.

À la grande table – un antique établi au bois entaillé, avec une planche sur deux paniers en guise de chaise – l’escouade achevait son repas, dans un brouhaha. Un camarade mangeait debout, lapant dans son assiette de fer-blanc. À genoux, un autre cassait du bois mouillé, des branches pluvieuses d’automne qui brûlaient en fumant.

Brutalement poussée, la porte s’ouvrit, laissant entrer la nuit froide, comme un intrus.

— Aux distributions, les gars ! cria le gros Bouffioux, qui c’est qui vient avec moi ?

— J’y vas, répondit Maroux.

— J’te suis, dit le petit Belin en se levant.

— Oublie pas de revenir, hein, cria Sulphart au cuisinier, sans ça, gare tes os. T’as promis de payer le coup.

La porte se referma et notre intimité sembla soudain meilleure, la chaleur plus douce :

— On se dirait chez soi, murmura un copain heureux.

Rares minutes où le bonheur vient nous visiter, comme un ami qu’on n’espérait plus revoir. Rares instants où l’on se souvient d’avoir été un homme, d’avoir été un maître, le plus puissant de tous : son maître. Un feu qui flambe, une table, une lampe, voici le passé qui revient…

Un des nouveaux s’étant essuyé les mains après son pantalon de velours, sortit délicatement une photo de son livret militaire écorné.

— Elle est jeunette, hein ? C’est ma femme… Elle avait pas dix-huit ans quand je l’ai eue.

— T’as plus de goût qu’elle, lui dit Sulphart.

— Qui c’est qui t’remplace depuis qu’elle est veuve ?

Broucke se mit à rire. Pourtant, un tic avait tiré la bouche du camarade, et, presque bégayant, il répliqua :

— Dec… pas. J’trouve pas mariole qu’on blague là-dessus. Si t’étais marié, tu comprendrais.

— J’suis marié, crâna Sulphart. Seulement, j’suis pas jaloux : la mienne s’explique pour m’envoyer des colis.

Les autres avaient tous sorti une photo, d’un portefeuille usé ou d’un livret gras de sueur. On se les passait de main en main, portraits gauches de jolies filles endimanchées et de ménagères en robe noire, serrant contre elles un gosse à la cravate bien nouée.

À la grande table, on se disputait le dessert : des biscuits fades et poussiéreux que Gilbert avait offerts. On buvait beaucoup. Devant le feu, le petit Belin racontait une histoire.

— C’étaient des gars morts à l’ambulance. T’as pas vu le cercueil du quatrième ? Le sang avait coulé à travers, ça avait taché le drapeau. C’était le sergent, celui-là…

Ils vidaient quart sur quart, la face allumée.

— Tu te souviens du jour qu’on a cassé la gueule au père Cent… Trente litres pour huit ! C’qu’on était pleins…

— Et le nouveau juteux, un Corse…

Sulphart et Lemoine, qui avaient fait le partage du vin chaud, échangeaient leurs souvenirs à tue-tête, comme s’ils s’étaient confessés à toute la ferme.

— Y gueulaient tous : « Tirez pas ! Camarades anglais ! » Et tout d’un coup, pif, ping ! ping !… C’étaient les Boches… Ah ! les fumiers !

— Moi, j’avançais en tenant ma musette devant moi, comme si ça pouvait arrêter une balle… Ce qu’on est bille, dans ces moments-là.

Demachy les écoutait en respirant la chaude haleine de son vin chaud. À ce moment, on entendit galoper dans la cour, et Bouffioux entra en soufflant.

— Hé ! les gars, dit-il en jetant sur l’établi son sac plein de lentilles, on va se marrer. J’paye le coup dans une boîte où il y a des poules.

Tous s’étaient retournés, alléchés et méfiants.

— Quoi ? Tu cherres… Non, sans blague, tu veux nous l’mettre.

Mais la face épanouie du gros Normand, sa peau radieusement tendue, ses yeux luisants, tout prouvait qu’il ne mentait pas.

— Des poules qui marchent, parfaitement, affirma-t-il. Des poules qu’en demandent.

— Elles en auront ! hurla Sulphart.

Tous se levèrent en se bousculant, et entourèrent Bouffioux.

— C’est le grand Chambosse, de chez le vaguemestre, qui m’a raconté… C’est une crèche au bout du patelin, une grande maison qu’a les volets fermés, comme de bien entendu. Et, pour qu’on se gourre pas, les gonzesses ont accroché un bouquet blanc à la porte.

Un tumulte éclata, de rires et de cris. La chair allumée, ils s’apprêtaient hâtivement et se bourraient les côtes en rigolant. Fébrile, Broucke se reculottait,enroulant sa ceinture de flanelle sans la tendre, comme une corde, autour de son pantalon mouillé.

— Partez point sans mi, suppliait-il.

— En patrouille, les gars ! beuglait Sulphart, déjà sûr de les séduire toutes.

Seul, Gilbert restait calme. Il semblait se méfier.

— Je le connais, Chambosse, me dit-il, un voyou, un bourreur de crâne… Il aura voulu faire marcher ce gros idiot.

Mais les autres étaient déjà prêts.

— On n’attend pas Maroux ? Tous protestèrent, pressés d’y être.

— Ah non, allons-y vite, des fois qu’ils auraient trop de monde. Il nous rejoindra.

Nous partîmes. La terre gercée de cette nuit de novembre sonnait sous les pas comme une boîte creuse. Le ciel lui-même semblait glacé, un grand ciel d’étain sombre, tout piqué d’or. Dans les granges voisines, on chantait en chœur. Par une fenêtre aux carreaux cassés, j’aperçus quelques visages brutalement éclairés par une lanterne, et, dans le fond noir de la salle, des ombres qui dansaient au son de l’accordéon. Devant la mairie, accroupis autour d’une flambée, des mitrailleurs préparaient un brûlot dans une gamelle.

— Où que vous allez ?

— En reconnaissance, leur répondit Sulphart qui courait devant.

On s’était mis en file indienne, comme une relève dans les boyaux. Ne connaissant que cela, on jouait à la guerre.

— Pas si vite en tête, criait Belin.

— Faites passer, la troisième ne suit pas…

— Attention au fil !

Sulphart imitait la voix croassante du commandant.

— Mais on s’y perd, dans ce secteur, on s’y perd. La liaison à moi…

Le clair de lune poudrait les champs et couchait sur la route blanche l’ombre des arbres. La nuit avait détaché les bois ancrés au sol et on les voyait prendre la mer, sur la brume infinie. Là-bas, le canon fatigué n’aboyait plus. On se mit à chanter. Broucke nous conduisait, sans savoir où c’était. Gilbert et moi venions derrière, en nous donnant le bras.

En revenant de Montmartre,
De Montmartre à Paris,
J’rencontre un grand prunier qu’était couvert de prunes,
Voilà l’beau temps…

Nous chantions à tue-tête comme si nous avions voulu dépenser notre joie brutale à coups de gueule.

Voilà l’beau temps,
Ture-lure-lure,
Voilà l’beau temps,
Pourvu que ça dure,
Voilà l’beau temps pour les amants.

— Ne criez pas comme ça, nous dit Maroux qui nous rejoignait au galop. On va se faire poirer.

— Sûrement, approuva Lemoine, qui suivait en traînant ses grands pieds paresseux. Et si les poules entendent gueuler, ça sera midi pour entrer.

Obéissants, nous étouffâmes notre joie en gros rires assourdis.

— J’m’en ressens, confessait Sulphart.

— Y paraît que la patronne, c’est une bath brune, expliquait Bouffioux, une belle femme tout à fait.

— Mi, j’l’o vue, s’écria Broucke. Ele o une paire ed’z’yeux grands comme m’n’assiette… Ah ben, si c’est cheulle-lo on auro du plaisir…

Nous arrivions au bout du pays, où les fermes s’espaçaient. Quelque chose de sombre se dessina, tassé sur le bord de la route.

— Une sentinelle ! s’exclama Maroux.

Le soldat, un vieux territorial, nous regardait venir sans émotion, accoudé sur son fusil. Un cache-nez qui l’entortillait jusqu’aux yeux étouffait sa voix.

— Vous n’avez pas le mot ? nous demanda-t-il. C’est Clermont…

On passa vite, heureux de l’aubaine, et bientôt, dans la nuit légère, nous aperçûmes une grande bâtisse peinte de lune, avec ses volets clos.

— C’est là !

À pas muets, nous approchâmes. Oui, c’était bien là : un bouquet blanc était fixé au-dessus de la porte. Tous le virent en même temps et un murmure de joie remercia Bouffioux.

— J’cogne, dit Sulphart agité.

Il frappa. Nous écoutions, respirant à peine, serrés coude contre coude. Broucke avait un petit rire de poule qui glousse. Sulphart, l’oreille collée au panneau de la porte, nous fit signe de nous taire. On entendit marcher, puis une clef tourna dans la serrure et laporte s’ouvrit à demi, comme une bande de lumière. Une seconde, nous entrevîmes un beau visage de femme, très pâle, avec des bandeaux noirs. Puis aussitôt, brutalement, la porte se referma.

— C’est cheulle-lo, s’était écrié Broucke, n’ayant vu que les yeux, les beaux grands yeux.

— Quoi qu’y s’passe ? s’étonna Bouffioux.

Et nous restions interloqués, déçus, devant la porte refermée. Personne ne comprenait.

— Elle est louf la môme, grogna Sulphart prêt à se fâcher. Hé ! là dedans…

Et il cogna à la porte.

— Ils vont pas nous laisser à la cour, non ?

Lemoine, qui se tenait en arrière, les mains dans les poches, hocha sentencieusement la tête.

— Elle a trouvé qu’on était d’trop, jugea-t-il. Y en a qu’auraient dû s’planquer.

— C’est pas une raison pour ne pas ouvrir, ragea Sulphart.

Et brutalement, le poing ferme, il cogna plus fort. Rien ne répondit.

— Non, comment que j’dresserais ça à coups de latte, si j’étais civil, mâchonnait-il, les dents serrées.

Lemoine espérait encore. Il ne pouvait pas croire que ce chaud bonheur qu’il avait convoité s’était si vite enfui.

— Sans charre, murmura-t-il, elle va revenir…

— On a de quoi payer, cria Bouffioux, qui connaissait le cœur des femmes.

Lemoine, à tout hasard, cria le mot d’ordre : « Clermont ! Clermont ! » pensant qu’on n’admettait peut-être dans la maison que les militaires en règle.

Chacun à son idée se mit à brailler quelque chose, croyant décider les femmes.

— Hé ! les poules. On vient pour vous pousser la romance. Ouvrez-nous, quoi. On a des sous… On paye le Champagne.

Pinçant une imaginaire mandoline, Sulphart se mit à chanter une sérénade sous les fenêtres éclairées :

Si je chante sous ta fenêtre,
Ainsi qu’un galant troubadour…

Un autre tambourinait plus fort contre la porte, sur la cadence des lampions, en criant : « La patronne ! La patronne ! » tandis que Broucke s’égratignait à vouloir escalader les murs jusqu’aux persiennes closes. On n’ouvrait toujours pas. Alors, tous en chœur, on attaqua un refrain :

Si tu veux faire mon bonheur
Marguerite ! Marguerite !
Si tu veux faire…

Les femmes devaient aimer la musique : la porte se rouvrit, toute grande cette fois.

— Ah ! cria notre bande.

Ce fut comme une longue clameur de feu d’artifice, à la première fusée. Et l’on s’élança…

La belle brune se tenait en arrière, levant sa lampe pour nous éclairer. Ils voulaient tous entrer ensemble, et s’écrasaient en riant. Ayant foncé le premier, Sulphart tendait déjà goulûment les mains. La femme le repoussa.

— Vous venez pour vous amuser, dit-elle, d’une voix dure qui me surprit, vous voulez voir ?… Tenez, c’est joli, ça vaut la peine…

Et, brutalement, elle poussa une porte…

Dans la grande pièce froide et nue, une bougie veillait, près d’un petit lit de fer. Un enfant y était couché, tout blanc, ses mains frêles serrant sur sa petite poitrine un gros crucifix noir. Une branche de buis baignait dans une soucoupe. Sans un cri, effarée, l’escouade reflua.


C’est la coutume, dans ce pays, de placer un bouquet à la porte des maisons où est mort un enfant.