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Les Déracinés/XII

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Bibliothèque-Charpentier – Eugène Fasquelle Éditeur (p. 282-308).

CHAPITRE XII

LA VRAIE RÉPUBLIQUE

Dès le 6 mai, Mouchefrin reçut un petit bleu :

« On désirerait connaître ce que vous vouliez dire hier, 5 mai, dans la cour des Invalides.

« Astiné Aravian, Balzac
« Villa des Anglais, rue de Balzac. »

Le lendemain, il gagna, vers dix heures du matin, la montagneuse petite rue. Il attendit longtemps dans ce qu’on nomme un élégant appartement garni ; on lui avait apporté du vin de Porto et des cigarettes de dames. Astiné enfin apparut : certainement, elle était toujours une créature de haut luxe et une personne très décidée. L’affreux garçon, en se dandinant, l’accueillit avec des sens très montés, que la timidité qu’elle lui imposa ne parvint pas complètement à abattre.

La conversation ne prit pas les chemins qu’il avait imaginés.

— Il me semble vous avoir vu chez M. Sturel ? Il habite toujours au même endroit ? Que fait-il ?

— Il tâche d’épouser une petite fille, Hélène Alison.

Il parlait au hasard, mais son désir de porter un coup à la questionneuse le servait assez heureusement. Elle ne fit rien paraître.

— Je connais cette demoiselle : c’est une bonne petite, dans son espèce, mais c’est un ridicule pour M. Sturel de penser déjà à se procurer des enfants. Mouchefrin s’attardait, fort déçu par cet accueil. Elle s’étonna de s’être intéressée à un garçon qui avait des amis aussi laids que ce nain. Elle lui tendit la boite de cigarettes :

— Tenez ! voilà une petite provision… Peut-être avant de fumer, vous voudriez déjeuner ? On va vous servir… Vous n’avez pas faim ?… Eh bien ! à l’occasion, prévenez M. Sturel de mon retour ; et puis vous m’apporterez sa réponse.

Le petit homme sortit enragé de cette conclusion. Il était venu pour plaire ; on l’avait traité à peu près comme le facteur à qui, dans les fermes de Lorraine, on offre un verre de vin. Néanmoins, il se rendit chez Racadot pour se vanter.

Il le rencontra qui courait au Café Voltaire, à un rendez-vous de toute la bande pour l’organisation du journal. Il se plaignit qu’on ne l’eût pas convoqué.

— Est-ce que Foyot soumet la carte aux clients à qui, sur le trottoir, chaque matin, il distribue ses restes ? — lui expliqua grossièrement, mais avec amitié tout de même, Racadot.

La crainte de risquer son argent le rendait bilieux et, d’ailleurs, il aimait à jouer les dompteurs. Au Voltaire, deux minutes plus tard, devant Rœmerspacher, Saint-Phlin, Sturel, ce Bidel fut magnifique d’émotion sincère, de déférence, de générosité. Il mettait le journal la Vraie République à la disposition de ses amis : il les reconnaissait plus intelligents et mieux favorisés que lui par la naissance ; mais il en attendait un appui fraternel. Sur ses ressources, de quelque façon qu’on le poussât, il fut bref. Il avait fait son héritage et le risquait, parce qu’« après la visite au Tombeau de Napoléon, il avait foi dans ses vieux camarades… »

— Et puis, on doit gagner de l’argent !

Avec Mouchefrin, il passa dans la petite salle de la rue de l’Odéon, pour laisser leurs amis délibérer. Ceux-ci pressèrent Renaudin de questions. Fallait-il s’engager là-dedans ? Racadot refusait de s’expliquer sur ses fonds : en avait-il ? et d’où ?

— C’est son affaire, dit Renaudin. Il ne vous demande aucun sacrifice : qu’est-ce que vous aventurez ?… Il me tâtait, me pressait, depuis le soir où j’ai invité Rœmerspacher à écrire dans la Vraie République. J’ai servi d’intermédiaire. On lui donnera le journal en location pour 750 francs par mois ; au bout de trois ans, il deviendra sa propriété. Ainsi, pas de capital à avancer. Je vois, d’ailleurs, à ce brave Racadot, un joli génie ; je le guide : bientôt il me dépassera. Pour la rédaction, tout de suite il m’a dit : « Je ne paierai pas ; « pour la composition, loin de s’adresser à des ouvriers syndiqués, il emploiera des femmes ; ne se proposant pas de faire un journal d’informations, il évitera à peu près le travail de nuit : une colonne de nouvelles en dernière heure lui suffira. Enfin, il se charge de l’administration avec le concours d’un meurt-de-faim que Portalis a chassé pour escroquerie : un très habile homme qu’il suffira de surveiller… Quant au loyer, c’est là que je l’admire : il a trouvé un imprimeur en faillite qui, trop heureux de travailler, se passe de bénéfice… juste les cent sous pour manger… Je regrette que vous n’ayez pas la compétence d’apprécier le devis mensuel où déjà nous sommes arrivés ! C’est un chef-d’œuvre !… Et Racadot fera mieux encore ! Sur cette table de café, il leur expliqua ses calculs :

dépenses recettes
Papier. — 15,000 exemplaires à 10 francs le mille
4.500 f    
Vente Paris. — Dans les kiosques, 2500 exemplaires à 7 fr.50 le cent
5.625 f
Composition et tirage. — jusqu’à 20,000, 190 francs par jour
5.700 f    
Vente Paris. — Par les crieurs, 3.000 exemplaires à 1 fr. le cent
900 f
Départ et poste, 30 fr. par jour
900 f        
Administration
1.200 f        
Porteurs pour distribution dans Paris, 180 francs par jour
2.400 f    
Hachette et correspondants de province, 1.000 exemplaires à 7 fr. 50 le cent
2.250 f
Fermage
750 f        
Loyer
" f        
Contributions
" f    
Abonnés, 500 à 40 fr.
1.666 f
Rédaction
" f        
Feuilleton
" f    
Annonces, minimum
2.500 f
Havas
600 f    
Bulletin financ., idem
2000 f
  _____ f       _____ f
  16.050 f       14.941 f

— Vous voyez que la situation n’est pas mauvaise. Quinze cents francs par mois à trouver… Le titre est bon ; seulement un peu oublié. Avec cinq mille francs, on fera un lancement fort convenable… Ah ! le propriétaire actuel est malin de se réserver une part dans les bénéfices. Enfin, ne l’oubliez pas, au bout de trois ans, la Vraie République appartiendra en propre à Racadot.

Tous, d’abord, crurent devoir admirer.

— Ce serait superbe, dit Rœmerspaeher, mais une seule chose est sûre : à savoir que dans l’année il devra payer cent quatre-vingt-seize mille six cents francs. Les a-t-il ?

— Tu supposes qu’il ne ferait aucune rentrée ! C’est inadmissible… Vous vous rappelez qu’il nous a toujours parlé de l’héritage de sa mère ? Son père le lui aura livré.

— Pauvre garçon ! dit Saint-Phlin. Avec cette somme-là, comme il aurait des vignes et qu’il serait tranquille à Custines !

Renaudin, pendant deux minutes, fit les gestes d’un homme d’action qui entend radoter. Puis il parla :

— Pour que votre journal eût à peu près une certitude de réussite, il faudrait un million ! Sans ce capital, tout dépend du hasard, c’est-à-dire, au cas particulier, de l’intérêt que vous présenterez au lecteur. L’Intransigeant n’a jamais touché au versement de ses souscripteurs : il a vécu sur la vente de son premier numéro. Racadot, probablement, n’est pas millionnaire : que nous chaut, dès lors, s’il dispose de cent ou deux cent mille francs ? C’est votre effort qui suppléera.

Devant un problème ainsi posé, ces enfants, qui n’avaient qu’une éducation de héros, se fussent méprisés de reculer.

Quand Racadot connut qu’ils acceptaient, il alla se promener au Luxembourg en tenant Mouchefrin par le bras. Il avait le sang à la tête et il aimait tendrement son compagnon, car il avait besoin d’un confident.

Dans ce beau jardin, des petits garçons jouent, jettent du pain au cygne, éprouvent des sentiments confus pour des petites filles, s’emplissent des sensations obscures qui pour jamais donnent de la vie aux dames en pierre, aux vieux arbres, à tout ce décor. Il est pour les Parisiens nés sur la rive gauche une patrie qui se prolonge dans le passé. Racadot et Mouchefrin, accoudés aux terrasses italiennes, ne voient de repos et de plaisir que dans l’avenir : une telle journée est trop mélangée d’inquiétude pour que les lieux où ils la passent deviennent jamais selon leur goût pleinement agréables. Aux yeux de l’étranger qui vient visiter ce sable célèbre, ils sont des figurants de cette fameuse et fantaisiste jeunesse des Écoles, mais en vérité, ils ont dans l’âme moins d’idylle que le cygne du bassin qui, tout le jour, se préoccupe exclusivement de sa nourriture. Le cygne après tout n’a jamais eu de mécompte : il est assuré par son expérience quotidienne de trouver à heures fixes une bonne pâtée. Racadot, à la belle heure du soleil tombant, songe à réduire encore un budget que le compétent Renaudin a déclaré incompressible.

Plus tard, dans la nuit pourtant, il a besoin d’ouvrir son cœur, il dit à Mouchefrin :

— Promets-moi qu’à personne tu ne révéleras le chiffre exact de mes ressources…

Il lui tendait une lettre de son père, le marchand de bois :

« Mon cher fils,

« Puisque tu as le grand tort de l’exiger, je te mettrai en possession. Tu ne te figures pas le mal que j’ai en ce moment pour faire face à mes affaires de commerce ; le détail en serait trop long. Si tu voyais mes comptes et le retard de mes paiements, et les marchandises que j’ai sur le chantier !

« Tu me dis que tu ne pourrais pas vivre avec M. Claudin, le notaire de Pont-à-Mousson, qui t’aurait cédé son étude dans huit ans. Celui qui doit gagner sa vie doit supporter tous les caractères. Quand on fait bien son travail, on ne craint pas son maître. Moi, lorsque j’étais ouvrier, c’est toujours les maîtres qui dépendaient de moi : et toi, qui travailles bien, tu t’entendrais avec les patrons les plus méchants… »

— Passe la morale ! criait Racadot.

Le marchand de bois concluait en annonçant à son fils un premier envoi de dix mille francs sur les quarante mille, montant réel du fameux héritage.

— Avec cela on pourrait vivre indéfiniment ! dit Mouchefrin d’un ton respectueux.

— Mouchefrin, répliqua le géant, tu as toujours été sensuel. Crois-tu que les parents de Sturel, de Saint-Phlin, de Rœmerspacher se sont contentés dès qu’ils ont eu le nécessaire ?…

Quarante billets de mille ! C’était une fortune durement gagnée, épargnée monnaie par monnaie, en province, dans ces villages de Lorraine où l’argent ne représente devant l’imagination que la nourriture, l’habitation, le vêtement, quelques outils, et puis l’impôt, ce qu’on donne à la puissance mystérieuse de l’État, c’est-à-dire à la civilisation qu’on entretient sans la connaître. Tous ces humbles objets de nécessité, ce pain, cette cotonnade, cette chétive maison, on allait délibérément les transformer en quelque chose de supérieur même à l’État : l’argent de la pauvre mère Racadot va servir à contrôler l’État, la civilisation… C’est le petit-fils des serfs de Custines qui montre cette audace. Peu importent ses intentions secrètes et s’il veut simplement gagner de l’argent ; son acte est prodigieux.

Avec eux tous, nous sommes allés au tombeau de Napoléon ; quand leurs pensées se gonflaient, on craignait qu’il n’en arrivât comme des ballons coloriés qui amusent les enfants dans les promenades et qui, après vingt-quatre heures, tout flasques, deviennent de tristes vessies. Maintenant, quand Rœmerspacher réfléchit, quand Sturel rêve, quand Saint-Phlin s’enorgueillit de ses aïeux et croit qu’ils lui ont légué des devoirs, nous sommes rassurés : par Racadot, ces esprits vont passer à l’acte. Et même, par la nécessité de s’exprimer, ils auront davantage à exprimer.

Rœmerspacher, que désignait le succès de son article sur Taine, s’excusa sur son travail pour refuser la rédaction en chef. Sturel accepta. — Parmi les causes qui ont aidé à la formation de Sturel, l’une des plus importantes est l’action continue des femmes. Leur nature nerveuse se communiquait au jeune homme, et les alternatives de plaisir passionné et de mélancolie où elles le plaçaient l’affinaient en l’usant insensiblement. Sturel n’a que faire de ces amples loisirs dans lesquels une nature virile saurait se développer ; il lui faut des soucis et une tâche qui pèse sur sa vie comme pèserait un maître. Ainsi lui convient ce que repousse son sage ami. Tous les deux cependant, avec Saint-Phlin et Suret-Lefort, formèrent le comité de rédaction.

— Je ne suis ni philosophe ni politicien, avait dit Renaudin mécontent : je ne puis écrire dans ton journal s’il ne paie pas ; c’est ma moralité professionnelle. Mais donne-moi les théâtres : ils n’intéressent ici, je le pense, que la Léontine ; je lui enverrai des loges.

— Nous les vendrons, dit Racadot : la Léontine ira au paradis.

— Et moi, se plaignit Mouchefrin, parce que je suis pauvre, me repousse-t-on du comité ?

On l’allait inscrire, sans l’opposition de Racadot :

— Depuis quand paie-t-on le maçon avant que la maison soit bâtie ? Tu es homme de peine, Mouchefrin. Toi, la Léontine et moi, nous nous enfermons dans l’administration.

Le comité de rédaction crut voir ces deux-là qui, nus jusqu’à la ceinture, descendaient, chauffeur et mécanicien, dans la machinerie brûlante du joli navire de plaisance et de guerre qui les allait promener sur le monde. Tous échangèrent des poignées de main, d’une espèce qu’ils ignoraient encore : en associés.

On jugera une étrange folie d’entreprendre un journal avec 40,000 francs, quand il y faudrait, selon les connaisseurs, un million, et que le plus strict devis monte à 196,600 francs. Reportons-nous toutefois à ces dates.

De 1872 à 1882, pendant les années de grande spéculation, chaque maison de coulisse servait gratuitement un journal aux capitalistes de province pour les renseigner et les tenter. À ces organes spéciaux, les financiers préféraient la presse politique qui est en contact quotidien avec un public qu’elle passionne. De là, ces feuilles qui pullulaient et dont quelques-unes firent de vraies fortunes. Les émissions les nourrissaient. Sans doute, le krach de juin 1882 a, depuis deux ans, suspendu ces ressources et, précisément, déterminé la décadence de la Vraie République ; mais, dans le milieu de l’année 1884, et quand les plus habiles annoncent tous les jours une reprise, Racadot est excusable de ne pas reconnaître cette mort du marché. Il se sent capable d’un effort auquel tout devrait céder, — l’effort d’un pauvre ; — et, de fait, il témoigna, à comprendre et utiliser chaque situation, une volonté et une promptitude telles que la fortune eût été séduite si l’intensité pouvait suppléer à la continuité. Il montra le dur génie du gendarme lorrain, fameux durant des siècles de misère et de discipline et que d’injustes ennemis définissaient : « Lorrain, mangeur de boudin, traître à Dieu et à son prochain… »

Dans la suite, plutôt que de faillir à leurs espérances, Racadot, Mouchefrin et la Léontine pourront trahir les lois divines et humaines ; dès maintenant, dans le bureau de la rue du Croissant, en hâte ils déjeunent d’un morceau de charcuterie. La convention est signée ; ils ont un délai de six semaines avant l’entrée en possession, pour se mettre au courant. Racadot apprend la typographie en causant avec le metteur en pages qui se vante et déclare, la main sur la poitrine :

— Écoutez, monsieur Racadot, je ne veux pas qu’on dise : « Pinel est un cochon. »

L’administrateur modèle que Portalis a chassé pour escroquerie, mais qui est « très fort », ancien sous-officier de cavalerie, avec une jolie figure, une voix insinuante, explique le métier :

— Mon cher maître, le premier point, c’est qu’un administrateur ait toujours deux portes de sortie.

Comme chez les jeunes médecins, en province, accourent tous les incurables et les mauvais payeurs du canton, c’est dans ces bureaux un défilé des « pas-de-chance » du journalisme. Cent honnêtes gens mêlés d’une vingtaine de canailles, et qui n’ont pas réussi, — à cause d’infirmités de caractère ou d’intelligence, aussi faciles à distinguer que la boiterie, la surdité, la cécité, mais qu’ils s’obstinent à nommer la déveine — faisaient, dans l’escalier encombré, une véritable cour des Miracles. Racadot, avec mille politesses, leur disait :

— Au début, on ne paiera pas.

Et, loyalement, à la manière des hommes d’affaires véreux, il ajoutait :

— Ayez confiance en moi.

Mais le sixième jour, il les chassa parce qu’il portait tout son effort sur Renaudin.

Le reporter, sans connaître au juste les ressources de Racadot, l’avait poussé dans cette entreprise en lui faisant miroiter d’admirables affaires. Quand tout fut signé, il devint moins précis. Aux interrogations de Racadot, pour qui la publicité commerciale et financière devenait une nécessité pressante et vitale comme le boire et le manger, il opposait la force d’inertie. Avec l’émotion d’un homme qui fait appel à des sentiments d’enfance, Racadot lui dit :

— Mon vieux, comment organiser mon bulletin financier ?

— Eh ! dit Renaudin, c’est l’œuvre du bulletinier ! C’est à lui de chercher les affaires. Quand ton journal sera important, ton bulletinier aura sous ses ordres des courtiers, des rabatteurs ; jusque-là il courra lui-même. Il ira où les affaires s’organisent et il traitera à forfait : il s’engagera soit à insérer une mention dans le bulletin, soit à faire paraître un article dans le corps du journal. Pour qu’il cherche le client avec activité, je te conseille de ne pas lui donner de traitement fixe, mais une commission de 15 à 25 p. 100.

— 25 p. 100 ? s’écria Racadot : je serai mon bulletinier !

— C’est prudent, car tu ne saurais pas surveiller un employé ; mais sauras-tu où frapper ? Ce n’est pas toujours au siège de l’affaire. Très souvent le financier emploie un intermédiaire, un agent de publicité auquel il indique le but à poursuivre, la somme qu’il y peut consacrer ; cet agent de publicité se charge de distribuer aux journaux. Voilà l’affaire de Panama, qui est distribuée par MM. Batiau et Privat : ils ont à marchander huit cents personnes. Comment te mettre en relations utiles avec eux ?

— Je me ferai craindre.

Renaudin haussa les épaules.

— Il faudrait que tu possédasses la vérité ou des fragments de la vérité : on ne s’improvise pas maître-chanteur.

Les yeux de Racadot, convaincu de son impuissance, s’injectèrent de sang. Il n’avait plus que cinq jours avant l’apparition du journal.

— Qu’est-ce que tu me veux, Renaudin ? disait-il. Pourquoi me parles-tu ainsi ? Tu vois bien que tu me fais du mal !… Toi, un vieux camarade, tu ne veux pas m’aider ?

Enfin, Renaudin fut satisfait : Racadot, qui ne pouvait se passer de ses conseils, lui consentit un traitement mensuel et payable d’avance de trois cents francs. Il en reçut immédiatement un excellent avis : moyennant deux cents francs par mois, le reporter d’un grand journal s’engagea à communiquer à la Vraie République la feuille de l’agence Havas, qui coûte six cents francs.

Sturel, Rœmerspacher, Saint-Phlin, Suret-Lefort demeurent étrangers à ces détails matériels. Le journal est une occasion de classer leurs idées, de préciser et libérer leur personnalité. Comme elle augmentera, et avec les plus graves résultats, cette divergence aujourd’hui peu sensible, qu’entraînent leurs conditions économiques si opposées !

Du moins, mai 1884 est, pour eux tous, une période d’allégresse vitale : c’est enfin un objet extérieur qui est le mobile de leurs jeunes énergies. On ne les a élevés qu’avec des livres : les voici arrivés au moment où leur éducation produit son effet normal et complet ; ils vont ajouter à la masse des imprimés. Tous les jeunes Français, dans les lycées, sont dressés pour faire des hommes de lettres parisiens. C’est l’affirmation de leur virilité totale, leur premier acte après tant de singeries qui les y préparaient.

Un tel bonheur décolore le monde : que nous souffrions, voilà ce qui le nuance et qui lui donne une voix. Joyeux soldats en marche, ils voilent de leur poussière la jeune robe du printemps. Ces mois de mai et juin 1884, où les premières journées douces et le vert tendre des arbres font une volupté dont il y a peu de chances pour qu’un homme — l’enfance ne comptant guère — jouisse plus d’une quarantaine de fois dans sa vie, ils les passent, comme Racadot, comme Mouchefrin et la Léontine, ces ilotes, dans l’abominable rue du Croissant, tous pêle-mêle, à combiner, chacun de son point de vue, les meilleures conditions de réussite du journal.

Ils sont inexpérimentés, mais c’est précisément pour cela qu’ils prennent un si vif intérêt aux événements où ils se mêlent et qu’ils ont l’énergie et la fantaisie de former des vœux et d’étudier des plans.

— Il ne serait pas mauvais, avait dit Racadot, d’intéresser à la Vraie République quelques personnalités.

Rœmerspacher et Sturel montèrent un matin les trois étages de Bouteiller, qui habitait alors rue Denfert-Rochereau. Ils prenaient fort au sérieux leur démarche et n’en éprouvaient aucune gêne, parce qu’une haute intelligence apparaissait à ces jeunes illusionnés synonyme de parfaite bienveillance. Ils avaient conscience de ne déranger leur ancien maître qu’avec à propos et pour un objet de sa compétence.

Quand ils eurent fait passer leurs cartes, le professeur du Lycée Charlemagne les accueillit sans phrases, avec une simplicité agréable, plaçant tout de suite la conversation sur un ton sérieux et aisé. Et, de cette belle voix grave qu’ils reconnurent avec émotion, car depuis Nancy elle était mêlée à des parties profondes de leur être :

— Vous êtes Parisiens, messieurs… les années ont passé, et vous voilà des hommes. Quels devoirs avez-vous acceptés ? Comment servez-vous votre pays ?

Il avait été convenu que Rœmerspacher parlerait le premier.

Il approcha sa chaise jusqu’à s’appuyer du bras sur le bureau de Bouteiller et, avec un embarras qui peu à peu se dissipait :

— Quand vous avez quitté le lycée de Nancy, vous avez dit à vos élèves que vous aimeriez à ne les perdre jamais de vue. Nous sommes ici une demi-douzaine : Suret-Lefort, qui s’est inscrit au barreau…

— Je le vois quelquefois, interrompit Bouteiller,

— … Mouchefrin, qui avait commencé sa médecine et qui doit gagner son pain ; Racadot, qui a quitté le droit pour la même raison ; Sturel, qui termine sa licence ; et moi-même, Rœmerspacher, qui tout en faisant ma médecine, m’intéresse plus particulièrement aux sciences historiques. Aujourd’hui, les études de mes amis sont à peu près terminées ; ils veulent entrer dans la vie, ou — pour employer une expression plus prétentieuse, que vous jugerez exacte, — trouver un motif de vivre ; jusqu’à cet instant nous remettions de vous déranger.

— Je sais, dit Bouteiller, que M. Suret-Lefort veut plaider ; l’on m’a dit son élocution agréable et qu’il possède du sang-froid et, qualité plus rare à son âge, de l’autorité. Je sais aussi que M. Mouchefrin a la vie difficile. Mais vous, qu’allez-vous faire ?

— À nous tous nous organisons un journal.

— Ah ! dit Bouteiller.

Et sur sa belle figure, soudain animée, son regard brilla, ardent et moqueur. Ce fut un éclair, à peine saisissable ; mais l’accent demeurait dans l’air, qui inquiéta, blessa les deux jeunes gens : car ce « Ah ! » d’une extraordinaire intensité de raillerie, voulait dire : « Ah ! vraiment, chers messieurs ! rien que cela ! peste ! vous êtes toujours un peu de Nomény et Neufchâteau !… » Sturel, si nerveux, sentit bien qu’il n’y avait pas de bonté, mais une dure gouaillerie, dans cette intonation où l’on sentait la supériorité du politicien plutôt que la maîtrise du philosophe. Bouteiller rectifia sa physionomie, son regard, son ton, il reprit :

— C’est curieux !

Il parle maintenant en homme qui a rajusté son masque. Ces jeunes gens viennent à l’improviste d’évoquer un objet de ses rêves. Il aborde l’essentiel :

— Il faut beaucoup d’argent.

Rœmerspacher expliqua que le journal aurait peu de frais, grâce à sa rédaction gratuite.

Bouteiller avait reconnu tout de suite des enfants prodigieusement ignorants des réalités, mais ils pouvaient au moins avoir de l’argent. Il les méprisa et retrouva son indifférence glacée. Quand l’eau dans un récipient atteint au degré de congélation, elle est transformée en masse solide par le moindre mouvement.

— Dites-moi, messieurs, leur dit le grand homme. Si vous voulez faire un journal, vous mêler à la vie publique, vous connaissez sans doute la situation des partis, la caractéristique de leurs chefs, de leurs orateurs ou publicistes ?… Quelles sont vos sympathies ? Comment vous classez-vous ?

— Mais, dit Sturel, nous exprimerons nos idées, et l’opinion nous classera.

Bouteiller, qui ne cessait jamais d’être grave, devint sévère :

— Monsieur Sturel, dit-il, vous êtes de bonne éducation, d’esprit lettré, intéressé par les affaires publiques. Vous devriez vous attacher pour quelques années à un homme politique comme secrétaire. Vous trouveriez cela aisément.

Sturel rougit. Il se tourna vers Rœmerspacher, comme pour le prendre à témoin, et celui-ci intervint aussitôt :

— Sans doute, votre avis serait excellent, si nous choisissions la vie publique à la façon d’une carrière et pour notre utilité propre.

Le sourcil de Bouteiller se fronça, il étendit la main… Comme entre gens qui ne pensent pas de la même façon, cela commençait par des froissements de mots.

— Vous vous trompez, monsieur Rœmerspacher, je ne vous donne pas un conseil utilitaire. Je vais plus loin et je vous étonnerai : je ne me demande pas si vous avez du talent et si vous le produirez en écrivant. Cela, je l’admets… et cela, c’est peu. Je cherche à m’éclairer et à vous éclairer sur votre devoir.

De quel ton il a dit : « devoirs » ! Rœmerspacher en pourrait être décontenancé ; mais, d’instinct, ce Lorrain à tête solide sait, quand il discute, garder sa direction. Si l’on part sur des mots, on ne commande plus, on subit son contradicteur, on s’expose à faire ou à dire ce que l’on ne voudrait pas. Rœmerspacher laisse cette question du « devoir », inopinément soulevée, et se maintient dans son sillon.

— Voici : j’ai beaucoup de travail ; néanmoins j’ai accepté de m’associer à l’effort de mes amis qui n’ont pas de tâche à leur goût et qui ne veulent point d’une vie languissante. Un journal nous tente, comme un moyen d’exprimer le retentissement de notre époque en nous… c’est-à-dire notre idéal propre. Si nous parvenons à le dégager et à le faire entendre, très probablement il sera représentatif.

— Monsieur Rœmerspacher, monsieur Sturel, je vais vous étonner, dit Bouteiller : j’ai deux amis, l’un est un petit tailleur de Nancy, l’autre un modeste jardinier, aussi lorrain. Quand mon travail, mon devoir, — il accentua encore le mot, — me laissent du loisir, mon délassement, mon bonheur, c’est d’aller causer avec eux. Pourquoi je les aime ? Pour l’exemple qu’ils me donnent d’un respect absolu à la discipline. Ils ont fait leur devoir en 1870 contre les Allemands, ils ont fait leur devoir depuis en combattant pour le programme que le chef du parti républicain, que Gambetta a formulé. Voilà des hommes utiles et que j’aime et respecte.

— Et nous vous paraissons blâmables ?

— Secrètement vous répugnez à la discipline !… Vous pensez qu’une nouvelle génération apporte un idéal ! Voilà un mot qui me dénonce un abîme entre nous… La discipline, c’est l’abnégation, plus nécessaire dans un parti que l’intelligence ; c’est la première des vertus. Qu’est-ce que des idéals viagers, individuels ? Certes, je vois avec plaisir apparaître des besoins nouveaux dans les masses : c’est un témoignage de leur élévation ; et je vous le dirai en passant, dans l’état de la démocratie française, si le nombre des citoyens sachant signer leur contrat de mariage est augmenté de deux pour cent, c’est un résultat infiniment plus important que l’expression originale d’une pensée ingénieuse ou rare. Ne cherchez pas je ne sais quels prétextes de vous particulariser. Faites pour le mieux en vous joignant aux forces de votre pays ; ne vous y opposez pas, en révoltés, en sacrifiés.

Tout n’est pas mauvais dans ces affirmations de Bouteiller ! Un homme raisonnable, et qui a dépassé la trentaine, se dégoûte des mensonges, de la fausse poésie, des truculences d’un tas de génies ; il en arrive très vite à ne plus pouvoir supporter que les idées qui marchent bonnement sur leurs quatre pattes, qui reposent sur des réalités. Cette disposition, louable en soi, amène les hommes qui se trouvent sur le plan de l’action à considérer seulement les vérités qui paraissent vraies à un grand nombre de personnes. Qu’est-ce qu’une vérité que contredit le sentiment de tout le monde ? Ce ne peut être qu’une vérité du lendemain ; un homme d’expérience le disait au dîner Reinach : « En politique, c’est duperie de regarder plus avant que six mois. » Sturel, Rœmerspacher, eussent-ils la décision, la précision, la concision, qualités qui sont rares chez les prophètes, ils seraient tout de même, jusqu’à ce que leur vérité fût reconnue par un grand nombre de leurs compatriotes, des poètes, des gens en l’air, sans valeur sociale. Aussi m’expliquerais-je qu’un journaliste, un agent électoral sourie de ces guérilleros et les invite à s’enrégimenter, — mais Bouteiller !… C’est lui qui, loin d’atténuer ou de nationaliser leur moi, l’a exalté ; il les a placés dans des situations auxquelles nulle longue habitude ne les préparait et sans que l’on voie pour eux un moyen normal d’y renoncer ou de s’y satisfaire.

Aujourd’hui, dans son cabinet, ils viennent au rendez-vous qu’en mai 1880, quatre années plus tôt, date pour date, il leur a fixé. Il ne les reconnaît pas. Lui-même a bien changé ! Il était un philosophe, un éducateur d’âmes, et voilà qu’il refuse avec obstination de sortir du plan politique. De toute évidence, il est décidé à ne pas entendre le langage de ses visiteurs. C’est qu’il ne s’agit plus, pour ce passionné, de dominer la classe de philosophie de Nancy, mais la ligue immense des comités politiques, et, comme il en prend les moyens, il parle déjà leur langage. Il se lève et, pour conclure, avec cette voix dont l’autorité sur eux est irrésistible :

— Messieurs, il y a deux sortes de républicains : ceux de naissance, qui ont horreur qu’on discute la République ; ceux de raisonnement, qui s’en font une conception à leur goût. Vous êtes des républicains de raisonnement. Je puis les estimer, je ne les accepte pas. Nous nous rencontrerons dans la vie, nous ne nous entendrons jamais.

Sturel et Rœmerspacher étaient debout. Il les reconduisit, et ils se saluèrent sans s’être serré la main.

Quand ils furent dans la rue, les deux jeunes gens se regardèrent, plus stupéfaits qu’irrités. Arrivés au bureau de la rue du Croissant, et leurs amis au courant, ils continuaient à n’y rien comprendre.

— Enfin, disaient-ils tous deux, quelles sont ses opinions ?

— Opportuniste, radical, selon les milieux, répliqua Renaudin.

— Exactement, rectifia Suret-Lefort, c’est un gambettiste qui répugne aux modérations qu’a apportées Ferry dans trois ou quatre questions, telles que les conventions de chemins de fer… C’est la nuance d’Allain-Targé et de certains gardiens scrupuleux de la pensée du chef, qui vont au radicalisme.

— Alors, ces grands mots : « devoir…, révoltés…, sacrifiés…, » cette excommunication, c’est parce que nous ne nous sommes déclarés ni opportunistes, ni radicaux ?

Quand on examine soigneusement ces chocs de sensibilité et leurs conséquences, on trouve toujours que la plaie a des aspects différents selon la profondeur où l’on sonde. La plus approchante définition ne serait-elle point ceci : formés sur une terre qui n’a pas perdu toute puissance et par une première éducation dans la famille, les meilleurs de ces jeunes gens sont délégués pour affirmer un idéal distinct de celui que sert passionnément ce déraciné supérieur Bouteiller, que nous pouvons dire, dans les termes étroits de notre thèse, un sans-famille et un sans-patrie. — Toutefois, pour la commodité, on peut se borner à déclarer « qu’ils ont des opinions politiques différentes », surtout si l’on entend (et qui serait assez naïf pour l’oublier ?) que nos partis sont des Français groupés selon leurs tempéraments plutôt que sur des programmes.

Renaudin, qui trouvait ses amis bien jeunets de s’émouvoir, déclara, avec le ton désintéressé d’un expert :

— Tout cela, c’est du batelage. Il fallait mettre votre journal à sa disposition.

Ils se récrièrent. Bouteiller serait un hypocrite, un pharisien I L’explication leur déplut.

— Non, disait Rœmerspacher. C’est un philosophe qui croit posséder la vérité… Mais enfin, j’ai causé avec M. Taine. Celui-là autant qu’un Bouteiller, honore et sert la vérité. Il n’a pas prétendu me soumettre, ni m’entraver ! Que Bouteiller ait accordé les principes de sa philosophie avec les dispositions de nos lois et la pratique de son gouvernement, cela lui crée-t-il le droit de nous interdire la recherche de notre vérité propre ? Le dogmatisme est permis seulement à qui se réclame d’un principe que la raison n’est pas compétente à discuter, d’un principe religieux. Pour que ce soit « notre devoir », comme il disait et répétait, de servir un parti, il faut qu’il nous montre le lien de ces individus et de leur doctrine à un principe que nous acceptions. Ce n’est pas assez que ces amis affichent des certitudes économiques, financières, militaires, etc. : pour justifier de telles exigences, leur système social devrait satisfaire non seulement l’ordre matériel, mais encore les aspirations, les idéals… C’est cela, Bouteiller ne serait compréhensible et légitime que si sa politique découlait d’un principe religieux. Vous comprenez bien ce que j’entends par religion : une certitude affirmée en commun.

Suret-Lefort, à part soi, trouvait que, dans leur visite, ses amis s’étaient perdus en susceptibilités enfantines : il se félicitait de ne pas les avoir accompagnés. La conversation lui paraissait fastidieuse ; il saisit d’instinct, pour l’interrompre, le dernier mot de Rœmerspacher :

— Vous rappelez-vous, dit-il, certain rapport de Robespierre sur les relations des idées religieuses et morales avec les principes républicains ?

Depuis trois ans il formait son grand talent par l’étude des orateurs illustres. Il se leva, et de mémoire, commença de déclamer ce magnifique témoignage qui affirme aux siècles, toujours en suspens sur ce héros inhumain, son élévation et sa puissance :

« Toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie ; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu’on a voulu éteindre. Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple que la divinité n’existe pas, ô toi, qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu ? Que son âme n’est qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau ?

« L’idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité ? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ?… »

Suret-Lefort, appuyé au mur, faisait voir une physionomie passionnée, expressive des plus nobles émotions, car ces rythmes en oppressant son âme oratoire la forçaient à épouser, pour un instant, la doctrine avec la cadence. Saint-Phlin, les yeux pleins de larmes, Rœmerspacher, Sturel, qui méprisaient la Conférence Molé, admirèrent leur ami et ressentirent une sorte de déférence pour un talent qu’ils ne lui soupçonnaient pas. Ils le prièrent d’aller plus avant et de leur faire encore entendre les accents d’un juste justement sacrifié… Toutes ces formules fameuses leur donnaient l’enivrante illusion que ce qui exalte l’âme est nécessairement une vérité :

« L’innocence sur l’échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l’oppresseur et l’opprimé ?…

« Un grand homme, un véritable héros s’intéresse trop lui-même pour se complaire dans l’idée de son anéantissement !…

« Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s’attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l’univers…

« L’idée de l’Être Suprême et de l’immortalité de l’âme est un appel continuel à la justice : elle est donc, cette idée, sociale et républicaine. »

Cette forte politique, à laquelle l’accent de Suret-Lefort restituait une atmosphère de tragédie, redonna aux jeunes gens mis en désarroi par l’accueil de Bouteiller un haut sentiment de leur tâche.

Gallant de Saint-Phlin dit précipitamment :

— Mon aïeule a été guillotinée en 93. Nous sommes une vieille famille du Barrois autonome. Ainsi la Révolution nous a été imposée ; et la France aussi nous a été imposée. Mais enfin, bien que la Révolution et la France aient été faites contre nous, nous ne pouvons empêcher que nous ne soyons leur fils et nous les adoptons toutes deux. Si Bouteiller partage les opinions de Robespierre, pourquoi nous a-t-il crus indignes d’y acquiescer ?

— Moi non plus, dit Sturel, je ne reprocherais pas à Bouteiller son accent religieux et de parler de devoirs. Je n’ai pas peur du grand jacobinisme : ne vous ai-je pas mené à Bonaparte ? Que Bouteiller nous propose un principe qui agrandisse notre être ; de toutes nos sensibilités, nous nous attacherons à ses conséquences.

— Robespierre a raison, dit Rœmerspacher : pour créer le devoir social, il faut une religion. Pas la religion d’un côté et la science ailleurs, mais l’une et l’autre se pénétrant. Seulement, à qui demander cette unité vitale ?

— Au catholicisme, dit Saint-Phlin.

— Le catholicisme en France, répliqua dédaigneusement Suret-Lefort, c’est les congrégations, le parti jésuite : immédiatement, vous serez impopulaires. Robespierre s’est tué à vouloir ressusciter Dieu et pourtant il avait pris ses précautions : « Prêtres ambitieux, s’écriait-il, n’attendez pas que nous travaillions à rétablir votre empire ! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance… »

Saint-Phlin surexcité l’interrompit :

— Tu réduis le catholicisme au cléricalisme, état d’esprit éphémère entretenu par des taquineries administratives. Les catholiques, qu’on chasse le plus possible du gouvernement, contre qui l’on gouverne, ce sont des gens du type français, et on leur substitue le plus possible des protestants et des juifs dont beaucoup possèdent encore des habitudes héréditaires opposées à la tradition nationale. Sturel, Rœmerspacher, laisserez-vous confondre avec sa caricature de sacristie une religion d’une puissance de vie sociale incomparable et qui depuis des siècles anime ce pays ?

— Écoute, mon bon Saint-Phlin, répondit Rœmerspacher, ce n’est pas nous qui avons créé cette confusion ! Suret-Lefort constate qu’elle existe. D’autre part, est-ce ma faute si mon intelligence se refuse à croire à une révélation, alors même qu’elle reconnaît l’utilité de l’admettre ?… Ne compliquons pas la discussion ; quant à moi, j’admets pour notre santé sociale la nécessité de rattacher à un principe sacré nos mœurs pénétrées de l’Encyclopédie : fortifier et unifier la nation par un sentiment religieux, les grands penseurs de la première moitié de ce siècle en furent préoccupés. Si Bouteiller y parvenait, son ton qui nous fait hausser les épaules serait légitime.

Suret-Lefort s’entêtait :

— J’admire le génie sentencieux de Robespierre, mais il a échoué ! La tradition de notre pays est politique, rien de plus. Nous sommes un pays de gouvernement. Que la République montre de l’autorité, voilà tout le nécessaire ; c’est chimère de chercher une force dans je ne sais quel sentiment religieux qu’annulera toujours le sarcasme d’un Vadier.

Sturel et Saint-Phlin debout protestaient violemment. Rœmerspacher les pria de remarquer qu’un accord était possible :

— Saint-Phlin a dit un grand mot : « Nous, Lorrains, nous acceptons et voulons belle la France qui s’est faite contre nous. Nous voulons belle l’idée révolutionnaire, qui a pu molester quelques-uns. ». C’est donc que nous sommes patriotes français, et c’est encore que nous servons la tradition encyclopédiste. Il est vrai aussi, comme l’affirme Suret-Lefort, que la France aime à être gouvernée, — non pour qu’on la dirige, mais pour qu’on exécute ses indications, pour qu’on réalise l’idéal qu’elle secrète. Patriotes, dictatoriaux, encyclopédistes, voilà les trois termes auxquels il faudrait qu’un principe supérieur donnât une autorité indiscutable, une valeur religieuse.

Tous convinrent que c’était un beau programme pour la Vraie République. Mais Racadot tristement pensait : « Tout de même, Bouteiller aurait procuré une subvention ! »