Les Deux Amiraux/Chapitre X

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 133-145).



CHAPITRE X.


Dites aux médecins de rétablir, en partant, la circulation du sang dans nos veines, et de faire renaître les battements du pouls par un argument, et alors, Milord, vous pourrez tâcher d’inspirer l’amour par le raisonnement.
Young.



Tandis que la scène que nous venons de rapporter se passait dans la chambre du baronnet malade, l’amiral Bluewater, mistress Dutton et Mildred étaient en chemin dans la voiture de sir Wycherly. Le contre-amiral avait opiniâtrement persisté à se conformer à son habitude de passer toutes les nuits sur son bord, et l’on a déjà vu de quelle manière il avait offert à ses deux belles compagnes, car mistress Dutton pouvait encore mériter cette épithète, de les reconduire chez elles. Son motif avait été simplement de les soustraire à de nouvelles brutalités que pourraient inspirer à Dutton sa cupidité et le vin qu’il avait bu ; et avec cette intention charitable, il n’était pas probable qu’il revînt sans nécessité sur la scène désagréable dont il avait été témoin. Il n’en fut donc aucunement parlé pendant le quart d’heure qui fut employé à aller de Wychecombe-Hall à la station. Tous parlèrent avec regret et compassion de la situation du pauvre baronnet, et Bluewater écouta avec empressement les deux dames citer quelques anecdotes prouvant la bonté du cœur du malade. Au bout du temps que nous avons mentionné, le voiture s’arrêta devant la porte de la maison de Dutton, et tous trois en descendirent.

Si la matinée de ce jour avait été voilée par les vapeurs, le soleil s’était couché sous un ciel aussi pur qu’on puisse le voir couronner d’un dôme l’île de la Grande-Bretagne. La nuit était éclairée par un beau clair de lune. Ce n’était certainement pas cette clarté presque rivale de celle du jour dont on jouit si souvent dans des atmosphères plus pures ; mais le panorama du promontoire était empreint d’une lueur douce et presque magique, qui rendait les objets suffisamment visibles, et qui ajoutait considérablement à leur beauté. Les inégalités du sol et la verdure qui le couvrait offraient un repos à la vue, tandis que les beaux chênes du parc du baronnet l’arrêtaient à l’arrière-plan. Du côté de la mer, l’Océan briffait à perte de vue, et semblait rivaliser avec le firmament. Si notre hémisphère, ou plutôt notre latitude, peut se vanter d’un ciel plus pur que celui de la mère-patrie, la teinte de l’eau donne à celle-ci une grande supériorité. Tandis que toute la côte de l’Amérique est bornée par une vaste et sombre nappe d’eau verte, le bleu d’azur de l’Océan semble s’être retiré le long des côtes de l’Europe. Cette glorieuse teinte, d’où est venue l’expression outremer, est surtout remarquable dans la Méditerranée, Cette mer de délices ; mais on la rencontre aussi le long des côtes du Portugal et de l’Espagne, et dans toute la Manche, jusqu’à ce qu’on la perde sur les bas-fonds de la Mer du Nord, pour la retrouver ensuite dans les profondeurs de l’Océan qui baigne la côte sauvage mais romantique de la Norvège.

— Quelle belle nuit ! s’écria Bluewater en offrant la main à Mildred pour descendre de voiture, après avoir rendu le même service à sa mère ; on a peine à se résoudre à monter dans son cadre[1], quelque bien suspendu qu’il puisse être.

— Il ne s’agit pas de dormir, répondit Mildred d’un ton affligé. Il y a des nuit assez belles pour engager la fatigue même à ne pas se livrer au sommeil ; mais comment goûter du repos au milieu de nos inquiétudes pour ce bon sir Wycherly ?

— Je suis charmé de vous entendre parler ainsi, Mildred, répondit l’amiral ; car il s’était habitué sans y penser à donner ce nom familier à miss Dutton. — Oui, j’en suis charmé, car je suis un admirateur invétéré de la lune et des étoiles, et j’espère pouvoir vous déterminer, ainsi que votre mère, à perdre encore une heure à vous promener avec moi sur cette hauteur. Ah ! voici Sam Yoke, le patron de ma barge, qui vient m’annoncer qu’elle est arrivée. Fort bien ; je puis envoyer à bord des bâtiments le message de sir Gervais pour les deux chirurgiens, et je n’aurai plus aucun motif pour me presser de quitter un si bel endroit et une si agréable compagnie.

Bluewater donna ses ordres à Sam Yoke. Il y avait encore près du rivage une douzaine de canots qui attendaient des officiers qui étaient à terre, quoiqu’il fût déjà tard. Deux d’entre eux reçurent l’ordre de se rendre à bord des deux vaisseaux amiraux et d’en ramener les deux chirurgiens-majors, et l’on envoya la voiture au lieu du débarquement pour les conduire près du malade dès qu’ils arriveraient. Tout fut alors tranquille et silencieux sur la hauteur. Mistress Dutton entra chez elle pour mettre ordre à quelques affaires domestiques, et le contre-amiral ayant passé le bras de Mildred sous le sien, ils commencèrent leur promenade.

Rarement les yeux d’un marin virent un plus beau tableau de clair de lune que celui qui s’offrit alors aux yeux de l’amiral Bluewater et de Mildred. Les bâtiments de l’escadre étaient mouillés presque sous leurs pieds. Seize bâtiments, différemment gréés, mais dont onze étaient des vaisseaux à deux ponts, les plus grands qui fussent alors connus, s’offraient à leurs regards, rangés dans cet ordre parfait qu’un commandant actif et intelligent sait toujours obtenir, même des esprits lents et sans énergie. Si l’amiral Bluewater était distingué par la manière dont il savait faire évoluer une escadre, sir Gervais avait la réputation d’être un des meilleurs marins (dans toute l’acception de ce mot,) de toute l’Angleterre ; excellent manœuvrier. Un bâtiment sous ses ordres n’avait jamais l’air négligé ; et pour peu qu’un vaisseau possédât les qualités nécessaires pour tenir la mer, il savait en tirer bon parti. Le vice-amiral connaissait parfaitement ce fait important, fait que les membres du congrès d’Amérique et ceux du parlement d’Angleterre oublient si souvent, ou pour mieux dire ignorent complétement, que la force d’une escadre s’amoindrit en raison des mauvais bâtiments qui en font partie. Il importe peu que quatre ou cinq bâtiments d’une escadre soient fins voiliers et manœuvrent bien, si les huit ou dix autres sont lourds et ne répondent pas à la manœuvre. Quand on met à l’épreuve ce qu’ils peuvent faire, la séparation des bâtiments en est la suite inévitable ; et cette séparation est le premier pas vers une défaite, comme sa concentration est la principale condition pour une victoire. Les plus mauvais bâtiments ne pouvant imiter les meilleurs, ceux-ci sont obligés de régler leurs mouvements sur ceux des autres, ce qui abaisse nécessairement les meilleurs bâtiments d’une escadre au niveau des plus mauvais ; proposition par laquelle nous avons commencé.

Sir Gervais Oakes jouissait d’une telle faveur près de l’amirauté, que tout ce qu’il demandait lui était ordinairement accordé. Une de ses conditions était que tous ses bâtiments fussent également fins voiliers. — Si vous me donnez des bâtiments fins voiliers, disait-il, je puis atteindre l’ennemi ; dans le cas contraire, c’est l’ennemi qui m’atteindra ; et je vous laisse à juger laquelle de ces deux hypothèses amènera le plus probablement un combat. Dans tous les cas, donnez-moi des bâtiments de conserve ; non des bâtiments dont l’un soit léger et l’autre pesant, mais des bâtiments qui puissent se héler l’un l’autre, sans être obligés de s’attendre. L’amirauté montrait tout le désir possible d’obliger l’intrépide commandant ; et comme il avait résolu de ne jamais quitter le Plantagenet tant que ce bâtiment serait en état de tenir la mer, il était indispensable de lui trouver autant de bons voiliers qu’il était possible pour qu’ils pussent toujours le suivre. Il en résultait qu’il commandait une escadre de chevaux de course, comme Galleygo avait coutume de le dire ; et l’on disait généralement dans le service de la marine qu’Oakes avait une escadre ailée, sinon une escadre volante.

Des bâtiments comme ceux dont nous venons de parler frappent ordinairement les yeux par la grâce et la symétrie de leurs formes. Quoique habituée à voir des bâtiments, Mildred remarqua ce fait, et elle se hasarda à exprimer son admiration, après avoir passé plus d’une minute à considérer ce grand spectacle.

— Vos vaisseaux me paraissent plus beaux que de coutume, amiral Bluewater, dit-elle, quoiqu’un vaisseau soit toujours pour moi un objet attrayant.

— C’est parce qu’ils le sont réellement, ma jolie observatrice. Le vice-amiral Oakes est un officier qui ne souffrirait pas plus dans son escadre un vaisseau mal construit et mal installé, qu’un pair du royaume ne voudrait épouser une femme laide, — à moins qu’elle ne fût immensément riche.

— J’ai entendu dire que l’influence de la richesse gagne souvent le cœur des hommes, dit Mildred en souriant, mais je ne savais pas encore qu’ils fussent assez francs pour l’avouer.

— Je suppose que vous êtes redevable de cette connaissance à une mère prudente, dit le contre-amiral d’un air réfléchi. Je vaudrais être votre assez proche parent paternel, ma jeune amie, pour pouvoir me hasarder à vous donner aussi un petit avis. Jamais, jusqu’à présent, je n’avais senti un tel désir d’avertir un de mes semblables d’un grand danger auquel je crains qu’il ne soit exposé, et c’est une liberté que je voudrais bien pouvoir prendre avec vous.

— Bien loin d’être une liberté, c’est un devoir pour nous d’avertir qui que ce soit d’un danger que nous croyons qu’il court, et qu’il ne connaît pas. Du moins cela paraît ainsi aux yeux d’une jeune fille comme moi.

— Oui, si le danger était de tomber du haut de ce rocher, de mettre le feu à une maison par imprudence, en un mot toute calamité visible ou palpable. Le cas est tout différent quand il s’agit d’une jeune fille, et que c’est son cœur qui est en danger.

— Je conçois cette distinction, répondit Mildred après un instant de réflexion, et je comprends fort bien que la même personne qui ne se ferait pas le moindre scrupule de donner l’alarme dans le cas de quelque danger physique, puisse hésiter même à faire pressentir quelque péril moral. Cependant, si l’amiral Bluewater croit qu’une jeune fille comme moi puisse mériter qu’il veuille bien prendre quelque intérêt à elle, j’espère qu’il ne refusera pas de lui indiquer le danger qu’elle court. Il y a, dans ce que vous venez de dire, de quoi bannir le sommeil, et je conviens qu’à un peu d’inquiétude, il se joint en moi beaucoup de curiosité d’en savoir davantage.

— Vous parlez ainsi, Mildred, parce que vous ne connaissez pas les chocs que peut faire essuyer à votre sensibilité la langue rude d’un homme.

— Je ne les connais pas ! s’écria Mildred, tremblant de tous ses membres au point que son compagnon s’en aperçut. Je ne les connais pas ! Hélas, amiral Bluewater ! pouvez-vous parler ainsi après ce que vous avez vu et entendu ?

— Pardon, ma chère enfant ; rien n’était plus loin de ma pensée que de vouloir faire renaître en vous des souvenirs si pénibles. Si je croyais que vous m’excusiez, je risquerais de vous révéler ce secret ; car, quoiqu’il me soit impossible d’en dire la cause, jamais je n’ai éprouvé un intérêt si soudain, si extraordinaire, pour une personne qui m’est presque étrangère.

— Non, non, pas étrangère, mon cher monsieur. Après tout ce qui s’est passé aujourd’hui après que vous avez été admis, quoique par accident, à la connaissance d’un fatal secret ; après tout ce qui a été dit dans la voiture ; après les scènes cruelles que ma mère a essuyées en votre présence, il y a tant d’années, vous ne pouvez jamais être un étranger pour nous, quelque désir que vous puissiez avoir de nous regarder comme étrangères.

— Jeune fille, je ne vous dirai pas que vous m’enchantez, que vous me fascinez ; mais le fait est que vous subjuguez mes sentiments, et que vous m’attachez à vous d’une manière que je ne croyais possible à personne.

Il parlait avec tant d’énergie, que Mildred retira sa main du bras sous lequel elle était passée, et fit un pas en arrière, non avec alarme, mais par surprise. Mais, regardant son compagnon en face, et voyant une grosse larme lui tomber sur la joue, remarquant ses cheveux, que les soucis et les travaux de sa profession avaient blanchis plus que les années, elle recouvra toute sa confiance, et reprit d’elle-même la place qu’elle avait abandonnée, avec le naturel et la simplicité d’une fille qui reprendrait sa place auprès de son père.

— Certainement, Monsieur, dit-elle avec chaleur, cet intérêt doit m’inspirer autant de reconnaissance qu’il me fait d’honneur. Mais à présent, amiral Bluewater, n’hésitez plus à me parler avec la franchise d’un père ; je vous écouterai avec le respect et la déférence d’une fille.

— Eh bien, écoutez ce que j’ai à vous dire, et ne répondez rien, pour peu que vous vous sentiez blessée. Il semblerait qu’il n’y a qu’un seul sujet dont un homme, jeune ou vieux, puisse parler à une jeune fille belle et aimable, quand il se trouve en tête-à-tête avec elle, par un beau clair de lune ; et ce sujet, c’est l’amour. Ne tressaillez pas, ma chère enfant ; car si je vais vous parler d’amour, sujet sur lequel je suis un peu gauche, ce ne sera ni pour moi, ni même pour aucun autre ; car je désire uniquement vous donner l’avis de ne laisser surprendre votre cœur par personne.

— Mon cœur ! croyez-vous donc cet avis bien nécessaire, amiral ?

— C’est ce que vous savez mieux que moi ; mon enfant. Une chose dont je suis certain, c’est que le jeune homme dont je veux parler affecte d’avoir de l’amour pour vous, qu’il en ait ou qu’il n’en ait point. Et quand une jeune fille vient à se persuader qu’elle est aimée, il lui devient difficile, surtout quand elle a de la générosité, de ne pas répondre à ce sentiment, sinon avec la même ferveur, du moins avec quelque chose qui ressemble.

— Affecte d’avoir de l’amour pour moi, Monsieur ! Et pourquoi quelqu’un se donnerait-il la peine d’en affecter, s’il n’en avait pas réellement ? Je n’ai ni naissance ni fortune ; quel motif pourrait-on avoir pour s’abaisser à une pareille hypocrisie ?

— Le motif de vouloir avoir pour épouse la plus jolie fille d’Angleterre. Mais ne nous arrêtons pas à analyser les motifs, quand les faits sont ce que nous avons a examiner. Je suis assez porté à croire que ce jeune homme n’est pas tout à fait sans attachement pour vous ; mais cette circonstance ne fait que le rendre plus dangereux. Dans tous les cas, je suis intimement convaincu qu’il n’est digne de vous sous aucun rapport. C’est exprimer hardiment son opinion après une connaissance d’un jour ; mais elle est fondée sur de si bonnes raisons, qu’il est presque impossible qu’un homme de mon âge s’y méprenne, s’il est sans préjugés.

— Tout cela est fort singulier, Monsieur, et j’étais même sur le point d’ajouter, alarmant. Mais je serai aussi franche que vous, et je vous dirai que vous jugez le jeune homme en question un peu trop sévèrement. M. Rotherham ne possède peut-être pas toutes les qualités que devrait avoir un ministre, mais il est très-loin d’être un méchant homme. Au surplus, quel qu’il puisse être, il n’est pas probable que la préférence passagère qu’il m’avait accordée l’entraîne plus loin qu’il n’a déjà été.

— M. Rotherham ! Je n’ai point parlé de lui ; je n’y pensais même pas.

Mildred resta confuse. M. Rotherham avait demandé la veille sa main à sa mère, et avait reçu un refus civil, mais positif. Cette circonstance avait été cause que le nom du ministre s’était présenté le premier à son imagination ; et la conjecture que l’amant refusé, un peu échauffé par le vin, avait pu faire part de ses désirs au contre-amiral était si naturelle, qu’elle avait commis cette méprise presque sans réflexion.

— Je vous demande pardon, Monsieur, répondit-elle, mais je croyais que c’était lui que vous aviez en vue. Mon erreur était bien naturelle, car M. Rotherham est le seul individu qui ait jamais demandé ma main à ma mère.

— Je craindrais moins ceux qui parlent à votre mère que ceux qui ne parlent qu’à vous, Mildred. Au surplus, comme je déteste toute ambiguïté, je vous dirai que le jeune homme à qui je fais allusion est M. Wychecombe.

— M. Wychecombe, amiral Bluewater ! — Et le vétéran sentit le bras appuyé sur le sien trembler violemment, triste confirmation de ses craintes, et qui tendait même à les augmenter, tant ce symptôme avait été soudain. – Sûrement, continua Mildred, l’avis que vous vouliez me donner ne peut ni ne doit s’appliquer à un homme qui a dans le monde le rang et la réputation de M. Wychecombe

— Ainsi va le monde, miss Dutton et nous autres vieux marins, nous finissons par l’apprendre, que nous le voulions ou non. L’intérêt soudain que vous m’avez inspiré, le souvenir de scènes aussi anciennes que pénibles, et les événements de cette journée, m’ont rendu vigilant et vous ajouterez hardi. Mais je suis résolu à parler, même au risque de vous déplaire à jamais, et je ne puis parler que pour vous dire que je n’ai jamais rencontré un jeune homme qui ait fait sur moi une impression aussi défavorable que ce M. Wychecombe.

Mildred retira son bras sans le vouloir et sans y penser, et elle crut avoir à se reprocher quelque légèreté en devenant tout à coup assez familière avec un étranger pour lui permettre de parler ainsi, en sa présence, au désavantage d’un ami déjà ancien.

— Je suis fâchée, Monsieur, que vous ayez conçu une si mauvaise opinion d’un homme qui s’est fait généralement aimer et estimer dans cette partie du pays, répondit-elle avec une froideur très-remarquable.

— Je m’aperçois que je partagerai le sort de tous ceux qui donnent des avis désagréables. Nous sommes dans un moment de crise, Mildred, et j’ignore ce qui peut m’arriver à moi-même d’ici à quelques mois ; mais l’intérêt inexplicable que je prends à votre bonheur est si vif, qu’au risque de vous offenser une seconde fois, je vous répéterai que je n’aime pas ce M. Wychecombe, qui est votre admirateur si dévoué, réel ou affecté. Quant à l’affection et au respect des tenanciers de ce domaine pour celui qui doit en être l’héritier, la chose est si simple qu’elle ne compte pour rien.

— L’héritier de ce domaine ! répéta Mildred d’une voix qui avait repris sa douceur naturelle, et en repassant une main sous le bras qu’elle avait quitté avec si peu de cérémonie. Sûrement, mon cher Monsieur, vous ne parliez pas de M. Thomas Wychecombe, neveu de sir Wycherly ?

— Et de qui vous parlerais-je ? N’a-t-il pas été votre ombre toute cette journée ? Ses attentions pour vous n’ont-elles pas été si marquées, qu’il semblait à peine croire nécessaire de cacher ses prétentions ?

— L’avez-vous réellement cru, Monsieur ? J’avoue que je n’ai pas envisagé sa conduite sous le même point de vue. Nous sommes toujours si bien accueillis chez sir Wycherly, que les attentions qu’ont pour nous tous ceux qui composent sa maison, ne peuvent nous étonner. Mais, que vous vous trompiez ou non dans votre conjecture, amiral Bluewater, M. Thomas Wychecombe ne sera jamais pour moi plus que ce qu’il est à présent. Et pour vous prouver que je reçois votre avis avec la même franchise que vous me l’avez donné, j’ajouterai que je n’ai pas pour lui une estime très-particulière.

— Je me réjouis de l’apprendre. – Ce Wychecombe dont je parlais ne ressemble guère à notre jeune lieutenant qui porte le même nom. C’est celui-ci qui est un jeune homme aussi brave et aussi estimable qu’on en vit jamais. Plût au ciel qu’il ne fût pas engoué de sa profession au point de n’être sensible aux charmes d’aucune autre beauté que cette d’un vaisseau. Si vous étiez ma propre fille, Mildred, je vous donnerais à lui avec le même plaisir que je lui laisserais tous mes biens s’il était mon fils.

Mildred sourit d’un air malin, quoique un peu mélancolique ; mais elle avait trop d’empire sur elle-même, et elle possédait trop bien la réserve et la retenue de son sexe, pour trahir ses sentiments secrets devant un homme qui, après tout, n’était presque qu’un étranger pour elle.

— J’ose dire, Monsieur, répondit-elle en déguisant sa pensée dans une occasion qui peut-être ne faisait de cette faute qu’un péché véniel, que votre connaissance du monde vous a fait juger l’un et l’autre avec justice. Il n’est nullement probable, malgré tout ce que vous avez entendu sortir de la bouche de mon pauvre père, que M. Thomas Wychecombe pense sérieusement à moi ; et quant à mes sentiments pour lui, je puis répondre qu’ils ne changeront jamais. Je ne suis pas ce qu’il faut être pour devenir lady Wychecombe, et j’aurais assez de prudence pour refuser cet honneur, quand même il me serait offert. Croyez-moi, Monsieur, mon père aurait tenu ce soir un langage tout différent sans le vin de sir Wycherly, et si la loyauté des convives n’eut fait proposer un trop grand nombre de toasts. Mon père doit sentir, dans ses moments de réflexion, que sa fille n’est pas faite pour un rang si élevé. Notre perspective dans le monde était plus brillante autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui, amiral Bluewater ; mais elle n’a jamais été de nature à nous autoriser à porter nos vues si haut.

— La fille d’un officier de marine, ma chère enfant, peut toujours se considérer comme étant dans un des rangs les plus honorables de la société, et, en cette qualité, un duc pourrait vous épouser sans déroger, s’il vous aimait. Mais puisque je vois que vous n’aviez pas besoin de mes avis, nous changerons de conversation. – Ne s’est-il point passé quelque chose d’extraordinaire ce matin sur ce promontoire, et cela ne concernerait-il pas ce M. Thomas Wychecombe ? C’est sir Gervais qui m’en a parlé, mais il ne m’a pas expliqué l’affaire très-clairement.

Mildred lui expliqua la méprise qu’il commettait en attribuant à Tom ce que le jeune lieutenant avait fait. Elle lui fit ensuite une description animée du danger que celui-ci avait couru, et de la manière dont il s’en était tiré, appuyant principalement sur la présence d’esprit qui lui avait sauvé la vie quand un fragment du rocher avait cédé sous son pied.

— Tout cela est fort bien, et c’est ce que j’aurais attendu d’un jeune homme plein d’énergie et de résolution, répondit l’amiral d’un ton un peu grave ; mais j’avoue que j’aurais mieux aimé que cela ne fût pas arrivé. Les jeunes gens qui se jettent inconsidérément dans des périls inutiles, montrent rarement la même ardeur dans les dangers qu’il faut braver. S’il avait eu un motif, cela aurait changé la chose.

— Oh ! mais il en avait un Monsieur ; il était bien loin de faire une telle folie pour le seul plaisir de la faire.

— Et quel était ce motif, s’il vous plaît ? Je ne vois pas de raison suffisante pour qu’un homme de bon sens risque sa vie en descendant de ce rocher par une pente si escarpée et si dangereuse. On peut en approcher par un clair de lune ; mais je vous avoue qu’en plein jour, je ne me soucierais pas d’être aussi près du bord que nous le sommes en ce moment.

Mildred fut fort embarrassée pour trouver une réponse. Son cœur lui disait quel avait été le motif du lieutenant ; mais, quelque plaisir qu’elle eût à se l’avouer à elle-même, il n’était pas convenable qu’elle en fît part à son compagnon. Elle aurait volontiers changé de conversation, mais cela aurait parti singulier. Elle prit donc son parti, et si elle ne dit pas toute la vérité, du moins elle ne dit rien qui ne fût vrai.

— Les fleurs qui croissent sur la rampe de ce rocher qui est exposé au midi, Monsieur, sont aussi belles qu’odoriférantes. Il avait entendu plusieurs fois ma mère en parler avec moi, et regretter qu’il fût si difficile de s’en procurer ; et ce fut ce qui le porta à y descendre, non à l’endroit où nous sommes, et où la pente est presque perpendiculaire, mais un peu-plus loin sur la droite, où il est possible de se soutenir en prenant toutes les précautions nécessaires ; et, comme il me le dit lui-même aujourd’hui après le dîner, ce fut en se hasardant un peu trop, seulement un peu, que l’accident arriva. Je ne crois pas qu’il soit inconsidéré, ni téméraire, ni disposé à vouloir se faire admirer par un exploit de cette nature.

— Il a en vous un avocat aussi aimable qu’éloquent, dit le contre-amiral en souriant, quoique l’expression de sa physionomie fût mélancolique, et même triste ; et je le déclare absous. Je crois que peu d’hommes de son âge hésiteraient à mettre leurs jours en danger pour se procurer des fleurs agréables à là vue et à l’odorat, et désirées par votre mère, Mildred.

— Et lui qui est marin ! — lui qui s’inquiète si peu d’être dans un endroit qui ferait tourner la tête à un autre, et qui ne fait que rire des craintes de cette nature !

— Sans doute, — quoiqu’il y ait peu de rochers à bord d’un vaisseau, et que nos cordages soient nos sources de courage.

— C’est ce que je suis portée à croire, d’après ce que j’ai vu aujourd’hui, dit Mildred en souriant. M. Wycherly Wychecombe nous demanda une corde pour se tirer de danger ; nous nous empressâmes de lui en jeter une, et quoique c’en fût une bien petite, — seulement la drisse des pavillons de signaux, — il se sentit aussi en sûreté, dès qu’il en eut le bout entre les mains, que s’il eût été sur ce promontoire, et entouré de plusieurs acres de terre. Je ne crois pas qu’il ait jamais été effrayé ; mais avec ce petit cordage il n’eut plus la moindre inquiétude.

Mildred fit un effort pour sourire en racontant son histoire, afin de ne pas laisser voir tout l’intérêt qu’elle avait pris à cet événement ; mais Bluewater avait trop d’expérience et de discernement pour se laisser tromper si aisément. Il garda le silence, et reprit avec elle le chemin de la maison. Lorsqu’ils y furent entrés Mildred vit, à la clarté des lumières, qu’il avait encore le front soucieux.

Le contre-amiral passa encore une demi-heure avec la mère et la fille ; mais il fallut enfin qu’il s’arrachât à une société qui avait pour lui un charme qu’il ne pouvait expliquer ni concevoir. Il était une heure du matin quand il fit ses adieux à mistress Dutton et à Mildred, en leur promettant de revenir les voir avant que l’escadre mît à la voile. Quelque tard qu’il fût, la mère et la fille, malgré toutes les scènes qui les avaient agitées pendant cette journée, ne désiraient pas encore se retirer ; mais, goûtant un calme qui faisait contraste avec l’état dans lequel les avait jetées la brutalité de Dutton, elles sortirent de nouveau pour se promener sur le plateau du promontoire, et jouir de la fraîcheur de l’air et de la sérénité du clair de lune.

— De la part du plus grand nombre des hommes des attentions si particulières me causeraient quelque alarme, Mildred dit la mère prudente à sa fille tout en se promenant avec elle ; mais l’âge de l’amiral Bluewater, et surtout son caractère, nous garantissent qu’il ne peut avoir aucun projet insensé ou criminel.

— Sans parler de son caractère, ma mère, son âge ne suffirait-il pas ? dit Mildred en riant, car elle riait volontiers depuis qu’elle avait entendu le contre-amiral exprimer sa bonne opinion sur le jeune lieutenant.

— Pour vous peut-être, Mildred, mais non pour lui. Les hommes semblent rarement se croire trop âgés pour chercher à gagner le cœur d’une jeune fille, et ils cherchent à suppléer par la flatterie et l’artifice à ce qui leur manque du côté des agréments personnels. Mais je suis bien loin de soupçonner notre nouvel ami d’une telle conduite.

— S’il eût été mon propre père, il n’aurait pu me montrer plus d’intérêt, et ses discours n’auraient pu être plus paternels. J’étais enchantée de recevoir de lui des avis si sages, car tous les hommes ne me parlent pas avec la même franchise.

Les lèvres et les paupières de mistress Dutton furent agitées d’un tremblement involontaire, et une larme coula sur ses joues.

— C’est une chose toute nouvelle pour vous, Mildred, dit-elle, d’entendre le langage de la prudence et d’une affection désintéressée sortir de la bouche d’un homme de son âge. Je ne vous blâme pas de l’écouter avec plaisir, mais n’oubliez jamais la réserve qui convient à votre âge et à votre sexe. — Chut ! j’entends le bruit des avirons.

Mildred écouta, et, au milieu du silence de la nuit, elle entendit le mouvement mesuré, mais soudain des avirons, aussi distinctement que si elle eût été dans le canot. L’instant d’après, elle vit sortir de l’ombre projetée par le rocher, une barge à huit avirons, qui s’avança rapidement vers un vaisseau qui avait un fanal hissé au haut de la corne, un autre à la hune d’artimon, et un petit fanal, indiquant le vaisseau du contre-amiral, à la tête du mât d’artimon. Le cutter était le bâtiment le plus près du lieu de débarquement, et quand la barge en approcha, les dames l’entendirent héler — Ho, du canot ! — Elles entendirent la réponse aussi distinctement, et ce fut Bluewater qui la fit lui-même. Elle était simplement : — Contre-amiral. — À ces mots, qui annonçaient le rang de l’officier qui passait dans la barge, le silence se rétablit, et il ne fut plus interrompu que par le bruit mesuré des avirons. À mesure qu’elle approchait d’un autre bâtiment, la même question et la même réponse se faisaient entendre, et le calme de la nuit y succédait invariablement. Enfin les deux dames virent la barge accoster le César, vaisseau du contre-amiral ; d’où elle fut hélée pour la dernière fois. Il y eut alors un léger mouvement à bord du César, et bientôt après les fanaux qui avaient été placés dans la mâture furent amenés. On voyait encore deux ou trois bâtiments ayant un fanal à la corne, ce qui indiquait que leurs capitaines n’étaient pas encore de retour à leur bord, soit qu’ils fussent à terre ou en visite sur un autre bâtiment. L’amiral en chef ne devant pas retourner à bord cette nuit, le Plantagenet n’avait pas hissé de feux.

Après cette dernière scène, mistress Dutton et sa fille allèrent se reposer, et ainsi se termina une journée fertile en événements, mais beaucoup plus importante pour elles qu’elles ne pouvaient l’imaginer.


  1. Les officiers couchent dans des cadres ; les matelots dans des hamacs.