Les Eaux de Saint-Ronan/14

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Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 290-294).


CHAPITRE XIV.

LA CONSULTATION.


J’espère que voici des preuves.
Shakspeare. Mesure pour mesure.


La ville de… est située, comme tout le monde le sait, à quatorze milles environ de Saint-Ronan. C’est le chemin du comté où sont situées les Eaux, joyeux rendez-vous de la bonne compagnie, dont la renommée doit s’accroître de jour en jour, grâce aux curieuses annales que nous donnons au public. Au lieu de laisser en blanc le nom de cette capitale comme nous l’avons fait en tête du présent chapitre, il ne sera pas inutile de remplir cette lacune par le nom fictif de Marchthorn[1]. Plus d’une fois, en effet, nous nous sommes trouvé nous-même fort embarrassé dans le cours d’une histoire par la rencontre d’un hiatus incommode que nous ne pouvions pas toujours remplir à la première vue d’une manière qui allât bien avec le reste de la narration.

Marchthorn donc était une vieille ville écossaise, bâtie à la mode d’autrefois. La principale rue, un jour de marché, présentait un nombre raisonnable de vigoureux fermiers en grande redingote, achetant ou vendant les diverses productions de leurs fermes. Les autres jours de la semaine, on y voyait seulement quelques oisifs bourgeois se traînant comme des mouches encore à moitié endormies, et fixant le clocher de l’église jusqu’à ce que l’heureux son de douze coups frappés par l’oracle du temps vînt leur dire qu’il était temps d’aller prendre leur repas de midi. Les étroites fenêtres des boutiques ne laissaient apercevoir que très imparfaitement l’intérieur, où chaque marchand, comme on appelait les boutiquiers, more scottico, vendait tout ce qu’il est possible d’imaginer. Quant à des manufactures, il n’en existait aucune, excepté celle du prudent conseil de ville, qui se donnait une peine inconcevable pour préparer la chaîne et la trame que devait fournir la ville de Marchthorn tous les six ou sept ans, dans le but de tisser la quatrième partie d’un membre du parlement.

Dans une pareille ville, il arrive d’ordinaire que le clerc du shériff, surtout si on le suppose agent de plusieurs lairds du premier ordre, possède une des maisons de meilleure apparence, et telle était celle de M. Bindloose. Ce n’était point, à la vérité, la charmante demeure du procureur du sud, toute bâtie en briques et ornée d’un marteau de cuivre luisant : le clerc n’habitait qu’un bâtiment haut, maigre, sombre, avec d’étroites croisées et un toit qui se projetait de plusieurs pieds au dessus de la rue, lequel toit présentait à sa surface des espèces de gradins, vu l’épaisseur des tuiles dont il était formé ; enfin les fenêtres du bas étaient défendues par des barres de fer ; car M. Bindloose, comme il arrive souvent, tenait une succursale d’une des deux banques nationales qui avait été récemment établie dans la ville de Marchthorn.

Vers la porte de cette maison, par les rues anciennes et désertes de cette ville fameuse, s’avançait lentement une voiture qui, si elle avait paru dans Piccadilly, aurait fourni de quoi rire pendant une semaine, et alimenté les conversations durant un mois. C’était un char à deux roues, qui ne pouvait réclamer aucun des noms modernes de tilbury, de tandem, de dennet, etc., et qui aspirait seulement à l’humble dénomination de cet équipage presque oublié… un whisky, ou, suivant quelques autorités, un timwhisky. Ce char était, ou plutôt il avait été originairement de couleur verte, et se trouvait placé, d’une manière sûre et solide, sur deux petites roues basses de forme antique, qui n’étaient nullement en proportion avec la caisse. Le dessus, semblable à celui d’une calèche ordinaire, avait été rabattu, à cause de l’humidité de l’air du matin ou de la délicatesse farouche de la belle dame qui, voilée par des rideaux de cuir, occupait ce vénérable échantillon d’un carrosse antédiluvien.

Mais comme cette belle et modeste dame n’aspirait aucunement à l’honneur de conduire la direction d’un cheval qui paraissait aussi vieux que la voiture, elle était exclusivement confiée à un bonhomme habillé en postillon. Les cheveux gris de ce galant écuyer s’échappaient des deux côtés d’une antique toque de jockey en velours, et son épaule gauche était si considérablement élevée au dessus de sa tête qu’il semblait, avec un peu d’effort, pouvoir mettre son cou sous son bras, comme on place celui d’un coq de bruyère rôti. Il montait un cheval de selle aussi vieux que celui qui travaillait entre les brancards du carrosse, et qu’il conduisait au moyen d’une longe. Excitant un des deux animaux avec son unique éperon, et stimulant l’autre avec son fouet, il obtenait sur le pavé un trot raisonnable, qui cessa seulement lorsque le whisky s’arrêta à la porte de M. Bindloose… événement d’assez grande importance pour attirer la curiosité des habitants de cette maison et des maisons voisines. Les rouets suspendirent leurs révolutions, les aiguilles s’arrêtèrent piquées dans les coutures à demi finies, et plusieurs nez, avec ou sans lunettes, se montrèrent aux croisées voisines. Les figures espiègles de deux ou trois clercs parurent aux fenêtres grillées dont nous avons parlé, et s’épanouirent en voyant descendre de ce respectable équipage une vieille dame, dont le costume et la tournure avaient pu être de mode, alors que son carrosse était neuf. Une robe de satin rouge, bordée de peau d’écureuil gris, et un chapeau de soie noire garni de crêpe, étaient des vêtements qui n’excitaient plus le respect qu’ils avaient certainement commandé aux jours de leur jeunesse. Mais il y avait dans les traits de celle qui les portait quelque chose qui lui aurait valu tous les égards de M. Bindloose, quand même elle se fût présentée sous un costume encore moins brillant, car il reconnaissait la figure d’une ancienne pratique qui l’avait toujours payé généreusement, et dont le compte avec la banque était balancé par une très respectable somme. Bref, c’était notre digne amie mistress Dods, l’hôtesse du village de Saint-Ronan.

Or, son arrivée annonçait une affaire évidemment très importante. Personne en effet n’éprouvait plus de répugnance que Meg à quitter sa maison où, dans sa propre opinion du moins, rien n’allait bien quand elle n’était point là elle-même pour surveiller. Donc, si limitée que fût sa sphère, elle en occupait toujours le centre, et ses satellites peu nombreux se trouvaient forcés d’accomplir leurs révolutions autour d’elle, tandis qu’elle demeurait stationnaire. Saturne aurait donc reçu avec moins d’étonnement une visite du soleil, que M. Bindloose cette visite inattendue de la vieille cliente. En un clin d’œil, il réprima la curiosité impertinente de ses clercs ; il ordonna à sa femme de charge, la vieille Hannah… car M. Bindloose était garçon… d’apprêter le thé dans le salon vert ; et à peine achevait-il de donner ses ordres qu’il était déjà à côté du whisky, ouvrant les rideaux, abaissant le marchepied et aidant sa vieille connaissance à descendre.

Le clerc conduisit sa chère cliente dans le fameux salon ; et quand ils furent assis, M. Bindloose se creusa l’esprit pour deviner le motif qui pouvait amener mistress Dods de si bonne heure chez lui. « Je ne vous ai jamais vu meilleure mine depuis dix ans ; peut-être néanmoins songez-vous à mettre vos affaires en règle, dit-il. Quelqu’un de vos débiteurs a-t-il fait faillite, ou est-il sur le point de la faire ? — Vous conjecturez mal, monsieur Bindloose ; j’ai bien fait une perte, mais une perte d’ami… — Vita incerta, mors certissima ! » répondit le clerc, mais il ne paraissait pas deviner où la cliente voulait en venir.

« Parlons en bon écossais, dit l’aubergiste ; il faut que je vous apprenne moi-même le motif de ma visite. Vous n’avez peut-être pas oublié, monsieur Bindloose, deux jeunes Anglais qui logèrent il y a six ou sept ans chez moi, et qui eurent une querelle avec le vieux laird de Saint-Ronan pour avoir chassé dans les marais de Spring-Well-Head ? Vous savez aussi qu’ils quittèrent tous deux le pays, après que vous eûtes empêché qu’on ne rendît une sentence contre eux. Eh bien ! le plus âgé et le plus raisonnable des deux est revenu à Saint-Ronan, il y a environ quinze jours et a logé chez moi. Je dois vous l’avouer, monsieur Bindloose, je me suis laissé prendre d’une affection toute particulière pour lui, pour Francis Tyrrel, comme il se nomme ; mais je n’aurais jamais pu prévoir ce qui est arrivé à ce pauvre jeune homme par la malice des méchants : il a demeuré chez moi, comme je vous le disais, une quinzaine environ, aussi paisible qu’un agneau, buvant et mangeant bien, payant son mémoire chaque samedi… Hier il a disparu, assassiné ou enlevé par les bandits qui habitent ce marais infect qu’ils appellent les Eaux. J’ai cependant la consolation de pouvoir vous le dire, quoiqu’il lui soit arrivé, ce n’est point ma faute ; mais il a voulu à toute force voir ce vieux coupe-jarret de Mac Turc, et il est convenu avec lui de se trouver avec quelqu’un de sa bande le même jour à une heure dite et dans un certain lieu. Il sortit pour tenir sa parole, mais depuis on ne l’a point revu. Or, ma ferme croyance, monsieur Bindloose, est qu’on lui a dressé des embûches entre mon auberge et Buckstane, où était le rendez-vous. »

M. Bindloose objecta qu’on ne pouvait savoir si un rendez-vous pour un duel avait été réellement convenu entre M. Tyrrel et le capitaine Mac Turc, puisque, d’après elle-même, leur conversation avait eu lieu intra parietes et remotis testibus. Mistress Dods avoua, en s’essuyant les yeux avec son tablier, qu’elle avait écouté à la porte. Battu sur ce point, le clerc avança une nouvelle objection.

« Au nom du ciel ! madame, dit-il, que voulez-vous que je fasse d’après une histoire aussi peu claire que la vôtre ?… Soyez un peu raisonnable considérez qu’il n’y a point de corpus delicti. Corpus delicti ! Et qu’est-ce que cela ? quelque chose à payer sans doute, car vos belles paroles finissent toujours par là ? — Quand je dis qu’il n’y a pas de corpus delicti, je veux dire qu’il n’y a pas de preuve qu’un crime ait été commis ? — Comment peut-on dire qu’un meurtre n’est pas un crime ! » s’écria Meg, qui s’était trop habituée à voir la chose sous un tel point de vue pour consentir à la considérer sous tout autre. « Point de preuves, dites-vous ? je trouverai le cadavre, dussé-je faire retourner la terre à trois milles à l’entour avez la pioche et la pelle, ne fût-ce que pour faire enterrer ce pauvre chrétien, et pendre cet infâme Mac Turc et tous ses complices ! »

Elle se leva en colère pour demander sa voiture ; mais ce n’était ni l’intention ni l’intérêt du clerc de laisser partir sa pratique en si mauvaise humeur. Il la pria de patienter et lui rappela que ses chevaux, pauvres bêtes, ne venaient que d’entrer à l’écurie… argument qui sonnait toujours bien aux oreilles de la vieille aubergiste, accoutumée dès la plus tendre enfance à regarder les soins que réclament ces animaux comme un des devoirs les plus sacrés. Elle reprit donc sa place d’un air fâché, et M. Bindloose se creusait la tête pour trouver moyen d’apaiser la vieille dame, lorsque son attention fut attirée par un grand vacarme qui se faisait entendre dans le corridor.



  1. Mot qui veut dire épine de Mars. a. m.