Les Eaux de Saint-Ronan/24

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Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 337-341).


CHAPITRE XXIV.

AVIS ANONYME.


Décachetez cette lettre ; je puis produire un champion qui soutiendra ce que vous y trouverez.
Shakspeare. Le roi Lear.


La lettre que reçut Mowbray, et qu’il lut en présence de sa sœur, contenait ces mots :

« Monsieur,

« Clara Mowbray a peu d’amis ; peut-être n’en a-t-elle que deux au monde : vous, par les liens du sang, et l’auteur de ce billet, par suite de l’attachement le plus vrai et le plus désintéressé que jamais homme ait porté à une femme. Si je m’explique ainsi avec vous, quoiqu’il soit également improbable que je puisse jamais vous voir ou parler à votre sœur, c’est que je désire vous faire connaître le motif de l’intérêt que je prendrai, jusqu’à l’heure de ma mort, à tout ce qui la concerne.

« Un individu, s’arrogeant le nom de lord Étherington, est dans le voisinage du château de Shaws avec l’intention de solliciter la main de miss Mowbray ; et il m’est facile de prévoir, en raisonnant d’après le train ordinaire des choses d’ici-bas, qu’il peut mettre ses propositions sous un jour qui les rende extrêmement avantageuses. Mais avant que vous donniez à cet individu l’encouragement que ces offres paraissent mériter, veuillez vous informer si sa fortune est réelle et son rang incontestable. Ne vous contentez pas de renseignements légers sur l’un et l’autre de ces points. Un homme peut être en possession d’un domaine et d’un titre, sans y avoir d’autre droit que la rapacité et l’excès de la présomption. En supposant donc M. Mowbray jaloux, comme il doit l’être, de l’honneur de sa famille, l’alliance d’un tel homme ne peut être que déshonorante. Ces renseignements vous sont donnés par une personne qui peut prouver ce qu’elle écrit. »

À la première lecture d’un billet si extraordinaire, Mowbray fut tenté de l’attribuer à quelqu’une des personnes qui se trouvaient réunies aux Eaux. Cependant, après plus ample réflexion, il se sentit ébranlé dans son opinion première, et sortant tout-à-coup de la rêverie dans laquelle il était tombé, il demanda le messager qui avait apporté la lettre. Un domestique lui répondit qu’il était dans le vestibule, et Mowbray y descendit sur-le-champ ; mais il n’y trouva plus l’exprès, seulement il l’aperçut au bout de l’avenue, qui s’en allait tranquillement. Il l’appela à grands cris, mais vainement : alors il se mit à courir après le drôle qui, se voyant poursuivi, doubla le pas et se jeta dans le bois taillis qui entourait le château. Après avoir couru quelque temps sans succès, il se rappela enfin que la visite du comte d’Étherington nécessitait sa présence au château, et qu’il n’avait pas de temps à perdre.

En effet le jeune lord était arrivé à Shaws si peu de minutes après le départ de Mowbray qu’il était étonnant qu’ils ne se fussent pas rencontrés dans l’avenue. Le domestique auquel il s’adressa, s’imaginant que son maître ne tarderait pas à rentrer, puisqu’il était sorti sans chapeau, introduisit le comte, sans plus de cérémonie, dans la salle où l’on venait de déjeuner et où Clara était assise près d’une fenêtre. Elle était si occupée d’un livre qu’elle lisait, ou peut-être de ses propres pensées, qu’elle ne leva la tête qu’au moment où lord Étherington s’avançant, prononça ces mots : « Miss Mowbray ! » Un tressaillement involontaire et un grand cri annoncèrent ses mortelles alarmes, et elle poussa un nouveau cri en tressaillant encore, lorsqu’il fit un nouveau pas vers elle, et dit d’un ton plus assuré : « Clara ! — N’avancez plus… n’avancez plus, s’écria-t-elle, si vous voulez que je vous voie sans mourir ! » Lord Étherington demeura immobile, comme ne sachant s’il devait s’approcher encore ou reculer, tandis qu’avec une incroyable volubilité elle lui débitait prières sur prières pour qu’il s’éloignât ; tantôt lui parlant comme à un être réel, tantôt, et plus souvent, comme à un fantôme trompeur que créait son imagination troublée. « Je le savais, murmurait-elle, je savais ce qui arriverait si l’on forçait mes pensées à suivre ce terrible cours… Parlez-moi, mon frère ! parlez-moi pendant qu’il me reste encore un peu de raison, et dites-moi que ce qui paraît devant mes yeux n’est qu’une ombre vaine ! mais ce n’est pas une ombre… Je vois toutes les apparences d’une substance humaine dans ce qui se trouve là devant moi ! — Clara, » dit le comte d une voix ferme, mais adoucie, « non, je ne suis pas une ombre… je suis un homme indignement calomnié ; je viens réclamer des droits qu’on m’a injustement enlevés. Je suis maintenant armé de pouvoir comme de justice, et mes réclamations seront entendues. — Jamais, jamais, répondit Clara : réduite à l’extrémité, j’y puiserai du courage… Vous n’avez pas de droits, vous n’en avez aucun… Je ne vous connais pas, et je vous défie. — Ne me défiez point, Clara Mowbray, » répliqua le comte d’un ton et avec des gestes bien différents de ceux qui charmaient la société ; car alors il était solennel, tragique, et presque sombre comme le juge lorsqu’il prononce la sentence d’un criminel : « ne me défiez pas, répéta-t-il, je suis votre destin, et il dépend de vous, Clara, que je sois doux ou sévère. — Osez-vous parler ainsi ? » s’écria miss Mowbray les yeux étincelants de colère, tandis que ses lèvres devenaient blanches et tremblaient de crainte. « Osez-vous parler ainsi, et oublier qu’au dessus de nos têtes est le même ciel que vous avez pris à témoin de votre promesse, lorsque vous avez juré si solennellement de ne jamais me revoir sans mon consentement ? — Ce serment était conditionnel… Francis Tyrrel en a fait un semblable… Ne vous a-t-il pas revue ? » Il fixa sur elle un regard pénétrant, et continua : « Oui, il vous a revue… Vous n’osez pas le nier !… Un serment qui ne fut pour lui qu’un fil de soie sera-t-il donc pour moi une attache de fer ? — Hélas ! ce ne fut que pour un moment, » dit miss Mowbray perdant courage, et baissant la tête pour répondre.

« Quand ce n’aurait été qu’un coup d’œil. Il vous a vue… vous lui avez parlé : et moi aussi, je dois vous voir, et moi aussi, vous devez m’entendre ! sinon je vous réclamerai d’abord à la face du monde ; et après avoir fait reconnaître mes droits, je chercherai et j’immolerai le misérable rival qui a osé me les contester. — Pouvez-vous parler ainsi ? pouvez-vous rompre ainsi les liens de la nature ? Avez-vous un cœur ? — Oui, j’ai un cœur, et il cédera comme la cire à vos moindres souhaits, si vous consentez à me rendre justice ; mais un rocher n’est pas plus inflexible que je le deviendrai si vous persistez dans une inutile opposition ! Clara Mowbray, je suis votre destin. — Non, homme orgueilleux, non, » dit Clara en se levant, « Dieu n’a point donné à un insecte le pouvoir d’en écraser un autre sans sa divine permission… Mon destin dépend de celui sans la volonté duquel un moineau même ne tombe pas à terre… Sortez, j’ai confiance dans la protection du ciel. — Parlez-vous avec sincérité ? répliqua le comte d’Étherington ; considérez d’abord quelle perspective s’offre à vous. Je ne me présente pas ici sous un caractère douteux et incertain… Je ne vous offre pas simplement le nom d’épouse… je ne vous propose pas un sort obscur, une humble condition, une triste médiocrité avec des craintes pour le passé et des soucis pour l’avenir ; et néanmoins il fut un temps où vous auriez écouté favorablement une telle proposition… Mais j’occupe un rang élevé parmi les nobles du pays, et je vous offre de partager, à titre d’épouse, mes honneurs et les richesses qui en découlent. Votre frère est mon ami, et approuve mes prétentions. Je relèverai votre ancienne maison… Vos actions seront réglées d’après vos désirs, même d’après vos caprices… Je pousserai si loin l’abnégation personnelle, que, si vous insistez pour une mesure si sévère, vous aurez une résidence particulière, une maison pour vous seule, et que je ne m’y présenterai jamais avant que l’amour le plus ardent, les attentions les plus tendres, aient triomphé de vos inflexibles dispositions. Voilà ce à quoi je consentirai pour l’avenir… Quant au passé, rien n’en transpirera dans le public ; mais il faut, Clara Mowbray, que vous soyez à moi. — Jamais ! jamais ! » s’écria-t-elle avec encore plus de véhémence. « Je ne puis que répéter le mot jamais ! mais il aura toute la force d’un serment. Votre rang n’est rien à mes yeux… votre fortune, je la dédaigne… Mon frère, d’après aucune loi, n’a le droit de forcer mes inclinations… Je déteste votre trahison et les avantages que vous pensez en retirer. Si la loi vous accordait ma main, elle ne vous donnerait qu’un cadavre. — Hélas ! Clara, dit le comte, vous ne faites que vous débattre dans le filet ; mais je ne vous presserai pas davantage pour le moment. Il faut que je songe à une autre rencontre. »

Il se détournait pour sortir, lorsque Clara, s’élançant vers lui, le retint par le bras, et lui répéta d’une voix grave et solennelle le commandement de Dieu : « Tu ne tueras point. — Ne craignez pas d’autre violence, » dit-il en adoucissant sa voix, et en tâchant de lui prendre la main, « que celle qui peut provenir de votre propre sévérité… Francis n’a rien à redouter de moi, à moins que vous ne soyez tout-à-fait déraisonnable. Accordez-moi seulement une permission que vous ne pouvez refuser à un ami de votre frère, celle de vous voir quelquefois… Suspendez au moins l’impétuosité de votre haine, et pour ma part je retiendrai le cours de mon juste ressentiment. »

Clara retirant sa main et s’éloignant de lui, se contenta de répondre : « Il est un ciel au dessus de nous, et nos actions y seront jugées ! Vous abusez d’un pouvoir que vous devez à la plus noire perfidie… Vous brisez le cœur d’une femme qui ne vous fit jamais de mal… Vous recherchez l’alliance d’une misérable qui désire ne s’unir qu’avec le tombeau. Si mon frère vous amène ici, je ne peux m’y opposer… Mais vous n’y viendrez pas de mon consentement ; et, si j’en avais le choix, j’aimerais mieux devenir aveugle pour la vie que de pouvoir ouvrir les yeux pour vous voir… j’aimerais mieux que mes oreilles fussent bouchées avec la terre du tombeau que d’entendre encore votre voix ! »

Le comte d’Étherington sourit fièrement, et répliqua : « Je puis, madame, endurer même ce langage sans ressentiment ; si inquiète, si jalouse que vous soyez d’ôter toute grâce et toute bonté à votre consentement, j’accepte la permission de vous visiter qu’impliquent vos paroles. — Ne les interprétez pas ainsi, répliqua-t-elle ; je me soumets seulement à votre présence comme à un mal inévitable. Le ciel m’est témoin que, si ce n’était pour éviter un mal plus grand et plus terrible, je ne pousserais pas même la condescendance si loin. — Que condescendance soit donc le mot, dit-il ; et reconnaissant de votre condescendance, miss Mowbray, je ne divulguerai rien de ce que vous désirez tenir secret ; et, à moins d’y être absolument forcé pour ma légitime défense, vous pouvez en être sûre, je n’emploierai la violence contre personne… Je vous délivre de ma présence ! »

En parlant ainsi il quitta l’appartement.