Les Eaux de Saint-Ronan/26

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Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 350-356).


CHAPITRE XXVI.

SECONDE LETTRE.


… Faut-il donc que je raconte moi-même l’histoire de mes folies ?…
Shakspeare.


« Je reprends la plume, Harry, pour vous dire quelle fut ma surprise lorsque Francis me prit pour confident de son intrigue amoureuse. Mon grave cousin amoureux, et sur le point de s’embarquer dans le voyage périlleux d’un mariage clandestin !… Je ne pourrais dire, quand ma vie en dépendrait, si ce fut un sentiment de surprise ou de joie maligne qui l’emporta en moi. Je voulus lui faire des représentations, mais je n’avais pas le talent de persuader. Il insista sur la différence de nos situations… sur sa malheureuse naissance qui l’affranchissait du moins d’une soumission complète aux volontés absolues de son père… Un parent de sa mère lui avait laissé une fortune modeste que miss Mowbray avait consenti à partager avec lui ; enfin, il désirait non mes conseils mais mon assistance. Un instant de réflexion me convainquit que je devais seconder ce pauvre Francis : je me rappelai les déclamations de notre très honorable père contre les mariages à l’écossaise et contre tous les mariages secrets en général. Or, il ne fallait pas être sorcier pour prévoir que, si Francis transgressait la défense de se marier en Écosse, mon père ne songerait certainement plus à l’avantager, et reporterait sur moi toute sa tendresse. Ces considérations, qui se présentèrent à mon esprit avec la rapidité de l’éclair, me portèrent à donner des avis à Francis sur la périlleuse partie qu’il se proposait de jouer. J’avais seulement à prendre garde de remplir un rôle assez apparent pour attirer l’attention de mon père.

« Je reconnus bientôt que les amants avaient plus besoin de mes secours que je ne l’avais d’abord supposé. Car ils étaient absolument novices dans un genre d’intrigues qui me paraissait à moi aussi aisé et aussi naturel que le mensonge. Francis avait été découvert dans ses promenades avec Clara, et la nouvelle en avait été portée au vieux Mowbray qui s’emporta vivement contre sa fille, bien qu’il s’imaginât que tout son crime était d’avoir fait la connaissance d’un étudiant anglais inconnu. Il défendit tout commerce à l’avenir ; résolut, en style de juge de paix, de débarrasser le pays de nous, et se gardant bien de mentionner la faute de sa fille, accusa Francis d’avoir braconné sur ses terres. Son signalement fut donné à tous les gardes du château, de sorte que les amants ne purent se voir sans courir de grands risques. L’alarme fut si vive que maître Francis jugea prudent, par égard pour Clara, de s’éloigner jusque dans la ville de Marchthorn et de s’y cacher, sans plus avoir avec la jeune miss qu’un commerce épistolaire.

« Ce fut alors que je devins l’ancre maîtresse des espérances de nos amants ; ce fut alors que ma précoce dextérité et les vastes ressources de mon imagination furent, pour la première fois, mises à l’épreuve. Il serait trop long de vous détailler tous les rôles que je remplis pour entretenir la correspondance des deux tourterelles séparées…. J’escaladais les murailles, je passais les rivières à la nage, je bravais les meutes de chiens, les bâtons, les coups de fusil ; et sans cet espoir d’avantage personnel dont je vous ai parlé, je ne devais retirer ni honneur ni récompenses de mes peines. Je vous avouerai que Clara Mowbray était si vraiment belle, si absolument confiante en l’ami de son amant, et si intime avec moi, que parfois je pensais qu’en conscience elle ne devrait pas avoir scrupule d’accorder quelque petite faveur à un agent si fidèle. Mais c’était la pureté en personne ; et j’étais alors si novice moi-même, que je ne savais pas comment j’aurais pu ensuite battre en retraite, si je m’étais avancé trop hardiment. Je ne hasardai donc rien qui pût exciter le soupçon, et comme ami confidentiel des amants, je préparai tout pour leur secret mariage. Le pasteur de la paroisse consentit à célébrer la cérémonie, décidé à le faite par un argument dont Clara, si elle eût pu le savoir, ne m’aurait pas remercié. Je fis croire à l’honnête homme, qu’en refusant de prêter son ministère, il empêcherait un trop heureux amant de rendre justice à une fille abusée, et le ministre qui se trouvait avoir quelque chose de romanesque dans le caractère, se détermina, dans des circonstances si urgentes, à célébrer leur mariage, bien que la conséquence pût être une accusation d’irrégularité pour lui-même. Il fut arrêté que les amants se réuniraient à la vieille église quand la nuit commencerait à s’épaissir, et partiraient en poste pour l’Angleterre aussitôt après la cérémonie.

« Quand tout fut arrangé, sauf la fixation du jour, vous ne pourriez concevoir quelles furent la joie et la reconnaissance de mon sage frère. Il se crut au moment d’arriver au septième ciel, au lieu de songer qu’il perdait toutes ses chances de fortune, et qu’il se chargeait, à dix-huit ans, d’une femme qui, sans doute, lui donnerait des enfants. Quoique extrêmement jeune moi-même, je ne pouvais m’abstenir de voir avec étonnement son manque complet de connaissance du monde ; la conscience de la supériorité que j’avais sur lui sous ce rapport me soutenait contre les accès de jalousie qui me prenaient toujours, quand je pensais qu’il remportait un prix inestimable que sans mon adresse il n’aurait jamais obtenu… Mais dans cet instant critique, je reçus de mon père une lettre qui, après avoir successivement passé par nos différents domiciles, me parvenait enfin à Marchthorn.

« C’était une réponse à une de mes épîtres, où j’avais, pour remplir la page d’une respectueuse longueur, jeté quelques mots sur la famille de Saint-Ronan, dans le voisinage de laquelle je me trouvais alors. Je ne me doutais pas de l’effet que ce nom devait produire sur l’esprit de mon très honorable père ; mais sa lettre m’en informa suffisamment. Il m’engageait à cultiver aussi intimement que possible la connaissance de M. Mowbray, et même, au besoin, à lui avouer nos véritables noms ; et de peur que cette admonition paternelle ne fût négligée, Sa Seigneurie me confia le secret du testament et des dernières volontés de mon grand oncle maternel, M. S. Mowbray, qui, à ma grande surprise, léguait un domaine magnifique et considérable au fils aîné du comte d’Étherington, à condition qu’il épouserait une femme de la famille Mowbray, de Saint-Ronan. Comme je demeurai stupéfait ! C’était moi qui avais tout préparé pour le mariage de Francis avec la fille dont la main lui assurait richesse et indépendance !

« Là se brisaient donc toutes mes espérances. Il était clair comme le jour qu’un mariage secret, impardonnable d’ordinaire, deviendrait aux yeux de mon père un acte méritoire, s’il unissait son héritier à Clara Mowbray. Ainsi la catastrophe que je machinais comme devant exclure à jamais mon rival des bonnes grâces de son père, allait donner au comte un motif de plus pour me dépouiller en faveur de Francis. Je cherchai alors si le mal était absolument sans remède. Rien n’était plus facile que de faire échouer le projet de mariage ; mais cette alliance pouvait se conclure un jour sous les auspices de mon père. Dans tous les cas, le rôle que j’avais joué dans l’intrigue entre Clara et mon frère me montrait presque l’impossibilité de lui faire moi-même la cour. En cette perplexité il me vint une idée lumineuse : si je me faisais passer pour l’époux ? Il était facile de convenir du jour avec Clara et le ministre, car je menais toute la correspondance ; j’avais la taille et la tournure de Francis… Le déguisement que nous devions prendre… l’obscurité de l’église… la précipitation du moment, tout empêcherait Clara de me reconnaître. Quant au ministre, je n’aurais qu’à lui dire, quoique jusqu’alors je lui eusse parlé d’un ami, que j’étais moi-même l’heureux mortel. Mon premier nom était précisément celui de Francis ; et enfin Clara me semblait si séduisante, qu’avec la vanité d’un amoureux de seize ans, j’avais la confiance de croire que je réconcilierais aisément la demoiselle avec cette substitution.

« Enfin mon projet réussit. Nous montâmes en voiture ; mais à peine étions-nous à un mille de l’église, que mon malheureux frère, qui avait tout appris, arrêta de force la chaise de poste. Je voulus me jeter sur lui, mais je tombai à terre et la roue me passa sur le corps. Lorsque je revins à moi, j’étais étendu sur mon lit. Mon domestique Solmes, qui me soignait, me dit que la jeune personne avait été renvoyée par Francis chez son père ; Francis lui-même vint me visiter, et j’avais tellement perdu de sang, que je le reçus avec une espèce d’indifférence. Après avoir été long-temps sermonné, il obtint de moi deux choses, la première que nous nous dirions adieu pour toujours, la seconde que nous renoncerions tous deux à Clara. J’hésitai à cette dernière stipulation. « Elle était ma femme et j’avais droit de la réclamer comme telle. » Sur ce, nouveau déluge de reproches et de réflexions morales : il finit par m’assurer que, comme il y avait erreur de personne, l’union conjugale était nulle de plein droit. Quand Francis m’eut débarrassé de son insupportable présence, Solmes parla à son tour du ressentiment de mon père et de l’esprit de vengeance qui animerait le vieux Mowbray lui-même ; si bien que je fis vœu d’absence éternelle et que je m’exilai d’Écosse, comme on dit en ce pays,

« Et ici, remarquez mon génie : tout était contre moi dans cette affaire ; je m’arrangeai néanmoins de manière que ledit M. Francis Martigny se chargeât de tout le fardeau du mécontentement de mon père, et notre séparation, dont il devait être fort courroucé, se trouvait attribuée à mon rival. Ce fut une condition sine qua non. M. Francis accepta tout ce que je voulus ; il aurait pris le monde sur ses épaules pour mettre une éternelle séparation entre la tourterelle et le faucon qui s’était si hardiment précipité sur elle. Je ne sais ce qu’il écrivit à mon père ; quant à moi, je rejetai toute la faute sur mon compagnon, et j’obtins la permission de retourner à Londres pour ma santé. Je trouvai le comte furieux contre son fils aîné, et comme il s’était fait dévot sur la fin de ses jours, n’osant pas sans doute avouer ses peccadilles en face de la sainte congrégation, il m’institua seul héritier ; et maintenant je suis très honorable à sa place.

« Vous me direz peut-être : « Ne vous repentez-vous pas du passé ?… ne craignez-vous pas l’avenir ?… » Je me repens, mais de n’avoir pas profité de l’absence de M. Martigny et de mon intimité avec Clara pour le supplanter dans son affection. Voilà pour le repentir. Quant à la crainte, je vous répondrai que je n’ai jamais rien craint de ma vie. Mais je ne veux pas que vous me croyiez assez fou pour m’exposer à des soucis nombreux sans un motif raisonnable ; ce motif, le voici : j’entends dire qu’une attaque se prépare contre mon rang et mon état dans la société ; elle ne peut venir que de ce drôle de Martigny. Or c’est une violation du traité conclu entre nous. Peut-il donc espérer que j’abandonnerai ma femme, et, ce qui vaut encore mieux, le domaine de Nettlewood du vieux Sowgie Mowbray ? Oh ! non pas ! s’il m’attaque sur ce point, je l’attaquerai sur un autre qui ne lui sera pas moins sensible… Je ne veux point pousser les choses à l’extrémité, et ce n’est pas dans cette intention que je vous invite à venir me joindre. Il est vrai que lorsque je le rencontrai il y a quelque temps, je cédai à un malheureux mouvement de vivacité ; là était mon ennemi, ici ma paire de pistolets : telle fut la seule réflexion qu’il me fut possible de faire ; mais à l’avenir je serai sur mes gardes.

« Mais, me direz-vous encore, si je n’ai pas dessein de chercher personnellement querelle à Martigny, pourquoi me mettre en collision avec lui ? Pourquoi ne pas exécuter la convention de Marchthorn ? Je veux mettre un terme aux craintes que j’éprouve d’une tentative contre ma fortune et mon titre. Je veux ma femme Clara Mowbray et mon domaine de Nettlewood. Or le temps presse, il faut donc agir à tout risque, et voici mon plan. Mowbray m’a permis de faire la cour à Clara sa sœur ; si elle consent à me prendre pour époux, je m’assure le domaine de Nettlewood, et je suis prêt à livrer bataille pour les biens de mon père. D’ailleurs, si cet heureux dénoûment a lieu, Martigny aura le cœur trop malade pour combattre encore, et courra se cacher, en véritable amant, dans quelque désert au delà des mers. Si, au contraire, la demoiselle persiste à refuser, je pense que Martigny sacrifiera beaucoup pour me porter à renoncer à mes prétentions. Or il me faut un agent pour communiquer avec cet individu : venez donc sans délai, venez me soutenir. Je vous jure qu’il n’y a ni risque à courir dans ce drame, ni personne à offenser dans le rôle que j’ai l’intention de vous confier.

« En parlant de drame, nous avons fait une misérable tentative pour jouer une espèce de pièce bâtarde au château de Mowbray. Il s’est passé ce jour-là deux choses remarquables : l’une, c’est que je n’ai plus osé me présenter devant miss Clara lorsque le moment critique est arrivé ; l’autre est d’une nature plus délicate, car il s’agit d’une certaine jolie dame qui semble déterminée à se jeter à ma tête. Si vous n’arrivez pas au plus tôt, vous manquerez certainement une des récompenses que je vous ai promises dans mon avant-dernière lettre. Jamais un écolier ne garde un morceau de pain d’épice pour son camarade sans éprouver un vif désir d’y mettre la dent. Pour moi, la perspective d’une telle affaire m’embarrasse, quand surtout j’en ai sur le tapis une autre d’une nature toute différente. Je vous expliquerai cette énigme à votre arrivée.

« On peut dire qu’hier j’ai commencé les opérations du siège, car je me suis présenté devant Clara. Je n’ai pas reçu un accueil très flatteur… mais peu importe ; je m’y attendais bien. En excitant ses craintes, j’ai produit une telle impression sur son esprit, qu’elle consent à ce que je la visite comme ami de son frère, et ce n’est pas avoir gagné peu de chose. Elle pourra s’habituer à me voir, et se rappeler avec moins d’amertume le tour que je lui ai joué ; tandis que moi, d’un autre côté, par la même force de l’habitude, je me débarrasserai d’une certaine gaucherie qui s’empare toujours de moi lorsque je la regarde… Adieu ! santé et fraternité.

« Tout à vous.

Étherington. »