Les Femmes de la Révolution/15

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(tome 39p. 133-142).
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XV

Mme ROLAND (SUITE)


Mme Roland, à cette époque, à en juger par ses lettres, était beaucoup plus violente qu’elle ne le parut plus tard. Elle dit en propres termes : « La chute du trône est arrêtée dans la destinée des empires. Il faut qu’on juge le roi… Chose cruelle à penser nous ne saurions être régénérés que par le sang. »

Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), où ceux qui demandaient la république furent fusillés sur l’autel, lui parut la mort de la liberté. Elle montra le plus touchant intérêt pour Robespierre, que l’on croyait en péril. Elle alla, à onze heures du soir, rue de Saintonge, au Marais, où il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il était resté chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. De là, M. et Mme Roland allèrent chez Buzot le prier de défendre Robespierre à l’Assemblée. Buzot refusa ; mais Grégoire, qui était présent, s’engagea à le faire.

Ils étaient venus à Paris pour les affaires de la ville de Lyon. Ayant obtenu ce qu’ils voulaient, ils retournèrent dans leur solitude. Immédiatement (27 septembre 91), Madame Roland écrivit à Robespierre une fort belle lettre, à la fois spartiate et sentimentale, lettre digne, mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-être le calcul et l’intention politique. Elle était visiblement frappée de l’élasticité prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d’être brisée, se relevait alors dans toute la France, et du grand rôle politique de l’homme qui se trouvait le centre de la société. J’y remarque les passages suivants :

« Lors même que j’aurais suivi la marche du Corps législatif dans les papiers publics, j’aurais distingué le petit nombre d’hommes courageux, fidèles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l’énergie n’a cessé de… etc. J’aurais voué à ces élus l’attachement et la reconnaissance. — (Suivent des choses très hautes : Faire le bien comme Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d’âmes élevées qui seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la terre, et commandées par les circonstances, ne peuvent jamais se réunir pour agir de concert… — (Elle s’encadre gracieusement de son enfant, de la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux, la sécheresse extraordinaire. — Lyon aristocrate. — À la campagne, on croit Roland aristocrate ; on a crié : À la lanterne ! etc.) – Vous avez beaucoup fait, Monsieur, pour démontrer et répandre ces principes ; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage, à un âge où tant d’autres ne savent point quelle carrière leur est réservée… Si je n’avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais abstenue de vous écrire ; mais sans avoir rien à vous apprendre, j’ai eu foi à l’intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l’âme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une estime qu’ils accordent à peu de personnes, un attachement qu’ils n’ont voué qu’à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d’être justes et le bonheur d’être sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigué, attristé… » etc.

Nous ne voyons pas qu’il ait répondu à ces avances. Du Girondin au Jacobin il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée, différence d’espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Mme Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles, effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus vives antipathies : avoir un même défaut. Sous l’héroïsme de l’une, sous la persévérance admirable de l’autre, il y avait un défaut commun, disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, ils étaient nés scribes. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires, ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant ; dans les plus terribles crises, et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle éminemment littéraire et bellétriste, pour dire comme les Allemands, ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d’un autre âge. Mme Roland, d’un cœur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses fenêtres : « La mort de la femme Roland ! » Robespierre, la veille du 9 thermidor, entre la pensée de l’assassinat et celle de l’échafaud, arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester bon écrivain.

Comme politiques et gens de lettres, dès cette époque, ils s’aimaient peu. Robespierre, d’ailleurs, avait un sens trop juste, une trop parfaite entente de l’unité de vie nécessaire aux grands travailleurs, pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de Mme Roland, qu’eût été la vie d’un ami ? ou l’obéissance, ou l’orage.

M. et Mme Roland ne revinrent à Paris qu’en 92, lorsque la force des choses, la chute imminente du trône, porta la Gironde aux affaires. Mme Roland fut, dans les salons dorés du ministère de l’intérieur, ce qu’elle avait été dans sa solitude rustique. Seulement ce qu’il y avait naturellement en elle de sérieux, de fort, de viril, de tendu, y parut souvent hauteur et lui fit beaucoup d’ennemis. Il est faux qu’elle donnât les places, plus vrai qu’au contraire elle notait les pétitions de mots sévères qui écartaient les solliciteurs.

Les deux ministères de Roland appartiennent à l’histoire plus qu’à la biographie. Un mot seulement sur la fameuse Lettre au Roi, à propos de laquelle on a inculpé, certes à tort, la loyauté du ministre et de sa femme.

Roland, ministre républicain d’un roi, se sentant chaque jour plus déplacé aux Tuileries, n’avait mis le pied dans ce lieu fatal qu’à la condition positive qu’un secrétaire, nommé ad hoc expressément, écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour qu’il en restât témoignage, et qu’en cas de perfidie on pût, dans chaque mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité qui revenait à chacun.

La promesse ne fut pas tenue ; le roi ne le voulut point. Roland alors adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est l’âme d’un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le Thermomètre, tout ce qui pouvait se donner utilement, des décisions du conseil ; d’autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au public, si le roi se moquait de lui.

Cette lettre n’était point confidentielle ; elle ne promettait nullement le secret, quoi qu’on ait dit. Elle s’adressait visiblement à la France autant qu’au roi, et disait, en propres termes, que Roland n’avait recouru à ce moyen qu’au défaut du secrétaire et du registre qui eussent pu témoigner pour lui. Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la cour faisait jouer contre l’Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante, où l’on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes nationaux, que l’appel des vingt mille fédérés des départements était un outrage à la garde nationale de Paris.

Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la suprême protestation d’une loyauté républicaine, qui pourtant montre encore au roi une dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime : « Non, la patrie n’est pas un mot c’est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l’on s’attache chaque jour par les sollicitudes qu’il cause, qu’on a crée par de grands efforts, qui s’élève au milieu des inquiétudes et qu’on aime autant par ce qu’il coûte que par ce qu’on espère… » Suivent de graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances terribles de la résistance, qui forcera la République de s’achever dans le sang.

Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l’auteur. Elle le fit renvoyer.

Nous avons noté ailleurs les fautes du second ministère de Roland, l’hésitation pour rester à Paris ou le quitter à l’approche de l’invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par un homme aussi léger que Louvet, la sévérité impolitique avec laquelle on repoussa les avances de Danton. Quant au reproche de n’avoir point accéléré la vente des biens nationaux, d’avoir hissé la France sans argent dans un tel péril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le mériter ; mais les administrations girondines de départements restèrent sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.

Dès septembre 92, M. et Mme Roland coururent les plus grands périls pour la vie et pour l’honneur. On n’osa user du poignard ; on employa les armes plus cruelles de la calomnie. En décembre 92, un intrigant, nommé Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire saisir les fils d’un grand complot girondin ; Roland en était, et sa femme. Marat tomba sur l’hameçon avec l’âpreté du requin ; quand on jette au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouche, s’il en fut, avec de l’esprit ; peu de sens, encore moins de délicatesse ; il se dépêcha de croire, se garda bien d’examiner. La Convention perdit tout un jour à examiner elle-même, à se disputer, s’injurier. On fit au Viard l’honneur de le faire venir, et l’on entrevit fort bien que le respectable témoin produit par Chabot et Marat était un espion, qui probablement travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta Mme Roland, qui toucha toute l’Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat, furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre ridicules.

Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s’éloignèrent ou se cachèrent, les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne daignèrent découcher ni changer d’asile. Mme Roland ne craignait ni la prison ni la mort ; elle ne redoutait rien qu’un outrage personnel, et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s’endormait pas sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l’avis que la Commune avait lancé contre Roland un décret d’arrestation, elle courut aux Tuileries, dans l’idée héroïque (plus que raisonnable) d’écraser les accusateurs, de foudroyer la Montagne de son éloquence et de son courage, d’arracher a l’Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans la nuit. Il faut lire toute la scène dans ses Mémoires admirables, qu’on croirait souvent moins écrits d’une plume de femme que du poignard de Caton. Mais tel mot, arraché des entrailles maternelles, telle allusion touchante à l’irréprochable amitié, font trop sentir, par moments que ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas ! n’en était pas moins tendre.

Elle ne fit rien pour se soustraire à l’arrestation, et vint à son tour loger à la Conciergerie près du cachot de la reine, sous ces voûtes veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres. Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud, jeté le poison qu’elle avait, et voulut mourir au grand jour. Elle croyait honorer la République par son courage au tribunal et la fermeté de sa mort. Ceux qui la virent à la Conciergerie disent qu’elle était toujours belle, pleine de charme, jeune, à trente-neuf ans ; une jeunesse entière et puissante, un trésor de vie réservé jaillissait de ses beaux yeux. Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans l’irréprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s’était amusée en prison à écrire à Robespierre, non pour lui demander rien, mais pour lui faire la leçon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu’on lui ferma la bouche. Le 8, où elle mourut, était un jour froid de novembre. La nature dépouillée et morne exprimait l’état des cœurs ; la Révolution aussi s’enfonçait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du soir), elle arriva au pied de la Liberté colossale, assise près de l’échafaud, à la place où est l’obélisque, monta légèrement les degrés, et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans reproche « Ô Liberté ! que de crimes commis en ton nom ! »

Elle avait fait la gloire de son parti, de son époux, et n’avait pas peu contribué à les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans l’avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette âme antique, enthousiaste et austère une sorte de religion. Lorsqu’elle eut un moment l’idée de s’empoisonner, elle lui écrivit pour s’excuser près de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland n’avait qu’une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d’autant plus profond qu’il le contenait.

Quand on la jugea, elle dit : « Roland se tuera. » On ne put lui cacher sa mort. Retiré près de Rouen, chez des dames, amies très sûres, il se déroba, et, pour faire perdre sa trace, voulut s’éloigner. Le vieillard, par cette saison, n’aurait pas été bien loin. Il trouva une mauvaise diligence qui allait au pas ; les routes de 93 n’étaient que fondrières. Il n’arriva que le soir aux confins de l’Eure. Dans l’anéantissement de toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes ; des gendarmes les poursuivaient. Cela inquiéta Roland, il ne remit pas plus loin ce qu’il avait résolu. Il descendit, quitta la route, suivit une allée qui tourne pour conduire à un château ; il s’arrêta au pied d’un chêne, tira sa canne à dard et se perça d’outre en outre. On trouva sur lui son nom, et ce mot « Respectez les restes d’un homme vertueux. » L’avenir ne l’a pas démenti. Il a emporté avec lui l’estime de ses adversaires, spécialement de Robert Lindet[1].

  1. Nous ne résistons pas au plaisir de copier le portrait que Lémontey fait de Mme Roland :

    « J’ai vu quelquefois, dit-il, Mme Roland avant 1789 : ses yeux, sa taille et sa chevelure étaient d’une beauté remarquable, et son teint délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de réserve et de candeur, la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui trouvai point l’élégance aisée d’une Parisienne, qu’elle s’attribue dans ses Mémoires ; je ne veux point dire qu’elle eût de la gaucherie, parce que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. Je me souviens que, la première fois que je la vis, elle réalisa l’idée que je m’étais faite de la petite-fille de Vevey, qui a tourné tant de têtes, de la Julie de J.-J. Rousseau ; et, quand je l’entendis, l’illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop bien. L’amour-propre aurait bien voulu trouver de l’apprêt dans ce qu’elle disait ; mais il n’y avait pas moyen c’était simplement une nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d’expressions, raison piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents d’ivoire et des lèvres rosées ; force était de s’y résigner. Dans le cours de la Révolution je n’ai revu qu’une seule fois Mme Roland ; c’était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n’avait rien perdu de son air de fraîcheur, d’adolescence et de simplicité ; son mari ressemblait a un quaker dont elle eut été la fille, et son enfant voltigeait autour d’elle avec de beaux cheveux flottant jusqu’à la ceinture ; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplantés dans le salon de M. de Calonne. Mme Roland ne parlait plus que des affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui inspirait quelque pitié. Son âme était exaltée, mais son cœur restait doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie n’eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des symptômes d’anarchie commençaient à poindre, et elle promettait de la combattre jusqu’à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont elle m’annonça qu’elle porterait, quand il le faudrait, sa tête sur l’échafaud ; et j’avoue que l’image de cette tête charmante abandonnée au glaive du bourreau me fit une impression qui ne s’est point effacée, car la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutumé à ces effroyables idées. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermeté de Mme Roland et l’héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout était d’accord et rien n’était joué dans cette femme célèbre ; ce ne fut pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de notre Révolution ; l’histoire ne la dédaignera pas, et d’autres nations nous l’envieront. »