Les Femmes de la Révolution/16

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(tome 39p. 143-160).
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XVI

Mlle KÉRALIO (Mme ROBERT) (17 JUILLET 91)


L’acte primitif de la République, la fameuse pétition du Champ de Mars pour ne reconnaître ni Louis XVI ni aucun autre roi, cet acte improvisé au milieu de la foule sur l’autel de la Patrie (17 juillet 91), existe encore aux archives du département de la Seine. Il fut écrit par le cordelier Robert.

Sa femme, Mme Robert (Mlle Kéralio), le dit le soir à Mme Roland. Et l’acte en témoigne lui-même. Il est visiblement de l’écriture de Robert, qui l’a signé l’un des premiers.

Robert était un gros homme qui avait plus de patriotisme que de talent, aucune facilité. Sa femme, au contraire, écrivain connu, journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut très probablement dicter.

Cette pièce est fort remarquable. Elle fut très réellement improvisée. Les Jacobins y étaient contraires. Même le girondin Brissot, qui voulait la chute du roi, avait rédigé un projet de pétition timide, que les Cordeliers écartèrent. Des meneurs des Cordeliers les uns furent arrêtés le matin, les autres se cachèrent pour ne pas l’être. Il se trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Fréron, Legendre, ne paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme était Robert, se trouvèrent là en première ligne, et à même de prendre l’initiative.

La petite Mme Robert, adroite, spirituelle et fière (c’est le portrait qu’en fait Mme Roland), ambitieuse surtout, impatiente de traîner depuis longtemps dans l’obscur labeur d’une femme qui écrit pour vivre, saisit l’occasion aux cheveux. Elle dicta, je n’en fais nul doute, et le gros Robert écrivit.

Le style semble trahir l’auteur. Le discours est coupé, coupé, comme d’une personne haletante. Plusieurs négligences heureuses, de petits élans dardés (comme la colère d’une femme, ou celle du colibri), dénoncent assez clairement la main féminine. « Mais, messieurs, mais, représentants d’un peuple généreux et confiant, rappelez-vous », etc.

Mme Roland avait été le matin au Champ de Mars pour pressentir le tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu’il n’y aurait rien à faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des Jacobins envahie par une foule étrange qu’on croyait, non sans vraisemblance, payée par les orléanistes qui voulaient détourner à leur profit le mouvement républicain.

Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et Mme Robert en tête, qui restés au Champ de Mars, au milieu du peuple, écrivant pour lui, eurent réellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les Jacobins, devaient bientôt profiter.

Qu’était-ce que Mme Robert (Mlle Kéralio) ?

Bretonne par son père, mais née à Paris en 1758, elle avait alors trente-trois ans. C’était une femme de lettres, on pourrait dire une savante, élevée par son père, membre de l’Académie des Inscriptions. Guinement de Kéralio, chevalier de Saint-Louis, avait été appelé avec Condillac à l’éducation du prince de Parme. Professeur de tactique à l’École militaire, inspecteur d’une école militaire de province, il avait eu parmi ses élèves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne suffisant pas à soutenir sa famille, il écrivait au Mercure, au Journal des savants, et faisait de plus une foule de traductions. La petite Kéralio n’avait pas dix-sept ans qu’elle traduisait et compilait. À dix-huit ans, elle fit un roman (Adélaïde) dont personne ne s’aperçut. Alors, elle mit dix ans à faire un ouvrage sérieux, une longue Histoire d’Élisabeth, pleine d’études et de recherches. Par malheur, ce grand ouvrage ne fut achevé qu’en 89 ; c’était trop tard ; on faisait l’histoire au lieu de la lire. Vite le père et la fille se tournèrent aux choses du temps. Mlle Kéralio se fit journaliste, rédigea le Journal de l’État et du citoyen. Le vieux Kéralio fut, sous La Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui ni elle y aient beaucoup profité. Il avait perdu la place qui le faisait vivre, lorsque sa fille, fort à point, trouva un mari.

Ce mari, très opposé au parti de La Fayette, était le cordelier Robert, qui, dès la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins, avait écrit le Républicanisme adapté à la France. Mlle Kéralio, née noble, élevée dans le monde de l’Ancien-Régime, se jeta avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus brûlant foyer de l’agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour où les chefs cordeliers, arrêtés ou en fuite, manquèrent au dangereux poste de l’autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main de son mari, fit l’acte décisif.

La chose n’était pas sans péril. Quoiqu’on ne prévît pas le massacre que firent le soir les royalistes et les soldats de La Fayette, le Champ de Mars avait été témoin, dès le matin, d’une scène fort tragique, d’une plaisanterie fatale qui aboutit à un acte sanglant. Quelque triste et honteux que soit le détail, nous ne pouvons le supprimer ; il tient trop à notre sujet.

Les gentilshommes royalistes étaient rieurs. Dans leurs Actes des apôtres et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d’intarissables gorges chaudes. Ils s’amusèrent spécialement de l’éclipse des chefs cordeliers, des coups de bâton que tels d’entre eux reçurent de la main des Fayettistes. Les royalistes de bas étage, ex-laquais, portiers, perruquiers, avaient leurs farces aussi ; ils jouaient, quand ils l’osaient, des tours aux révolutionnaires. Les perruquiers spécialement, ruinés par la Révolution, étaient de furieux royalistes. Agents, messagers de plaisirs, sous l’Ancien-Régime, témoins nécessaires du lever, des plus libres scènes d’alcôve, ils étaient aussi généralement libertins pour leur propre compte. L’un d’eux, le samedi soir, la veille du 17 juillet, eut une idée qui ne pouvait guère tomber que dans la tête d’un libertin désœuvré ; ce fut d’aller s’établir sous les planches de l’autel de la Patrie et de regarder sous les jupes des femmes. On ne portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par derrière. Les altières républicaines, tribuns en bonnet, orateurs des clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter là fièrement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d’imaginer), puis d’en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul doute, eût été vivement saisie dans les salons royalistes ; le ton y était très libre, celui même des plus grandes dames. On voit avec étonnement, dans les Mémoires de Lauzun, ce qu’on osait dire en présence de la reine. Les lectrices de Faublas et d’autres livres bien pires auraient sans nul doute reçu avidement ces descriptions effrontées.

Le perruquier, comme celui du Lutrin, pour s’enfermer dans ces ténèbres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des vivres, un baril d’eau, vont la nuit au Champ de Mars, lèvent une planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d’une vrille, ils se mettent à percer des trous. Les nuits sont courtes en juillet, il faisait déjà bien clair, et ils travaillaient encore. L’attente du grand jour éveillait beaucoup de gens, la misère aussi, l’espoir de vendre quelque chose à la foule ; une marchande de gâteaux ou de limonade, prenant le devant sur les autres, rôdait déjà, en attendant, sur l’autel de la Patrie. Elle sent la vrille sous le pied, elle a peur, elle s’écrie. Il y avait là un apprenti, qui était venu studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger ; il va tout courant à l’Hôtel de Ville, ramène des hommes, des outils, on ouvre les planches, on trouve les deux coupables, bien penauds et qui font semblant de dormir. Leur affaire était mauvaise ; on ne plaisantait pas alors sur l’autel de la Patrie : un officier périt à Brest pour le crime de s’en être moqué. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une rude population de femmes, armées de battoirs, qui ont eu parfois dans la Révolution leurs jours d’émeute et de révolte. Ces dames reçurent fort mal l’aveu d’un outrage aux femmes. D’autre part, parmi la foule, d’autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, reçu, pour tenter un coup, promesse de rentes viagères ; le baril d’eau, en passant de bouche en bouche, devint un baril de poudre ; puis, la conséquence : « Ils voulaient faire sauter le peuple… » La garde ne peut plus les défendre, on les arrache, on les égorge ; puis, pour terrifier les aristocrates, on coupe les deux têtes, on les porte dans Paris. À huit heures et demie ou neuf heures, elles étaient au Palais-Royal.

Un moment après, l’Assemblée, émue, indignée, mais fort habilement dirigée par les royalistes contre la pétition républicaine qu’on prévoyait et redoutait, déclara « Que ceux qui, par écrits individuels ou collectifs, porteraient le peuple à résister, étaient criminels de lèse-nation ». La pétition se trouvait ainsi identifiée à l’assassinat du matin et tout rassemblement menacé comme une réunion d’assassins. De moment en moment, le président Charles de Lameth écrivait à la municipalité pour qu’elle déployât le drapeau rouge et lançât la garde nationale contre les pétitionnaires du Champ de Mars.

Le rassemblement, en réalité, était fort inoffensif. Il comptait plus de femmes encore que d’hommes, dit un témoin oculaire. Parmi les signatures, on en voit en très grand nombre de femmes, et de filles. Sans doute, ce jour de dimanche, elles étaient au bras de leurs pères, de leurs frères ou de leurs maris. Croyantes d’une foi docile, elles ont voulu témoigner avec eux, communier avec eux dans ce grand acte dont plusieurs d’entre elles ne comprenaient pas toute la portée. N’importe, elles restaient-courageuses, et fidèles, et plus d’une bientôt a témoigné de son sang.

Le nombre des signatures dut être véritablement immense. Les feuilles qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible que beaucoup ont été perdues. La dernière est cotée cinquante. Ce prodigieux empressement du peuple à signer un acte si hostile au roi, si sévère pour l’Assemblée, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute, une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette Assemblée souveraine, jusqu’ici juge et arbitre entre le roi et le peuple, qu’elle passait au rang d’accusée. Il fallait dès lors, à tout prix, dissoudre le rassemblement, déchirer la pétition.

Telle fut certainement la pensée, je ne dis pas de l’Assemblée entière, qui se laissait conduire, mais la pensée des meneurs. Ils prétendirent avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur l’Assemblée, chose inexacte certainement, et positivement démentie par tout ce que les témoins oculaires vivant encore racontent de l’attitude du peuple. Qu’il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer l’expédition, cela n’est pas impossible ; mais personne n’avait la moindre action sur la foule. Elle était devenue immense, mêlée de mille éléments divers, d’autant moins facile à entraîner, d’autant moins offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers événements, s’étaient mis en marche, spécialement la banlieue de l’ouest, Vaugirard, Issy, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils venaient comme à une fête ; mais une fois au Champ de Mars, ils n’avaient aucune idée d’aller au delà ; ils cherchaient plutôt, dans ce jour d’extrême chaleur, un peu d’ombre pour se reposer sous les arbres qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l’autel de la Patrie.

Cependant un dernier, un foudroyant message de l’Assemblée arrive, vers quatre heures, à l’Hôtel de Ville et en même temps un bruit venu de la même source se répand à la Grève, dans tout ce qu’il y avait là de garde soldée : « Une troupe de cinquante mille brigands se sont postés au Champ de Mars, ils vont marcher sur l’Assemblée. »

La municipalité ne résista plus. Elle déploya le drapeau rouge. Le maire Bailly, fort pâle, descendit à la Grève, et marcha à la tête d’une colonne de la garde nationale. La Fayette suivit un autre chemin. Voici le récit inédit d’un témoin, très croyable, qui était garde national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine.

« L’aspect que présentait alors cette place immense nous frappa d’étonnement. Nous nous attendions à la voir occupée par une populace en furie ; nous n’y trouvâmes que la population pacifique des promeneurs du dimanche, rassemblée par groupes, en familles, et composée n grande majorité de femmes et d’enfants, au milieu desquels circulaient des marchands de coco, de pain d’épice et de gâteaux de Nanterre, qui avaient alors la vogue de la nouveauté. Il n’y avait dans cette foule personne qui fût armé, excepté quelques gardes nationaux parés de leur uniforme et de leur sabre ; mais la plupart accompagnaient leurs femmes et n’avaient rien de menaçant ni de suspect. La sécurité était si grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en faisceaux, et que, poussés par la curiosité, quelques-uns d’entre nous allèrent jusqu’au milieu du Champ de Mars. Interrogés à leur retour, ils dirent qu’il n’y avait rien de nouveau, sinon qu’on signait une pétition sur les marches de l’autel de la Patrie.

« Cet autel était une immense construction, haute de cent pieds ; elle s’appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste quadrilatère et qui supportaient des trépieds de grandeur colossale. Ces massifs étaient liés entre eux par des escaliers dont la largeur était telle, qu’un bataillon entier pouvait monter de front chacun d’eux. De la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s’élevait pyramidalement, par une multitude de degrés, un terre-plein que couronnait l’autel de la Patrie, ombragée d’un palmier.

« Les marches pratiquées sur les quatre faces, depuis la base jusqu’au sommet, avaient offert des sièges à la foule fatiguée par une longue promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous arrivâmes, ce grand monument ressemblait-il à une montagne animée, formée d’êtres humains superposés. Nul de nous ne prévoyait que cet édifice élevé pour une fête allait être changé en un échafaud sanglant. »

Ni Bailly ni La Fayette n’étaient des hommes sanguinaires. Ils n’avaient donné qu’un ordre général d’employer la force en cas de résistance. Les événements entraînèrent tout la garde nationale soldée (espèce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du côté du Gros-Caillou) quand on lui dit qu’à l’autre bout on avait tiré sur le maire. Et, en effet, d’un groupe d’enfants et d’hommes exaltés un coup de feu était parti, qui, derrière le maire, blessa un dragon.

On dit, mais qui était cet on ? les royalistes, sans nul doute, peut-être les perruquiers, qui étaient venus en nombre, armés jusqu’aux dents, pour venger le perruquier tué le matin.

La garde soldée n’attendit rien, et, sans vérifier cet on dit, elle avança à la course dans le Champ de Mars et déchargea toutes ses armes sur l’autel de la Patrie, couvert de femmes et d’enfants. Robert et sa femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les Cordeliers, qui, sous le feu, ramassèrent les feuillets épars de la pétition que nous possédons encore en partie.

Le soir, ils se réfugièrent chez Mme Roland. Il faut lire le récit de celle-ci, qui, par son aigreur, ne témoigne que trop de l’excessive timidité de la politique girondine : « En revenant des Jacobins chez moi, à onze heures du soir, je trouvai M. et Mme Robert. « Nous venons, me dit la femme avec l’air de confiance d’une ancienne amie, vous demander un asile ; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue pour croire à la franchise de votre caractère et de votre patriotisme. Mon mari rédigeait la pétition sur l’autel de la Patrie ; j’étais à ses côtés ; nous échappons à la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez des amis connus, où l’on pourrait nous venir chercher. — Je vous sais bon gré, lui répliquai-je d’avoir songé à moi dans une aussi triste circonstance, et je m’honore d’accueillir les persécutés ; mais vous serez mal cachés ici (j’étais à l’hôtel Britannique, rue Guénégaud) ; cette maison est fréquentée, et l’hôte est fort partisan de La Fayette. — Il n’est question que de cette nuit demain nous aviserons à notre retraite. » Je fis dire à la maîtresse de l’hôtel qu’une femme de mes parentes, arrivant à Paris dans ce moment de tumulte, avait laissé ses bagages à la diligence, et passerait la nuit avec moi ; que je la priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, et Mme Robert coucha dans le lit de mon mari, auprès du mien, dans ma chambre. Le lendemain matin, levée d’assez bonne heure, je n’eus rien de plus pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce qui s’était passé la veille. M. et Mme Robert, que je supposais devoir être bien actifs, et avoir des correspondances plus étendues, comme journalistes, s’habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue ; ils allèrent même jusqu’à appeler par la fenêtre et faire monter près d’eux un passant de leur connaissance.

« Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se cachaient. Le personnage qu’ils avaient fait monter les entretint avec chaleur des événements de la veille, se vanta d’avoir passé son sabre au travers du corps d’un garde national ; il parlait très haut, dans la pièce voisine d’une grande antichambre commune avec un autre appartement que le mien. J’appelai Mme Robert : « Je vous ai accueillie, Madame, avec l’intérêt de la justice et de l’humanité pour d’honnêtes gens en danger ; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances : vous vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle que celle-ci, quelqu’un d’aussi peu discret ; je reçois habituellement des députés, qui risqueraient d’être compromis, si on les voyait entrer ici au moment où s’y trouve une personne qui se glorifie d’avoir commis hier des voies de fait ; je vous prie de l’inviter à se retirer. » Mme Robert appela son mari, je réitérai mes observations avec un accent plus élevé, parce que le personnage, plus épais, me semblait avoir besoin d’une impression forte ; on congédia l’homme. J’appris qu’il s’appelait Vachard, qu’il était président d’une société dite des Indigents : on célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je gémis en moi-même du prix qu’il fallait attacher au patriotisme d’un individu qui avait toute l’encolure de ce qu’on appelle une mauvaise tête, et que j’aurais pris pour un mauvais sujet. J’ai su depuis que c’était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et qui est aujourd’hui administrateur du département de Paris, où il figure très bien avec ses pareils.

« Il était midi ; M. et Mme Robert parlèrent d’aller chez eux, où tout devait être en désordre : je leur dis que, par cette raison, s’ils voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de bonne heure ; ils me répliquèrent qu’ils aimaient mieux revenir, et s’engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement vers trois heures ; ils avaient fait toilette ; la femme avait de grandes plumes et beaucoup de rouge ; le mari s’était revêtu d’un habit de soie, bleu céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles, tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu ces gens sont-ils fous ! me demandai-je à moi-même ? Et je les regardais parler, pour m’assurer qu’ils n’eussent point perdu l’esprit. Le gros Robert mangeait à merveille, et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d’eux à personne.

« De retour à Paris, l’hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux Jacobins, lui fit d’honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de n’avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous ; sa femme vint me visiter plusieurs fois, m’inviter, de la manière la plus pressante, à aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et où se trouvaient des hommes de mérite de la législature : je m’y rendis une fois ; je vis Antoine, dont je connaissais toute la médiocrité, petit homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant agréablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caractère. Je vis des députés patriotes à la toise, décents comme Chabot quelques femmes ardentes en civisme et d’honorables membres de la Société fraternelle achevaient la composition d’un cercle qui ne me convenait guère, et dans lequel je ne retournai pas. À quelques mois de là, Roland fut appelé au ministère ; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées depuis sa nomination que je vis arriver chez moi Mme Robert : « Ah ça voilà votre mari en place ; les patriotes doivent se servir réciproquement, j’espère que vous n’oublierez pas le mien. — Je serais, Madame, enchantée de vous être utile ; mais j’ignore ce que je pourrais pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l’intérêt public, par l’emploi des personnes capables. » Quatre jours se passent ; Mme Robert revient me faire une visite du matin ; une autre visite encore peu de jours après, et toujours grande instance sur la nécessité de placer son mari, sur ses droits à l’obtenir par son patriotisme. J’appris à Mme Robert que le ministre de l’intérieur n’avait aucune espèce de places à sa nomination, autres que celles de ses bureaux ; qu’elles étaient toutes remplies ; que malgré l’utilité dont il pouvait être de changer quelques agents, il convenait à l’homme prudent d’étudier les choses et les personnes avant d’opérer des renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires et qu’enfin, d’après ce qu’elle m’annonçait elle-même, sans doute que son mari ne voudrait pas d’une place de commis. « Véritablement Robert est fait pour mieux que cela. — Dans ce cas, le ministre de l’intérieur ne peut vous servir de rien. — Mais il faut qu’il parle à celui des affaires étrangères, et qu’il fasse donner quelque mission à Robert. – Je crois qu’il est dans l’austérité de M. Roland de ne solliciter personne, et de ne se point mêler du département de ses collègues ; mais comme vous n’entendez probablement qu’un témoignage à rendre du civisme de votre mari, je le dirai au mien. »

« Mme Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot, et elle revint, après trois semaines, me dire qu’elle avait la parole du premier, et qu’elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le verrais.

« Il vint dîner chez moi dans la semaine ; Brissot et d’autres y étaient : « N’avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame, fort pressante, de placer incessamment son mari ? Elle m’a priée de vous en faire souvenir ; et son activité est si grande, que je suis bien aise de pouvoir la calmer à mon égard, en lui disant que j’ai fait ce qu’elle désirait. — N’est-ce pas de Robert dont il est question ? demanda aussitôt Brissot. — Justement. — Ah reprit-il avec cette bonhomie qui le caractérise, vous devez (en s’adressant à Dumouriez) placer cet homme-là c’est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote ; il n’est point heureux ; il faut que le règne de la liberté soit utile à ceux qui l’aiment. — Quoi ! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi large qu’il a de hauteur ! mais, par ma foi, je n’ai pas envie de me déshonorer. Je n’enverrai nulle part une telle caboche. – Mais, répliqua Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d’employer, tous n’ont pas beoin d’une égale capacité. — Eh ! connaissez-vous bien Robert ? demanda Dumouriez. — Je connais beaucoup Kéralio, le père de sa femme ; homme infiniment respectable : j’ai vu chez lui Robert ; je sais qu’on lui reproche quelque travers ; mais je le crois honnête, ayant un excellent cœur, pénétré d’un vrai civisme, et ayant besoin d’être employé. — Je n’emploie pas un fou semblable. — Mais vous avez promis à sa femme. – Sans doute, une place inférieure de mille écus d’appointements, dont il n’a pas voulu. Savez-vous ce qu’il me demande ? l’ambassade de Constantinople ! – L’ambassade de Constantinople s’écria Brissot en riant ; cela n’est pas possible. — Cela est ainsi. — Je n’ai plus rien à dire. — Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau jusqu’à la rue s’il se représente chez moi, et que j’interdis ma porte à sa femme. »

« Mme Robert revint encore chez moi ; je voulais m’en défaire absolument, mais sans éclat ; et je ne pouvais employer qu’une manière conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses lenteurs ; je lui dis que je lui avais parlé, mais que je ne devais pas lui dissimuler qu’elle avait des ennemis, qui répandaient de mauvais bruits sur son compte ; que je l’engageais à remonter à la source pour les détruire, afin qu’un homme public ne s’exposât point aux reproches des malveillants en employant une personne qu’environnaient des préjugés défavorables ; qu’elle ne devait avoir besoin sur cela que d’explications que je l’invitais à donner. Mme Robert alla chez Brissot, qui, dans son ingénuité, dit qu’elle avait fait une folie de demander une ambassade, et qu’avec de pareilles prétentions l’on devait finir par ne rien obtenir. Nous ne la revîmes plus ; mais son mari fit une brochure contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places et un faussaire qui lui avait promis l’ambassade de Constantinople, et s’était dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s’offrit d’être son commis lorsqu’au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au corps électoral et dans la députation de Paris à la Convention ; paya ses dettes, fit de la dépense, recevait chez lui, à manger, d’Orléans et mille autres ; est riche aujourd’hui ; calomnie Roland et déchire sa femme : tout cela se conçoit ; il fait son métier et gagne son argent. »

Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que Mme Roland, que les plus grands caractères ont leurs misères et leurs faiblesses, est matériellement inexact, en plus d’un point, en un très certainement. Robert ne se jeta point aux Cordeliers à la fin de 92, puisqu’il leur appartenait dès le commencement de 91, et qu’en juillet 91 il avait fait avec sa femme l’acte le plus hardi qui signale les Cordeliers à l’histoire, l’acte originel de la République.

Robert était un bon homme, d’un cœur chaleureux. Il paraît avoir été l’un de ceux qui, dans l’été de 93 (en août ou septembre), firent, avec Garat, quelques tentatives près de Robespierre pour sauver les Girondins, dès lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait sauver.

Un minime accident lui fut très fatal. La Convention avait porté une loi très sévère contre les accaparements. On dénonça Robert comme ayant chez lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce très petit baril était pour sa consommation. On n’en déblatéra pas moins aux Jacobins contre Robert l’accapareur’, charmé qu’on était de couler à fond les vieux Cordeliers.

Quoi qu’en dise Mme Roland, ni Robert ni sa femme ne s’étaient enrichis. La pauvre femme, après la Révolution, vécut de sa plume, comme auparavant, écrivant pour les libraires force traductions de l’anglais et de temps en temps des romans : Amélia et Caroline, ou l’amour et l’Amitié ; Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole ; Rose et Albert, ou le Tombeau d’Emma (1810). C’est le dernier de ses ouvrages, et probablement la fin de sa vie.

Tout cela est oublié, même son Histoire d’Élisabeth. Mais ce qui ne le sera pas, c’est la grande initiative qu’elle prit pour la République le 17 juillet 1791.