Les Fiancés (Montémont)/Chapitre II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 23-33).




CHAPITRE II.

le banquet et le message.


Dans la tente de Madoc le clairon retentit avec un bruit rapide qui se répand au loin. Les coteaux, les vallons le répètent. Mais quand les fils de la guerre reviennent, paix ennuyeuse, enfant de la triste nécessité, la vallée subit ton joug alors et avoue ton pouvoir mélancolique.
Poëme gallois.


Dans les fêtes des anciens princes bretons, régnaient toute la splendeur grossière et toute l’indulgence illimitée de l’hospitalité de montagnes. Gwenwyn, désirant acheter la popularité, déploya en cette occasion une profusion sans exemple ; car il voyait que l’alliance qu’il méditait pouvait bien être tolérée par ses sujets et les chefs qui lui étaient attachés, mais non pas approuvée par eux.

L’incident ci-après, qui n’était rien en lui-même, confirma ses appréhensions. Passant un soir, vers la chute du jour, près de la fenêtre ouverte d’un corps-de-garde, ordinairement occupé par quelques-uns de ses plus braves soldats, qui se relevaient l’un l’autre aux portes du palais, il entendit Morgan, soldat connu par sa force, son courage et sa férocité, dire à un de ses compagnons, assis comme lui près du feu : « Gwenwyn a été métamorphosé en prêtre ou en femme ! Quel changement depuis quelques mois ! un de ses soldats était-il autrefois obligé de ronger la viande si près de l’os, et de faire ce que je fais en ce moment en enlevant la peau du morceau que je tiens à la main.

— Patience, reprit son camarade, quand son mariage avec la Normande sera accompli, le butin que nous aurons à faire sur ces rustres de Saxons se réduira alors à si peu de chose, que, semblables à des chiens affamés, nous serons fort heureux d’avaler même les os. »

Gwenwyn n’entendit rien de plus de leur conversation ; mais ces mots suffirent pour alarmer son orgueil comme soldat, et sa jalousie comme prince. Il vit que le peuple qu’il gouvernait était inconstant dans ses affections, supportait difficilement un long repos, et ressentait une haine invétérée contre ses voisins ; il redoutait presque les conséquences de l’inaction à laquelle une longue paix pouvait les réduire. C’était un risque à courir, et il lui sembla que déployer plus de splendeur et de libéralité que jamais, était le meilleur moyen de regagner l’affection chancelante de ses sujets.

Un Normand aurait méprisé la magnificence barbare d’un repas consistant en bœufs et en moutons rôtis entiers, en chèvres et en daims bouillis dans la peau même de l’animal ; car les Normands préféraient la qualité à la quantité des mets, et comme dans leur nourriture ils recherchaient plutôt la délicatesse que l’abondance, ils tournaient en ridicule le goût plus grossier des Bretons, quoique ces derniers, dans leurs banquets, fussent beaucoup plus modérés que les Saxons. Le crw et l’hydromel, que les convives versaient à grands flots, n’auraient pu tenir lieu aux Normands d’un breuvage plus délicat et plus dispendieux, qu’ils avaient appris à aimer dans le midi de l’Europe. Le lait préparé de différentes manières, et qui était une des substances les plus importantes du festin, n’eût point reçu leur approbation, quoique dans les occasions ordinaires il suppléât souvent à tous les autres mets parmi les anciens Bretons, dont le pays était riche en troupeaux, mais pauvre en produits agricoles.

On dressa le banquet dans une salle longue et basse, construite en bois grossier, garnie de tables ; à chaque extrémité de cette pièce un grand feu avait été allumé, et la fumée qui en sortait, ne pouvant trouver d’issue que par les crevasses du toit, se répandait en nuages épais au-dessus de la tête des convives assis sur des sièges peu élevés pour éviter ces vapeurs étouffantes. Toute l’assemblée réunie présentait un aspect sauvage, et au milieu de sa joie elle inspirait presque de la terreur. Le prince lui-même avait un port gigantesque et un regard fier, qualité nécessaire pour gouverner un peuple sans frein, qui ne se plaisait que sur le champ de bataille ; les longues moustaches qu’il portait, ainsi que la plupart de ses compagnons, ajoutaient encore à la formidable dignité de sa présence. Gwenwyn était revêtu, comme la plus grande partie des assistants, d’une simple tunique de toile blanche, reste de l’habillement que les Romains avaient introduit dans les provinces de la Grande-Bretagne ; on distinguait facilement le prince à son endorchawg : c’était une chaîne d’anneaux d’or entrelacés, et dont les tribus celtiques décoraient toujours leurs chefs ; car le collier était l’ornement ordinaire des personnes d’un rang inférieur. Quelques-uns le portaient par droit de naissance, d’autres l’avaient acquis par leurs exploits militaires. Une espèce de boucle d’or entourait la tête de Gwenwyn et se confondait avec sa chevelure, car il disait être un des trois princes qui réclamaient le droit de porter le diadème. Il était revêtu de brassards en or ; une plaque du même métal lui couvrait une partie de la jambe. Ces ornements étaient particuliers au prince de Powys, comme souverain indépendant. Deux écuyers, qui consacraient tous leurs instants à son service, se tenaient derrière lui. Le même droit de souveraineté, qui accordait à Gwenwyn la faculté de porter une couronne en or, l’autorisait à faire usage d’un foot-bearer[1] ; c’était un jeune garçon qui, couché sur des joncs, devait réchauffer les pieds du prince sur ses genoux ou dans son sein.

Malgré l’humeur belliqueuse des convives, et la crainte de voir leurs querelles se rallumer, peu d’entre eux portaient une défensive, si ce n’est un léger bouclier de peau de chèvre, suspendu derrière chaque siège. Mais aussi, de combien d’armes offensives n’étaient-ils pas pourvus ; car l’épée large, aiguë et à deux tranchants qu’ils portaient était un autre présent des Romains. La plupart d’entre eux avaient aussi un couteau de bois ou poignard. Il y avait en outre une quantité innombrable de javelines, de dards, d’arcs, de flèches, de piques, de hallebardes, de haches danoises et de crochets, ainsi que de lances du pays de Galles ; de sorte que, dans le cas où quelque querelle se fût élevée pendant le repas, rien n’eût empêché le sang de couler, car les armes ne manquaient pas.

Mais quoique le festin présentât quelque désordre, et que les assistants ne fussent point retenus par les strictes règles qu’imposaient les lois de la chevalerie, le banquet pascal de Gwenwyn promettait, par la présence de douze bardes renommés, une source de jouissances qui tenaient de l’extase, et dont les fiers Normands n’auraient pu jouir avec autant de délices. Ceux-ci, il est vrai, avaient leurs ménestrels, espèces d’hommes livrés, dès leur bas âge, à l’étude de la poésie, des chansons et de la musique ; mais, quoique ces arts fussent très-honorés, et que ceux qui les professaient reçussent souvent de riches récompenses lorsqu’ils étaient doués de talents extraordinaires, la classe des ménestrels n’était que fort peu considérée, étant particulièrement composée de vagabonds vils et dissolus, qui n’exerçaient cet art que par fainéantise, et pour trouver les moyens de mener une vie errante et dissipée. Telle a été dans tous les temps la censure à laquelle sont en butte les gens qui se destinent à amuser le public ; ceux d’entre eux qui se distinguent par un mérite extraordinaire sont quelquefois élevés au plus haut point de la vie sociale ; le reste, ce qui compose la partie la plus nombreuse, rampe dans les derniers rangs de la société. Mais il n’en était pas ainsi à l’égard des bardes gallois, qui, ayant succédé à la dignité des druides, sous lesquels ils avaient originairement formé un corps subalterne, avaient beaucoup de privilèges, jouissaient du respect et de l’estime générale, et exerçaient une notable influence sur leurs concitoyens. Leur pouvoir sur l’esprit public rivalisait même celui des prêtres, avec lesquels ils avaient, en effet, quelques points de ressemblance ; car ils ne portaient jamais d’armes, et étaient initiés dans leurs ordres par le secret et par des solennités mystiques ; un hommage était rendu à leur awen[2], espèce d’inspiration publique que l’on vénérait comme si elle eût été douée d’un caractère divin. Possédant un tel degré de pouvoir et d’influence, les bardes étaient loin de négliger leurs privilèges, et quelquefois, en agissant ainsi, leurs manières étaient capricieuses et hautaines.

Cadwallon se trouvait sans doute dans un de ces moments. Ce jour-là même, cet homme, en qualité de chef des bardes de Gwenwyn, devait, au milieu du banquet de son prince, épuiser le répertoire de ses chansons. Chacun le pensait ainsi ; mais, ni l’attente inquiète et silencieuse des chefs et des champions assemblés, ni le silence qui régna dans la salle lorsque sa harpe fut respectueusement placée devant lui par son serviteur, ni les commandements et les prières du prince lui-même, ne purent obtenir de Cadwallon autre chose qu’un prélude court et interrompu sur l’instrument, dont les notes furent disposées de manière à exprimer un chant triste et languissant, après quoi les sons s’éteignirent, et le silence se rétablit de nouveau. Le prince, fronçant le sourcil, lança un regard de colère sur le barde, qui était lui-même trop profondément plongé dans ses sombres pensées pour lui faire aucune excuse, et même pour remarquer son courroux. Touchant de nouveau les cordes de sa lyre, il fit encore entendre quelques tristes accents, et, levant les yeux, il parut être sur le point de créer des chants semblables à ceux dont ce maître, consommé dans son art, avait coutume de charmer ses auditeurs. Mais cet effort fut vain, il assura que sa main droite était comme retenue, et il repoussa l’instrument loin de lui.

Un murmure s’éleva parmi l’assemblée, et Gwenwyn devina sur la figure des convives que, dans cette occasion, ils regardaient le silence inaccoutumé de Cadwallon comme un mauvais présage. Il appela sur-le-champ un jeune barde ambitieux, nommé Caradoc de Menwigent, et dont la renommée naissante devait probablement un jour lutter contre la réputation établie de Cadwallon. Gwenwyn lui ordonna de chanter quelque chose qui pût mériter les applaudissements de son souverain et la reconnaissance des convives. Ce jeune ambitieux comprenait déjà quel devait être le talent d’un courtisan. Il chanta un morceau dans lequel, sous un nom emprunté, il traça un portrait si poétique d’Éveline Berenger, que Gwenwyn fut plongé dans le ravissement, et pendant que tous ceux qui avaient vu la beauté de l’original le reconnaissaient dans le portrait du barde, les yeux du prince témoignaient à la fois et sa passion pour celle qui en était l’objet, et son admiration pour le poète. Les figures de la poésie celtique, quoique prêtant beaucoup au travail de l’imagination, suffisaient à peine à l’enthousiasme du jeune ambitieux, qui cherchait à augmenter la force de ses chants à mesure qu’il s’apercevait de l’effet qu’ils produisaient. Les louanges du prince étaient mêlées à celles de la beauté normande ; « et semblable à un lion qui, disait-il, ne peut être conduit que par la main d’une belle et chaste vierge, un chef ne peut se soumettre qu’à l’empire de la femme la plus aimable et la plus vertueuse. Qui demandera au soleil, brillant dans tout son éclat, quelle est la partie du monde où il est né ? qui demandera à des charmes tels que les siens quel pays leur donna la vie ? »

Enthousiastes dans les plaisirs, comme dans les combats, possédant une imagination qui répondait vivement aux inspirations de leurs poètes, tous les chefs gallois firent entendre un concert unanime d’applaudissements, et les chants du barde rendirent plus populaire l’alliance projetée du prince, que n’avaient fait les plus graves arguments du moine intercesseur.

Gwenwyn lui-même, dans un transport d’allégresse, détacha les bracelets d’or qu’il portait, pour en revêtir le barde dont les chants avaient produit sur lui un effet si désirable, et dit en regardant Cadwallon, alors plongé dans le silence et la tristesse : « Jamais la harpe silencieuse ne fut montée avec des cordes d’or. »

— Prince, » répondit le barde, dont l’orgueil était au moins égal à celui de Gwenwyn, « vous changez le sens du proverbe de Taliessin : c’est la harpe flatteuse qui ne manqua jamais de cordes d’or. »

Gwenwyn, se retournant vers Cadwallon avec colère, allait répondre sévèrement quand il fut interrompu par la soudaine apparition de Jorworth, messager qu’il avait envoyé à Raymond de Berenger. Ce montagnard entra dans la salle, jambes nues, ne portant que des sandales de peau de chèvre ; sur ses épaules était un manteau de même étoffe, et dans sa main une courte javeline. La poussière dont il était couvert et la sueur qui coulait de son front témoignaient avec quel zèle il s’était acquitté de sa commission. Gwenwyn lui dit avec empressement : « Quelles nouvelles de Garde-Douloureuse, Jorworth-ap-Jevan ?

« Je les porte dans mon sein, » dit le fils de Jevan ; et, avec beaucoup de respect, il présenta au prince un paquet entouré de soie, et dont le cachet représentait un cygne, ancienne devise de la maison de Berenger. Gwenwyn, ne sachant ni lire ni écrire, remit avec beaucoup d’empressement la lettre à Cadwallon, qui remplissait ordinairement les fonctions de secrétaire en l’absence du chapelain, qui alors ne se trouvait point auprès de son maître. Cadwallon, considérant la lettre, prononça ce peu de mots : « Je ne lis point le latin : maudit soit le Normand qui écrit à un prince de Powys dans un langage autre que le breton ! Hélas ! qu’est devenu le temps où, de Tintadgel à Clairleoil[3] notre langue était la seule parlée ! »

Gwenwyn, pour toute réponse, lui lança un regard de colère.

« Où est le père Einion ? » dit-il avec impatience.

« À l’église, répondit un de ses serviteurs, pour célébrer la fête de saint… »

— Quand ce serait aujourd’hui la fête de saint David[4], dit Gwenwyn, et quand il tiendrait le ciboire entre ses mains, je lui ordonne de venir à l’instant même. »

Un des principaux pages sortit pour exécuter cet ordre. Pendant ce temps, le Gallois jetait les yeux sur la lettre contenant le secret de son sort, mais dont il ne pouvait connaître le contenu que par le secours d’un interprète ; et tels étaient alors son empressement et son inquiétude, que Caradoc, électrisé par ses premiers succès, fit entendre quelques notes, pour chasser les pensées sombres qui semblaient agiter son maître pendant le laps de temps qui devait s’écouler jusqu’à l’arrivée de l’interprète. Un air plein de mélodie et de légèreté, touché par une main craintive et tremblante, semblable à la voix soumise d’un inférieur qui craint d’interrompre les méditations de son maître, s’unit à une ou deux stances applicables au sujet.

« Heureux message ! » disait-il, apostrophant la lettre placée sur la table qui se trouvait vis-à-vis du prince, « on t’accuse de parler un langage qui n’est pas le nôtre. Eh ! qu’importe après tout ? Les accents du coucou n’ont rien de flatteur ; et cependant n’annoncent-ils pas la saison de la verdure et des fleurs ? Quoi ! si ton langage est celui du prêtre, n’est-ce pas le même qui unit les cœurs et les mains à la face des autels ? Et quoique tu diffères à nous accorder tes trésors, ils n’en seront que plus flatteurs, car l’attente double les plaisirs. Et où seraient les jouissances de la chasse, si le daim tombait à nos pieds au moment même où il vient de fuir de son abri ? Et quel prix attacherions-nous à l’amour d’une vierge, si elle cédait à nos désirs sans résistance ? »

L’arrivée du prêtre arrêta les chants du barde. Le père Einion, pour obéir aux ordres d’un maître impatient, n’avait pas même ôté l’étole dont il s’était revêtu pour le service divin ; aussi quelques anciens regardèrent comme un mauvais présage la présence d’un prêtre ainsi revêtu, au milieu d’une assemblée joyeuse qui ne faisait entendre que des chansons profanes.

Celui-ci ouvrit enfin la lettre du baron normand, et, frappé de surprise en voyant ce qu’elle contenait, il leva les yeux en silence.

« Lisez, lisez ! » s’écria l’impatient Gwenwyn.

« Permettez, répondit le chapelain plus prudent, que cette lettre ne soit lue qu’en présence d’une assemblée moins nombreuse.

— Lisez-la à haute voix, » répéta le Gallois d’un ton encore plus élevé ; « il n’est aucun des assistants qui ne respecte et n’honore son prince, ou qui ne mérite sa confiance. Je vous le répète, lisez-la à haute voix ; et par saint David, si Raymond a osé… »

Il s’arrêta court, et tout en s’asseyant il se plaça de manière à ce que rien n’échappât à sa scrupuleuse attention ; mais il était facile aux gens de sa suite de deviner la fin de la pensée qu’au milieu de son exclamation la prudence l’avait empêché de finir.

En lisant l’épître suivante, la voix du chapelain était basse et mal assurée :

« Raymond de Berenger, noble chevalier normand, sénéchal du château de Garde-Douloureuse, à Gwenwyn, prince de Powys, salut. Puisse la paix toujours durer entre eux !

« La lettre par laquelle vous demandez la main de notre fille Éveline Berenger nous a été fidèlement remise par votre serviteur, Jorworth-ap-Jevan ; et nous vous remercions sincèrement des bons sentiments que vous témoignez à nous et aux nôtres. Mais considérant la différence de sang et de lignage, ainsi que les empêchements et les causes d’offense qui se sont souvent élevées dans de semblables cas, nous croyons plus convenable de marier notre fille à un des membres de notre tribu. Notre refus n’est motivé par aucune pensée offensante pour vous, mais c’est uniquement pour votre bien-être, pour le nôtre et celui de nos vassaux qui seront ainsi moins en danger de se quereller. Ainsi donc, nous n’avons point le dessein de resserrer davantage nos liens d’intimité. Les brebis et les chèvres parcourent paisiblement ensemble les mêmes pâturages ; mais elles ne mêlent point leur sang, et leurs races demeurent étrangères l’une à l’autre. D’ailleurs, notre fille Éveline a été demandée en mariage par un noble et puissant seigneur des frontières, Hugo de Lacy, connétable de Chester, et nous avons agréé la demande honorable qu’il nous avait adressée. Il nous est donc impossible de complaire à vos désirs. Cependant, sur tout autre sujet, vous nous trouverez toujours disposés à remplir vos vues, et pour garantir la sincérité de nos paroles, nous invoquons le témoignage de Dieu, de Notre-Dame, et de sainte Marie-Madeleine-de-Quatford, à la protection de laquelle nous vous recommandons bien sincèrement.

« Écrit par notre ordre, dans notre château de Garde-Douloureuse, sur les frontières du pays de Galles, par un révérend prêtre, le père Aldrovand, moine noir du couvent de Venlock, et à cet écrit nous avons apposé notre sceau, la veille du divin martyr saint Alphegius auquel soit honneur et gloire. »

La voix du père Einion s’affaiblissait, et le papier tremblait dans ses mains quand il arriva à la fin de la lettre ; car il savait qu’une insulte, même plus légère que le contenu de cet écrit, suffisait pour faire bouillir le sang breton de son maître. Il ne se trompait pas. Le prince avait graduellement quitté la posture qu’il avait prise pour écouter l’épître ; et quand la lecture en fut achevée, il se releva comme un lion en fureur ; et repoussant avec force son foot-bearer, qui alla rouler à quelque distance. « Prêtre, cria-t-il, as-tu bien lu ce maudit écrit ? car si tu y as ajouté, ou retranché un mot, une lettre, je te frapperai les yeux de telle sorte que désormais il te sera impossible de lire. »

N’ignorant pas que le caractère sacerdotal n’était pas généralement respecté parmi les irascibles Gallois, le moine répondit en tremblant : « Par le serment de mon ordre, ô prince tout puissant, j’ai lu mot pour mot, lettre pour lettre. »

Il y eut alors une courte pause ; la fureur qu’éprouvait Gwenwyn, de recevoir un affront inattendu en présence de tous ses uckelswyrs (c’est-à-dire de ses nobles capitaines ; ce mot signifiant littéralement homme de haute stature)y, était telle qu’il ne pouvait trouver d’expressions pour rendre ce qu’il ressentait. En ce moment le silence fut interrompu par quelques sons que fit entendre la harpe jusqu’alors muette de Cadwallon. Cette interruption sembla d’abord exciter le courroux du prince, qui se disposait alors à parler ; mais quand il vit le barde penché sur sa harpe avec un air d’inspiration, quand il entendit les accents tout à la fois sauvages et exaltés qu’il sut rendre avec un talent alors sans égal, loin de parler il prêta l’oreille ; et ce ne fut plus le prince, mais Cadwallon qui fixa l’attention de l’assemblée ; tous les regards s’attachèrent sur lui, toutes les oreilles écoutèrent avec empressement ; on respirait à peine. Il semblait que les cordes de sa lyre étaient la réponse d’un oracle.

« Point d’alliance avec les étrangers ! » telles furent les premières paroles qui sortirent de la bouche du poète. « Vortigern épousa une femme étrangère, et de cette union datent les malheurs de la Grande-Bretagne : l’épée menaça les nobles, la foudre les palais. Point d’alliance avec le saxon esclave ! Le cerf libre et fier ne prend point pour compagne la génisse dont la tête a porté le joug. Point d’alliance avec le rapace Normand ! Le noble lévrier ne cherche pas sa compagne dans une troupe de louves dévorantes. Quand les Cymry, les descendants de Brutus, les vrais enfants du sol de la noble Bretagne, furent-ils pillés, opprimés, privés de leurs droits de naissance, et insultés jusque dans leur dernière retraite ? Lorsqu’ils eurent tendu une main amie à l’étranger et pressé sur leur sein la fille du Saxon. Lequel des deux craint-on le plus, le ruisseau desséché par les chaleurs de l’été, ou le fleuve grossi par les pluies de l’hiver ? Une vierge sourit en traversant le ruisseau desséché ; mais un cheval barbe et son cavalier craignent de franchir le fleuve débordé. Hommes de Mathraval et de Powys, que le fleuve grossi par les pluies de l’hiver soit Gwenwyn, fils de Cyverliock ! et que ton panache, ô prince, soit la première de ses vagues ! »

Toutes les pensées de paix, pensées qui en elles-mêmes semblaient tout à fait étrangères au cœur des belliqueux Bretons, disparurent devant les chants de Cadwallon, comme la poussière devant le souffle de l’aquilon, et l’assemblée demanda la guerre par des acclamations unanimes. Le prince lui-même ne parla point, mais, regardant autour de lui avec fierté, fit un signe du bras, comme s’il commandait l’attaque à ses soldats.

Le prêtre, s’il l’eût osé, eût rappelé à Gwenwyn que la croix qu’il portait à l’épaule avait consacré son bras à la guerre sainte, et qu’il ne pouvait ainsi s’engager dans des troubles civils. Mais la tâche était trop dangereuse pour le courage du père Einion, et il quitta la salle du festin pour se rendre à son couvent. Caradoc, dont la popularité n’avait été qu’éphémère, se retira humilié, et non sans lancer un coup d’œil d’indignation à son rival triomphant, qui avait si judicieusement réservé les moyens de son art pour célébrer la guerre, sujet toujours populaire au milieu des Gallois.

Les chefs reprirent leurs places, non plus pour se réjouir, mais pour fixer promptement, ainsi qu’ils en avaient l’usage, le point sur lequel ils devraient assembler leurs forces, qui, dans de telles circonstances, comprenaient tous les hommes en état de porter les armes ; car, excepté les bardes et les prêtres, tous les Gallois étaient soldats. Il fallait aussi qu’ils établissent l’ordre qu’ils suivraient une fois arrivés aux frontières, où ils devaient témoigner par une dévastation générale la part qu’ils prenaient à l’insulte faite à leur prince en n’ayant point égard à sa demande.





  1. Mot à mot porte-pieds. a. m.
  2. Mot qui proprement signifie présage. a. m.
  3. Deux points extrêmes du pays de Galles. a. m.
  4. Patron des Gallois. a. m.