Les Fiancés (Montémont)/Chapitre III

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 33-45).




CHAPITRE III.

les apprêts du combat.


Les grains de sable qui composent ma vie sont comptés : c’est ici que je dois tomber ; c’est ici que ma vie doit finir.
Shakspeare. Henry V, acte I, scène 4.


En envoyant au prince de Powys l’épître qu’on vient de lire, Raymond Berenger avait prévu le résultat de son refus ; mais il n’en était nullement effrayé. Il envoya des messagers à quelques-uns de ses vassaux, qui tenaient leurs fiefs sous une redevance de carnage ; il les avertit de faire le guet, afin de le prévenir de l’approche de l’ennemi. Ces vassaux, comme on sait, occupaient les tours nombreuses qui, comme autant de nids à faucon, avaient été construites sur les points les plus convenables pour défendre la frontière ; ils étaient tenus d’annoncer au son du cor toute incursion tentée de la part des Gallois. Ces sons, qui se répondaient de tour en tour, de station en station, étaient un signal d’alarme pour se préparer à la défense générale. Mais quoique Raymond, d’après le caractère inconstant et irrésolu de ses voisins, considérât ces précautions comme nécessaires pour soutenir sa réputation de soldat, il était loin de croire le danger imminent ; car les préparatifs des Gallois, quoique plus considérables que jamais, étaient aussi secrets que leur résolution de guerre avait été soudaine.

Ce fut le second matin après le mémorable festin de Castel-Coch que la tempête éclata sur la frontière normande. D’abord un son isolé, faible, mais prolongé, annonça l’approche de l’ennemi. Alors les signaux d’alarme partirent des châteaux et des tours placées sur les frontières de Shropshire, où toute maison habitée était une forteresse. Des fanaux furent allumés sur les rochers et sur les éminences ; les cloches sonnèrent dans les campagnes et dans les villes, et les cris aux armes ! répétés de toutes parts, annonçaient l’approche d’un danger auquel les habitants de ce malheureux pays n’avaient point été exposés jusqu’alors.

Au milieu de cette alarme générale, Raymond Berenger, après avoir disposé d’une manière convenable ses partisans et ses vassaux, et avoir pris toutes ses mesures afin de connaître la force et les mouvements de l’ennemi, monta lui-même sur la tour la plus élevée du château pour observer les environs déjà obscurcis sur divers points par des nuages de fumée, circonstance qui annonçait les progrès et les ravages des Gallois. Raymond fut bientôt rejoint par son écuyer favori, auquel les regards ternes et inquiets de son maître causèrent beaucoup de surprise ; car jusqu’alors ils avaient toujours été brillants à l’approche d’une bataille. L’écuyer tenait à la main le casque de son maître ; car sir Raymond était armé, et n’avait que la tête nue.

« Denis Morolt, dit le vieux capitaine, tous nos sujets et tous nos vassaux sont-ils assemblés ?

— Tous, noble seigneur, excepté les Flamands.

— Les paresseux ! Pourquoi tardent-ils ? dit Raymond. C’est une mauvaise politique que d’accorder à de telles gens la garde de nos frontières. Ils ressemblent à leurs chevaux ; ils sont plus propres à tracer un sillon qu’à prendre part à une action où il faut montrer de l’ardeur.

— Avec votre permission, seigneur, dit Denis, les marauds peuvent quelquefois rendre de grands services. Ce Wilkin Flammock du Vert, par exemple, est un gaillard en état de frapper comme les marteaux de son moulin à foulon.

— Il se battra, je le crois, dit Raymond, quand il ne pourra faire autrement ; mais il n’a aucun goût pour les exercices militaires, et est aussi long et aussi entêté qu’une mule.

— C’est pourquoi ses compatriotes sont excellents pour combattre les Gallois, répliqua Denis Morolt ; car leur caractère opiniâtre et inflexible peut être opposé avec succès à l’humeur fougueuse et téméraire de nos dangereux voisins : c’est ainsi que les rochers immobiles résistent aux vagues inconstantes de la mer. Écoutez, seigneur, j’entends Wilkin Flammock monter l’escalier de la tour d’un pas aussi ferme qu’un moine se rendant à matines. »

Le bruit sourd et pesant qu’on avait entendu approchait peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin le grand et robuste Flamand parut à la porte conduisant à la plate-forme de la tour où ils parlaient. Wilkin Flammock était revêtu d’une brillante armure d’un poids et d’une épaisseur peu ordinaires ; elle était nettoyée avec un soin qui annonçait la propreté remarquable de sa nation. Contre l’usage des Normands, cette armure était simple et dépourvue de ciselures, de dorures ou de tout autre ornement. Le casque n’avait point de visière, et laissait ainsi exposés aux regards une figure large, des traits épais et impassibles qui dénotaient le caractère et l’intelligence de Wilkin. Il tenait à la main une lourde massue.

« Monsieur le Flamand, dit le châtelain, il me semble que vous ne vous pressez guère d’arriver au rendez-vous.

— Permettez-moi de vous dire, seigneur, répondit le Flamand, que nous avons été obligés d’attendre que notre drap et nos autres effets fussent chargés sur nos chariots.

— Comment ! vos chariots ? Et combien en avez-vous donc amené ?

— Six, noble seigneur.

— Et combien d’hommes ?

— Douze, vaillant seigneur.

— Seulement deux hommes pour chaque chariot ! Je m’étonne que vous vous soyez ainsi encombrés, dit Berenger.

— Sauf votre bon plaisir, seigneur, répondit Wilkin, il n’y a que le prix de nos marchandises qui nous porte à les défendre au péril de la vie ; et si nous avions été obligés d’abandonner notre drap à ces vagabonds, je pense qu’il aurait été peu sage de notre part de nous arrêter ici, pour leur donner l’occasion d’ajouter le meurtre au brigandage, et je n’aurais pas été plus loin que Gloucester. »

Le chevalier normand jeta sur l’artisan, car tel était Wilkin Flammock, un regard trop rempli de surprise et de mépris pour qu’un sentiment d’indignation pût s’y faire remarquer. « J’ai sans doute appris bien des choses dans le cours de ma vie, dit-il, mais jusqu’à présent je n’avais point ouï dire qu’un homme ayant de la barbe osât s’avouer un lâche.

— Vous ne m’avez pas compris, » répondit Flammock d’un ton calme. « Je suis toujours prêt à combattre pour la conservation de ma vie et de mon bien ; et mon arrivée dans ce pays, où l’un et l’autre sont en danger, prouve assez que je ne suis point aussi lâche qu’on pourrait le croire. Mais, quoi qu’il en soit, une peau intacte est toujours préférable à une peau percée.

— Eh bien donc, dit Raymond Berenger, combats comme tu voudras, pourvu que ce soit avec courage. Un homme aussi robuste que toi ne peut agir autrement. Sans doute il sera nécessaire de faire tous de même. Avez-vous aperçu ces coquins de Gallois ? La bannière de Gwenwyn flotte-t-elle au milieu d’eux ?

— Je l’ai vue en effet ; le dragon blanc s’agitait dans les airs, répliqua Wilkin. Aurais-je pu ne pas le reconnaître ? il a été brodé sur mes métiers. »

Raymond devint tellement sombre en apprenant cette nouvelle, que Denis Morolt, ne voulant point que le Flamand s’en aperçût, jugea à propos de détourner son attention. « Je te déclare, moi, lui dit-il, que lorsque le connétable de Chester nous aura rejoints avec ses lanciers, tu verras le dragon ton ouvrage s’envoler avec plus de vitesse que ta navette.

— Il faudra, Denis Morolt, qu’il s’envole avant l’arrivée du connétable, dit Berenger ; autrement il volera triomphant sur nos propres cadavres,

— Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, reprit Denis, que voulez-vous dire, sire chevalier ? Sans doute vous ne combattrez point les Gallois avant l’arrivée du connétable ? « Il s’arrêta ; et, comprenant alors le regard ferme mais triste par lequel son maître répondit à la question, il continua avec plus de véhémence : « Non, seigneur, telle n’est point votre intention ; non, vous ne quitterez point ce château que nous avons tant de fois défendu contre ces barbares, vous ne combattrez point en rase campagne avec deux cents hommes contre des milliers de soldats. Réfléchissez encore, mon cher maître ; n’allez pas, dans vos vieux jours, flétrir par un acte de témérité cette réputation de sagesse et de prudence militaire que vous avez si noblement acquise au printemps de la vie.

— Denis, votre désapprobation est loin de m’irriter, répondit le Normand ; car je sais qu’en agissant ainsi, vous êtes guidé par l’amour que vous me portez ainsi qu’aux miens ; mais, Denis Morolt, ma résolution est inébranlable : nous combattrons les Gallois dans trois heures, ou le nom de Berenger sera rayé de la généalogie de sa maison.

— Eh bien soit, nous les combattrons, mon noble maître, dit l’écuyer ; ne craignez point que Denis Morolt vous donne de lâches conseils lorsqu’il s’agit de bataille ; nous les combattrons sous les murs du château. L’honnête Wilkin Flammock et ses archers, placés sur le rempart, protégeront nos flancs, afin qu’au moins l’adresse puisse compenser le nombre.

— Non, Denis, répondit Raymond, c’est en rase campagne qu’il nous les faut combattre, ou ton maître passera pour un chevalier sans foi. Rappelle-toi les fêtes de Noël, où je reçus et fêtai ce sauvage Saxon. Dans un moment où le vin coulait à la ronde à grands flots, Gwenwyn donna quelques louanges à la beauté et à la force de mon château, de manière à me faire entendre que ces avantages avaient dans les premières guerres empêché ma défaite et ma captivité. Je crus devoir répondre à cette espèce de défi. Que ne gardai-je alors le silence ! À quoi me servit l’ostentation dont je fis preuve, si ce n’est à m’engager à commettre plus tard un acte de folie ? Je répondis donc à Gwenwyn : Si à l’avenir un prince de Cymry se présente encore devant Garde-Douleureuse avec des intentions hostiles, qu’il plante son étendard dans la plaine, non loin du pont, et je donne ma parole de brave chevalier et ma foi de chrétien que, nombreux ou non, je marcherai vers ces ennemis avec une ardeur égale à celle d’un Gallois. »

En apprenant ce vœu si téméraire et si fatal, l’étonnement de Denis fut tel, qu’il ne put proférer un mot ; mais il n’était point assez casuiste pour chercher à dégager son maître des liens imprudents qui l’enchaînaient. Il en fut autrement de Wilkin Flammock. Peu s’en fallut qu’il ne se mît à rire, malgré le respect qu’il devait au châtelain et l’austérité de son caractère. « Est-ce tout, dit-il ? si Votre Honneur s’était engagé à payer 100 florins à un juif ou à un Lombard, vous seriez sans doute obligé de faire le paiement au jour convenu ; mais pour tenir une promesse de combat, un jour est aussi convenable qu’un autre, et certainement celui qui a promis doit préférer le moment qui lui offre le plus d’avantages. D’ailleurs, après tout, une promesse faite le verre en main est-elle obligatoire ?

— Oui certes, et elle doit être tout aussi obligatoire qu’une autre faite dans un cas différent. Celui qui promet, dit Berenger, ne peut échapper au reproche d’avoir été parjure, sous le prétexte que l’obligation qu’il a contractée était le résultat de l’ivresse.

— En supposant, dit Denis, qu’il y eût véritablement parjure, l’abbé de Glastonbury pourrait vous absoudre moyennant un florin.

— Cette absolution effacera-t-elle la honte qui aura rejailli sur moi ? demanda Berenger. Oserai-je me montrer au milieu d’autres chevaliers, après avoir trahi ma foi pour éviter de combattre un Gallois et les sauvages nus qu’il commande ? Non, Denis Morolt, qu’il ne soit plus question de cela ; il ne s’agit pas en ce moment d’examiner si le sort peut ou non nous être favorable ; nous les combattrons aujourd’hui en rase campagne.

— Il peut se faire, dit Flammock, que Gwenwyn oublie votre promesse, seigneur, et qu’il ne paraisse point à l’endroit désigné ; car on dit que vos vins de France ont porté sérieusement à sa tête galloise.

— Il me rappelait encore ma promesse le lendemain matin du jour où je la fis, répondit le châtelain. Croyez-moi, il n’oubliera pas ce qui peut lui donner l’espoir de m’éloigner à jamais de son chemin. »

Comme il parlait encore, ils s’aperçurent que de vastes nuages de poussière, qu’on avait remarqués dans divers points de la campagne, descendaient vers le côté opposé de la rivière où se trouvait un ancien pont conduisant au lieu désigné pour le combat. La cause de ce mouvement ne leur échappa point. Il était évident que Gwenwyn, rassemblant à ses côtés les différents partis qui avaient commis des brigandages partiels, se dirigeait alors vers le pont qui menait à la plaine.

« Précipitons-nous à leur rencontre pour leur disputer le passage, s’écria Denis Morolt ; nous pourrons les combattre sans trop d’inégalité, si nous profitons de l’avantage que nous offre la défense du pont. Vous avez promis de prendre la plaine pour champ de bataille, mais rien ne vous oblige à renoncer à l’avantage qui se présente. Nos hommes, nos soldats sont prêts ; que nos archers défendent nos remparts, et sur ma vie la victoire est à nous.

— Quand je promis de marcher à sa rencontre dans la plaine, répondit Raymond Berenger, je voulais donner au Gallois l’immense avantage de l’égalité du terrain. Telle était mon intention. et il me comprit. Eh ! que me sert de tenir ma parole à la lettre, si je n’en observe pas le sens. Nous ne quitterons le château que quand le dernier Gallois aura traversé le pont ; et alors…

— Et alors, ajouta Denis, nous marcherons à la mort. Que Dieu nous pardonne nos péchés ! mais…

— Mais quoi ? dit Berenger ; une pensée occupe ton esprit, quelle est-elle ?

— Ma jeune maîtresse, votre fille, lady Éveline…

— Je lui ai dit ce dont il s’agissait. Elle restera dans le château où je laisserai quelques vétérans choisis, commandés par vous, Denis. Vingt-quatre heures après, le siège sera levé : nous avons défendu ces remparts plus long-temps avec une plus faible garnison. Alors, Denis, vous la placerez avec honneur et sécurité entre les mains de sa tante, abbesse des bénédictines ; et ma sœur fera, pour l’avenir d’Éveline, tout ce que sa sagesse lui dictera.

— Moi, vous laisser dans une telle extrémité ! » dit Denis Morolt, fondant en larmes. « Moi, me renfermer dans le château, tandis que mon maître se prépare à livrer sa dernière bataille ! Moi, devenir l’écuyer d’une femme, quoique cette femme soit lady Éveline, lorsque vous tomberez privé de vie sur votre bouclier ! Raymond Berenger, est-ce ainsi que vous récompensez celui qui si souvent vous a couvert de votre armure ? »

Les larmes qui tombaient le long des joues du vieux guerrier étaient aussi abondantes que celles que répand une jeune fille déplorant la perte de son amant, et Raymond lui prenant affectueusement la main, lui dit d’une voix émue : « Ne pense pas, mon vieux, mon cher serviteur, que je t’arrêterais s’il y avait de l’honneur à acquérir. Mais l’action que je vais faire en ce jour est inconséquente, inconsidérée, et cependant mon destin ou ma folie me force à l’accomplir. Je perdrai la vie pour sauver mon nom du déshonneur ; mais, hélas ! je laisse ma mémoire exposée au reproche d’imprudence.

— Ah ! laissez-moi partager votre imprudence, mon très-cher maître, » s’écria Denis Morolt avec véhémence ; « à quoi sert à un pauvre écuyer d’être regardé comme plus sage que son maître ?… Dans bien des batailles on parla de ma valeur, parce qu’alors je prenais part aux exploits qui fondèrent votre renommée ; eh bien, aujourd’hui ne me refusez pas le droit de partager le blâme que votre témérité s’expose à encourir, qu’on ne dise pas : Son action était si téméraire qu’il ne permit pas à son vieil écuyer de partager ses périls. Je suis une partie de vous-même, seigneur ; et vous commettrez un meurtre envers les gens que vous prendrez, si vous me laissez dans ces murs.

— Denis, dit Berenger, vous me faites sentir plus amèrement encore la folie que j’ai faite. Croyez que je vous accorderais la faveur que vous demandez, quelque triste qu’elle soit, si ma fille…

— Sire chevalier, » dit le Flamand, qui avait écouté ce dialogue avec un peu moins d’apathie qu’il n’avait coutume, « je n’ai pas le dessein de quitter aujourd’hui ce château ; si donc je vous inspire quelque confiance, je vous jure de faire, pour défendre lady Éveline, tout ce qu’un homme de mon rang peut…

— Comment, coquin ! dit Raymond, vous n’avez pas dessein de quitter le château ? Et qui vous donne le droit de proposer ou de disposer, tant que ma volonté ne vous est pas connue ?

— Je serais fâché de me quereller avec vous, sire châtelain, dit l’impassible Flamand, mais je possède ici, dans cette juridiction quelques moulins, des terres, des manufactures, etc. ; en raison de quoi, je dois concourir à la défense de Garde-Douloureuse : je suis prêt. Mais si vous me commandez de quitter ces murailles, de laisser ce château sans défense pour aller exposer ma vie dans une bataille que vous venez vous-même de considérer comme désespérée, je vous dirai que ma redevance ne m’oblige pas à vous obéir jusqu’à ce point.

— Misérable artisan ! » dit Morolt, mettant la main sur son poignard, et menaçant le Flamand.

Mais Raymond Berenger s’interposa de la voix et de la main. « Ne lui faites pas de mal, Morolt, et ne le blâmez point. Il a un un certain sentiment du devoir, quoique différent du nôtre, il est vrai ; je pense que lui et ses compatriotes combattront mieux à l’abri de ces murailles. Comme tous les Flamands, ils auront sans doute appris dans leur pays l’attaque et la défense des villes fortifiées et des citadelles, et seront particulièrement adroits pour faire jouer les mangonneaux et les diverses machines de guerre. Je me propose de les laisser dans le château ; je pense qu’ils obéiront plus volontiers à Flammock qu’à toi-même. Qu’en dis-tu, Morolt ? Tu ne voudrais pas, je le sais, guidé par un faux point d’honneur ou par un attachement aveugle pour ton maître, abandonner à des mains suspectes la défense de cette place importante et la sûreté d’Éveline.

— Noble seigneur, Wilkin Flammock n’est qu’un simple paysan, » répondit Denis, aussi joyeux que s’il eût remporté quelque grand avantage ; « mais je dois dire qu’il est aussi sûr et aussi fidèle que qui que ce soit de vos vassaux ; et en outre, le bon sens qui le caractérise lui fera voir qu’il y a plus à gagner à défendre un château de cette force, qu’à l’abandonner à des étrangers, qui n’observeraient point sans doute les conditions de la capitulation, quelque avantageuse qu’elle pût être pour eux.

— Ainsi cela est arrêté, dit Raymond. Denis, tu viendras avec moi ; et cet homme restera au château. Wilkin Flammock, » dit-il, s’adressant au Flamand avec gravité, « je ne te parle pas le langage de la chevalerie, puisqu’il t’est inconnu ; mais comme tu es un honnête homme et un vrai chrétien, je te conjure de défendre bravement ce château. Qu’aucune promesse de l’ennemi ne t’amène à une lâche composition, qu’aucune menace ne te fasse abandonner ton poste. Un renfort doit arriver sous peu ; si vous vous conformez à mes ordres et à ceux de ma fille, Hugo de Lacy vous comblera de largesses ; si vous manquez à vos devoirs, de sévères punitions vous seront infligées.

— Sire chevalier, dit Flammock, je me trouve heureux d’avoir pu, moi, simple artisan, mériter votre confiance. Les Gallois ne m’effrayent pas. Je viens d’un pays pour la sûreté duquel nous sommes chaque année forcés de lutter contre la mer ; et quiconque peut braver les vagues au milieu d’une tempête, ne craint point la fureur d’une troupe indisciplinée. Votre fille me sera aussi chère que la mienne, et vous pouvez quitter le château plein de cette assurance, à moins que, revenu à des sentiments plus sages, vous ne préfériez fermer la porte, baisser la herse, lever le pont-levis, ranger sur les murailles vos archers et mes hommes, et annoncer à ces marauds que vous êtes plus prudent qu’ils ne croient.

— Mon brave, cela ne peut être, dit le chevalier ; mais j’entends la voix de ma fille, ajouta-t-il ; je ne veux pas la revoir avant mon départ. Honnête Flamand, je t’abandonne à la garde de Dieu. Suis-moi, Denis Morolt. »

Le vieux châtelain descendit à la hâte l’escalier de la tour du sud, au moment même où sa fille montait celui de la tour de l’est pour se jeter encore une fois aux pieds de son père. Elle était suivie du père Aldrovand, le chapelain de Raymond, d’un vieux piqueur, presque invalide, dont les services, naguère très-actifs dans les combats et à la chasse, se trouvaient depuis quelque temps réduits à la surintendance des chenils du chevalier et à la garde de ses lévriers favoris ; de Rose Flammock, fille de Wilkin, jolie Flamande aux yeux bleus, ayant beaucoup d’embonpoint et de fraîcheur, et timide comme une perdrix. Il lui avait été permis depuis quelque temps de ne plus quitter la noble damoiselle normande ; en conséquence, le rang qu’elle occupait était fort incertain, et tenait le milieu entre la condition d’une humble compagne et celle de première domestique.

Éveline se précipita sur les remparts, les cheveux en désordre et les yeux baignés de larmes, et demanda à Flammock où était son père.

Le Flamand lui fit un salut grossier, et essaya de lui répondre ; mais la voix sembla lui manquer. Il tourna le dos à Éveline sans cérémonie, et ne faisant aucune réponse aux questions empressées du piqueur et du chapelain, il dit vivement à sa fille, dans son langage : « Mauvaise nouvelle ! mauvaise nouvelle ! Veillez bien sur cette pauvre jeune fille, Roschen. Der alter herr ist verrucht[1]. »

Il n’en dit pas davantage, et, descendant l’escalier, ne s’arrêta qu’à l’office. Arrivé là, il se mit à crier d’une voix de stentor, pour appeler le maître de ces lieux par les noms baroques de kammerer, kellermaster, etc. ; appels auxquels le vieux Reinold, ancien écuyer normand, ne répondit que quand Wilkin se fut rappelé son titre anglais de sommelier. Ce titre était comme la clef de la cave, et le vieillard parut incontinent avec sa vieille casaque grise, ses bas roulés sur ses genoux, et son lourd trousseau de clefs suspendu par une chaîne d’argent à une large ceinture de cuir ; pour balancer ce pesant fardeau, il avait cru devoir suspendre au côté opposé un énorme coutelas qui semblait beaucoup trop pesant pour être soutenu par son bras vieux et débile.

« Que voulez-vous, dit-il, monsieur Flammock ? Mais j’oubliais ! quels ordres avez-vous à me donner ? car monseigneur m’a commandé de vous obéir pour le moment.

— Seulement un verre de vin, mon bon monsieur Kellermaster : sommelier, voulais-je dire.

— Je suis content que vous vous rappeliez le nom de mon emploi, » dit Reinold avec l’air de ressentiment d’un domestique gâté par son maître et mécontent qu’un étranger puisse impunément lui donner des ordres,

« Un flacon de vin du Rhin, si vous m’aimez, répondit le Flamand ; car je me sens peu disposé, et j’ai besoin de boire du meilleur.

— Eh bien, vous boirez, dit Reinold. Puisse le vin vous donner le courage, dont peut-être vous manquez ! » Il descendit vers le caveau secret dont il était gardien, et revint avec un flacon d’argent pouvant contenir une pinte. « Voici du vin comme vous n’en avez que rarement goûté, » dit Reinold, et il allait en verser dans un verre.

« Le flacon ! l’ami Reinold, le flacon ! Quand il s’agit pour moi d’une affaire importante, dit Wilkin, j’aime à boire à longs traits. » Disant ces mots, il saisit le flacon, et buvant un coup préparatoire, il s’arrêta comme pour priser la force et la saveur de ce vin généreux. Il lui trouva sans doute ces deux qualités réunies, car il fit au sommelier un signe d’approbation, et portant de nouveau le flacon à ses lèvres, il mit lentement et graduellement le fond du vase parallèle avec le plafond de l’appartement, ne voulant pas qu’une seule goutte pût lui échapper.

« Quelle saveur, herr Kellermaster ! » dit-il au sommelier, cherchant à recouvrer par intervalles son haleine, après avoir si longtemps retenu sa respiration. « Mais que le ciel vous pardonne de penser que ce vin soit le meilleur que j’aie jamais goûté ! Vous connaissez fort peu, je le vois, les caves d’Ypres et de Gand.

— Ma foi, je m’en soucie fort peu, dit Reinold ; les nobles d’extraction normande préfèrent les vins légers, généreux et cordiaux de Gascogne et de France à toutes les boissons acides du Rhin et du Necker.

— Tout cela est affaire de goût, dit le Flamand ; mais, écoutez : avez-vous encore beaucoup de ce vin à la cave ?

— Mais il me semblait, répondit Reinold, qu’il ne flattait pas votre palais délicat.

— Comment, mon ami, dit Wilkin, n’ai-je pas dit qu’il avait de la saveur ? J’ai pu en boire de meilleur ; cependant celui-ci est vraiment bon : quand il n’y en a pas d’autre, on peut s’en contenter. Mais, dites-moi, combien vous en reste-t-il ?

— Tout un tonneau, répliqua le sommelier, et je l’ai même mis en perce pour vous.

— Bien, répondit Flammock ; prenez un pot de deux pintes, placez le tonneau là, dans cet office, et que chaque soldat de ce château reçoive une quantité égale à celle que je viens de boire. Je sens que cette liqueur m’a fait du bien ; mon cœur saignait en voyant une fumée noire s’élever là-bas de mes moulins à foulon. Je le répète : que chaque homme reçoive deux pintes. Le soldat défendant un fort a besoin de liqueurs fortifiantes.

— Je dois vous obéir, mon cher Wilkin Flammock, dit le sommelier ; mais rappelez-vous que tous les hommes ne se ressemblent pas. La liqueur qui ne fera qu’échauffer votre tête flamande mettra le feu au cerveau d’un Normand ; ce qui ne fera qu’encourager vos compatriotes à défendre les remparts fera sauter les nôtres par-dessus les créneaux.

— Très-bien ; vous connaissez mieux que moi le tempérament de vos compatriotes : donnez-leur les vins et la mesure que vous jugerez convenables ; mais que chaque Flamand reçoive ses deux pintes de vin du Rhin. Et que donnerez-vous à ces coquins d’Anglais ? on nous en a laissé ici un certain nombre. »

Le vieux sommelier réfléchit en se grattant le front. « Quelle prodigalité de liqueur ! dit-il, et cependant je vois que le cas l’exige. Mais, quant aux Anglais, ils forment une race mêlée ; ils ont beaucoup de votre sang-froid allemand et quelque chose de l’impétuosité de ces fougueux Gallois. Les vins légers ne les émeuvent pas, les vins forts les rendent fous et furieux. Que pensez-vous de l’ale, liqueur tonique et fortifiante ? elle réchauffe le cœur sans porter au cerveau.

— L’ale, dit le Flamand, hum ! est-elle bonne, votre ale, sire sommelier ? elle est double, peut-être ?

— Doutez-vous de mon adresse ? dit le sommelier ; mars et octobre me voient depuis trente ans employer, pour la faire, la meilleure orge du Shropshire : au surplus, vous en jugerez. »

Il remplit à une vaste barrique placée dans un coin de l’office le flacon que Wilkin venait de vider, et celui-ci ne l’eut pas plutôt reçu qu’il l’eut avalé dans un instant.

« Excellente liqueur ! dit-il, maître Reinold ; forte et piquante, en vérité. Ces coquins d’Anglais, après en avoir bu, se battront comme des diables : qu’on leur en donne avec leur bœuf et leur pain bis. Maintenant donc, monsieur Reinold, que je vous ai assigné un emploi, il est temps que je m’empresse d’aller vaquer au mien. »

Wilkin Flammock quitta l’office, les traits et le jugement nullement altérés par les fortes libations qu’il venait de faire, sans être ému non plus par les bruits divers qui se faisaient entendre au dehors ; il fit sa ronde, et visita les ouvrages extérieurs ; après quoi il assembla la petite garnison, et assigna à chacun son poste, réservant pour ses compatriotes le maniement de l’arbalète, de l’arc, et l’usage des machines qui, inventées par les fiers Normands, ne pouvaient être comprises des Anglais, ou plutôt des Anglo-Saxons de l’époque, mais dont les Flamands, plus habiles, se servaient avec une grande adresse. La jalousie qu’avaient conçue les Normands et les Anglais, de se voir placés sous le commandement temporaire d’un Flamand, disparut peu à peu à la vue de l’adresse et de la force de ce dernier, et devant le danger, qui d’un moment à l’autre devenait plus grand.





  1. Le vieux lord est devenu fou. a. m.