Les Fiancés (Montémont)/Chapitre IV

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 45-52).




CHAPITRE IV.

le combat.


Non loin du pont construit sur ce torrent où l’eau coule transparente et limpide, plus d’un coursier expirant viendra frapper la terre, plus d’un chevalier perdra la vie au milieu des combats.
Prophétie de Thomas le rimeur.


La fille de Raymond Berenger, suivie des personnes ci-dessus nommées, voulut rester sur les remparts de Garde-Douloureuse, malgré les exhortations du prêtre qui l’engageait à venir attendre dans la chapelle, au milieu des cérémonies de la religion, l’issue de ce sanglant combat. Il s’aperçut enfin que la crainte et le chagrin qu’elle éprouvait la rendaient incapable d’écouter ses discours et de comprendre ses avis ; et s’asseyant à ses côtés, tandis que Rose et le piqueur se tenaient aussi près d’elle, il s’efforça de lui donner des consolations dont lui-même peut-être se sentait avoir besoin.

« Ce n’est qu’une sortie que fait votre noble père, disait-il ; et quoiqu’il semble y courir de très-grands hasards, jamais personne ne mit en question l’adresse et la politique de sir Raymond Berenger en fait de guerre. Il est prudent et discret dans ses projets. Je suis persuadé qu’il ne marcherait point à la rencontre de l’ennemi, comme il le fait, s’il n’avait la certitude de la prochaine arrivée du noble comte d’Arundel ou du puissant connétable de Chester.

— Le pensez-vous vraiment, bon père ? Raoul, ma chère Rose, regardez du côté de l’est, si vous ne verrez point d’étendards ou des nuages de poussière. Écoutez, écoutez : n’entendez-vous pas les trompettes ?

— Hélas, milady ! dit Raoul, on entendrait à peine le tonnerre du ciel au milieu des hurlements de ces barbares gallois. » Comme il finissait de parler, Éveline se retourna, et dirigeant ses regards vers le pont, un spectacle effrayant frappa ses yeux.

La rivière, dont le lit baigne trois côtés de l’éminence sur laquelle est situé le château, s’éloigne de la forteresse et des villages voisins, et, décrivant une ligne courbe, dirige son cours vers l’est. La colline, déclinant peu à peu, conduit à une plaine immense et tellement unie, qu’on ne peut douter qu’elle n’ait été formée par des alluvions. Un peu plus bas, à l’extrémité de cette plaine, dans un endroit où le lit de la rivière est resserré, étaient situées les manufactures des robustes Flamands, alors livrées aux flammes ; elles répandaient dans les airs une clarté brillante. Le pont, construction étroite, élevée, et dont les arches étaient d’inégale grandeur, était à environ un demi-mille du château, au milieu même de la plaine. La rivière, qui coulait dans un lit profond et rocailleux, n’était que rarement guéable ; dans tous les temps le passage en était difficile ; ce qui donnait un considérable avantage à ceux qu’on avait chargés de défendre le château, et qui, dans d’autres circonstances, avaient sacrifié leurs meilleurs soldats pour défendre un passage que les scrupules délicats de Raymond le portaient alors à abandonner. Les Gallois, saisissant l’occasion avec l’avidité que l’on met à profiter d’un bienfait inattendu, se précipitèrent à la hâte sur les arches rapides et élevées du pont. Cependant d’autres corps, arrivant de divers points sur le rivage, augmentèrent bientôt le nombre des soldats qui, traversant le pont tranquillement et sans crainte, vinrent former la ligne de bataille sur cette partie de la plaine faisant face au château.

D’abord le père Aldrovand vit leur mouvement sans inquiétude, et même avec le sourire dédaigneux de celui qui observe un ennemi près de tomber dans le piège qui lui a été tendu habilement. Raymond Berenger, avec son petit corps d’infanterie et de cavalerie, était posté sur la colline, qui, se trouvant entre la plaine et le château, conduisait à la forteresse par une pente insensible. Il sembla alors évident au dominicain, qui n’avait point encore entièrement oublié dans le cloître son ancienne expérience militaire, que le chevalier voulait attaquer l’ennemi en désordre, dès qu’un certain nombre aurait traversé le pont, et pendant que les autres corps seraient occupés à effectuer le passage, manœuvre toujours lente et périlleuse. Mais s’apercevant que des corps considérables de Gallois, revêtus de manteaux blancs, arrivaient sans obstacle dans la plaine, et que Raymond ne s’opposait point à ce qu’ils se rangeassent dans l’ordre qu’exigeait leur manière de combattre, la contenance du moine, quoiqu’il s’efforçât d’encourager Éveline effrayée, prit une vive expression d’inquiétude et de crainte ; il y eut une espèce de combat entre les habitudes de résignation qu’il avait acquises et l’ardeur militaire qu’il avait déployée jadis. « Prenez patience, dit-il, ma fille, et consolez-vous un peu ; bientôt vos yeux verront la défaite de nos barbares ennemis. Oui, dans quelques instants vous les verrez dispersés comme des tourbillons de poussière. Saint-George, c’est maintenant ou jamais que nos soldats doivent faire entendre ton nom ! »

Le moine passait rapidement dans ses mains les grains de son rosaire ; mais plus d’une expression d’impatience militaire se mêlait à ses oraisons. Il ne pouvait concevoir pourquoi Raymond souffrait que les troupes successives de montagnards, marchant sous diverses bannières, conduites par des chefs distincts, passassent sans opposition le défilé étroit et difficile, et s’étendissent en ordre de bataille non loin du pont, tandis que les Anglais ou plutôt la cavalerie anglo-normande restait stationnaire, sans songer même à mettre la lance en arrêt. Il ne restait plus, selon lui, qu’un espoir, qu’une manière d’expliquer cette étrange inactivité, cette cession volontaire des avantages du terrain, lorsque l’ennemi avait incontestablement celui du nombre. Le père Aldrovand conclut que les troupes du connétable de Chester, et celles des autres lords des frontières, étaient dans les environs du château, et qu’en laissant ainsi les Gallois passer la rivière, sans opposition, on voulait leur ôter tous moyens de retraite, et rendre leur déroute plus désastreuse, puisqu’ils se trouvaient avoir sur leurs derrières une rivière profonde. Mais quoique le moine s’abandonnât à cet espoir, son courage commençait à faillir ; portant ses regards dans toutes les directions par où les secours attendus pouvaient arriver, il ne voyait, il n’entendait rien qui lui annonçât qu’ils s’avançaient. L’esprit plutôt livré au désespoir qu’à l’espérance, le vieillard continua alternativement de dire ses oraisons, de jeter çà et là des regards inquiets, et d’adresser, en phrases entrecoupées, quelques paroles de consolation à Éveline, jusqu’à ce qu’enfin les acclamations générales et les cris d’allégresse des Gallois, se faisant entendre depuis le bord de la rivière jusqu’aux murs du château, l’avertirent que le dernier Breton venait de passer le pont, et que toute leur formidable troupe allait commencer le combat sur le bord de la rivière le plus voisin du château.

À cette clameur perçante et épouvantable, qui respirait l’énergie du défi, la soif du sang et l’espérance de la victoire, les Normands répondirent enfin par le son des trompettes ; c’était alors le premier signal qu’eût fait entendre Raymond Berenger. Mais, quelque bruyant que fût le son de ces trompettes, comparé aux cris de fureur auxquels il répondait, il ressemblait au sifflet du robuste nautonier au milieu des mugissements de la tempête.

À peine les trompettes avaient-elles sonné, que Berenger ordonna à ses archers de lancer leurs dards, et aux hommes d’armes d’avancer sous une grêle de traits, de javelines et de pierres lancées par les Gallois contre les Normands, revêtus d’armures d’airain.

Les vétérans de Raymond, de leur côté, excités par tous leurs souvenirs de victoire, se fiant aux talents de leur brave capitaine, et nullement découragés par les circonstances défavorables où ils se trouvaient, chargèrent avec leur courage ordinaire la masse que formait l’armée galloise. Ce petit corps de cavalerie présenta un spectacle admirable, lorsqu’on le vit charger, les plumets flottant au-dessus des casques, les lances en arrêt et passant de six pieds la tête des chevaux, des boucliers attachés au cou des soldats, afin que ceux-ci pussent, de leur main gauche, diriger librement leurs coursiers ; tout ce corps formait un front égal et régulier, et la vitesse de sa marche augmentait à tout instant. Une telle charge pouvait épouvanter des hommes nus, car tels étaient les Gallois comparés aux Normands couverts d’acier ; mais elle ne porta point la terreur dans les rangs des anciens Bretons qui, depuis long-temps, se faisaient gloire d’exposer leurs poitrines nues et leurs tuniques blanches au lances et aux épées des hommes d’armes, avec autant de sécurité que s’ils fussent nés invulnérables. Cependant ils ne purent résister au premier choc qui rompit leurs rangs, quelque masse qu’ils formassent ; les chevaux couverts de fer pénétrèrent même jusqu’au centre de leur armée, et très-près du fatal étendard auquel Raymond Berenger, lié par son funeste vœu, avait laissé prendre ce jour une position si avantageuse. Mais les Gallois cédèrent, comme les vagues cèdent au téméraire navire pour revenir battre ses flancs, et se réunir dans l’endroit qu’il vient de quitter. Faisant entendre des cris sauvages et horribles, ils refermèrent leurs rangs tumultueux, entourèrent Raymond et ses braves soldats, et bientôt un combat à mort commença.

Les plus célèbres guerriers du pays de Galles s’étaient, en ce jour, rassemblés autour de Gwenwyn ; les flèches des soldats de Gwentland, dont l’adresse à lancer les traits égalait presque celle des Normands, tombaient sur les casques des hommes d’armes, et les lances des hommes de Deheubarth, renommées par la trempe et la bonté de l’acier qui les garnit, venaient frapper leurs cuirasses et blessaient souvent le cavalier malgré la solidité de son armure.

Vainement les archers de la troupe de Raymond, hommes robustes et possédant pour la plupart quelques terrains à la charge de redevance militaire, épuisaient leurs traits sur la masse que présentait l’armée galloise. Sans doute chacun de ces traits coûtait un soldat à l’ennemi ; mais pour porter à la cavalerie, alors engagée et pressée de toutes parts, un secours vraiment efficace, il eût fallu que les morts, du côté des Gallois, fussent vingt fois plus nombreux. Cependant ceux-ci, inquiétés par cette décharge continuelle, y répondaient par le moyen de leurs archers, dont le nombre suppléait au peu d’habileté, et qui d’ailleurs étaient soutenus par des corps considérables de lanciers et de frondeurs. Les archers normands, qui plus d’une fois avaient tenté d’abandonner leur position pour opérer une diversion en faveur de Raymond et de sa troupe dévouée, étaient alors serrés de si près, qu’ils se trouvèrent obligés de renoncer à ce mouvement.

Cependant ce chef intrépide, qui n’espérait qu’une mort honorable, s’efforçait de signaler ses derniers instants, en enveloppant dans sa perte le prince gallois, l’auteur de la guerre. Il eut soin de ménager ses forces, repoussa les ennemis qui menaçaient ses jours, en lançant au milieu d’eux son coursier docile, et abandonnant au glaive de ses compagnons cette troupe indigne de ses coups ; il fit entendre son cri de guerre, et se précipita vers l’étendard de Gwenwyn, où se trouvait le prince, remplissant à la fois les devoirs d’un habile capitaine et d’un brave soldat. La connaissance qu’avait Raymond de l’humeur des Gallois, également sujets au flux et reflux des passions, lui fit espérer qu’une attaque faite avec chaleur sur ce point, et suivie de la mort ou de la prise du chef, et de la chute de l’étendard, pourrait inspirer à ces barbares une terreur panique, qui changerait le sort de la journée. Raymond anima donc ses compagnons de la voix et de l’exemple ; et malgré les flots d’ennemis qui se pressaient sur son passage, il se précipita vers l’étendard. Mais Gwenwyn, entouré de ses plus nobles et de ses plus courageux champions, opposa une résistance opiniâtre. En vain les Bretons étaient renversés par des chevaux bardés de fer ; en vain ils étaient assaillis par d’invulnérables ennemis : blessés et abattus, ils n’en résistaient pas moins, et s’attachant aux jambes des coursiers normands, ils embarrassaient leur marche. D’autres, armés de piques, cherchaient le défaut des cuirasses et des cottes de mailles, et, se cramponnant aux hommes d’armes, s’efforçaient de les renverser de leurs chevaux, soit par la force de leurs bras, soit en faisant usage de hallebardes et de crochets gallois ; et malheur à ceux qui venaient à être ainsi démontés ! car les Gallois les perçaient de leurs couteaux longs et aigus ; cent coups leur étaient alors portés, à moins que la première blessure ne fût mortelle.

Le combat en était à ce point et durait depuis plus d’une demi-heure, lorsque Berenger poussa son cheval vers l’étendard breton, dont il ne se trouva éloigné que de deux longueurs de lance. L’intervalle qui le séparait de Gwenwyn était si petit, qu’ils purent échanger l’un avec l’autre des paroles de défi.

« Tourne-toi, loup gallois, dit Berenger ; et viens, si tu l’oses, éprouver l’épée d’un brave chevalier. Raymond Berenger ne fait pas plus de cas de toi que de ta bannière.

— Misérable Normand, » dit Gwenwyn, balançant au-dessus de sa tête une énorme massue déjà rougie de sang ; « ton casque ne garantira pas ta langue menteuse, et ton corps aujourd’hui deviendra la proie des corbeaux. »

Raymond ne répondit pas, mais poussa son coursier vers le prince qui s’avançait avec la même ardeur. Avant que leurs armes se rencontrassent, un champion gallois, dévoué comme les Romains qui frappaient les éléphants de Pyrrhus, trouvant que le fer qui couvrait le cheval de Raymond résistait aux coups répétés de sa lance, se jeta sur l’animal et lui plongea son couteau dans le ventre. Le noble coursier se cabrant tomba, écrasant sous son poids le Breton qui l’avait frappé. Le fer qui soutenait la visière de Raymond s’étant brisé dans la chute, le casque se détacha et roula dans l’arène, laissant privés de défense la figure noble et les cheveux gris du chevalier. Celui-ci fit plus d’un effort pour se dégager ; mais avant d’y parvenir, il reçut la mort des mains mêmes de Gwenwyn, qui n’hésita pas à frapper son ennemi renversé.

Tant qu’avait duré ce combat, le cheval de Denis Morolt s’était constamment tenu près de celui de Raymond, et le brave vieillard, au milieu du carnage, suivait l’exemple de son maître. Il semblait qu’ils n’obéissaient tous les deux qu’à une seule et même volonté. Denis ménageait ou prodiguait ses forces, imitant exactement Raymond, et il allait à ses côtés quand il fit le dernier effort, dont le résultat lui fut si funeste. Au moment même où Berenger se précipitait sur le chef, le brave écuyer s’élançait vers l’étendard, et l’ayant saisi avec violence, luttait, pour s’en emparer, avec un gigantesque Breton, à la garde duquel il avait été confié, et qui usait alors de toute sa force pour défendre son dépôt. Mais dans ce combat mortel, Morolt avait toujours les yeux dirigés vers son maître, et lorsqu’il le vit tomber, sa force sembla l’abandonner comme par sympathie, et le Breton qui le combattait le rangea facilement au nombre des morts.

La victoire des Gallois était alors complète. Voyant leur chef privé de vie, les soldats de Raymond auraient volontiers pris la fuite ou auraient même consenti à se rendre. Mais le premier moyen était impraticable tant ils étaient serrés de près ; et dans les guerres cruelles soutenues par les Gallois sur leurs frontières, jamais ils ne songeaient à épargner les vaincus. Quelques hommes d’armes furent assez heureux pour se dérober au carnage ; mais n’essayant pas de rentrer au château, ils s’enfuirent dans différentes directions, et firent partager leurs craintes aux habitants des frontières, en annonçant la perte de la bataille et la fin tragique du célèbre Raymond Berenger.

Les archers du malheureux chevalier qui ne s’étaient point trouvés aussi engagés dans le combat que la cavalerie, qui en avait supporté tout le choc, devinrent alors, à leur tour, le seul objet de l’attaque des Gallois. Mais voyant cette troupe innombrable se précipiter vers eux comme une mer en furie, ils abandonnèrent la colline qu’ils avaient jusqu’alors bravement défendue, et commencèrent à effectuer, vers le château, une retraite régulière, observant dans leur marche l’ordre le plus parfait, seul moyen d’échapper à la mort. Pendant cette prudente manœuvre, quelques troupes légères tentèrent de les couper, et se jetèrent dans le chemin couvert conduisant au château. Mais le sang-froid des archers anglais, accoutumés aux dangers de toute espèce, les sauva dans cette occasion. Une partie des leurs, armés de glaives et de lances, chassèrent les Gallois du chemin creux ; d’autres firent face à l’ennemi ; et divisés en corps qui s’arrêtaient et se retiraient alternativement, ils opposèrent une telle résistance qu’ils arrêtèrent les vainqueurs en échangeant avec eux une innombrable quantité de flèches et de dards qui mirent de part et d’autre beaucoup de soldats hors de combat.

Enfin, après avoir laissé sur le champ de bataille plus des deux tiers de leurs braves compagnons, ils atteignirent un point du château qui, étant commandé par les flèches et les machines de guerre, pouvait leur offrir un abri sûr. Une volée d’énormes pierres et de javelines à tête carrée, d’une forme longue et épaisse, arrêtèrent enfin les poursuites de l’ennemi ; les chefs gallois rappelèrent alors leurs troupes légères et les reconduisirent vers la plaine, où, au milieu des cris d’allégresse et de triomphe, leurs compagnons étaient occupés à mettre en lieu sûr le butin conquis sur l’ennemi ; tandis que quelques-uns, poussés par un sentiment de haine et de vengeance, déchiraient et mutilaient les cadavres des Normands ; action indigne de la cause qu’ils défendaient et du courage qui les animait. Les cris horribles qu’ils poussaient en consommant cette exécrable vengeance frappèrent d’horreur la petite garnison de Garde-Douloureuse, et lui inspirèrent aussi la résolution inébranlable de défendre la forteresse jusqu’à la dernière extrémité, plutôt que de se soumettre à la merci d’un si cruel ennemi.