Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XIII

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 123-136).




CHAPITRE XIII.

la vieille tante saxonne.


On se rouille dans un long repos ; le plaisir naît du changement ; trop de confiance est dangereux : levons-nous et commençons nos courses.
Vieille chanson.


Le lendemain matin de bonne heure, un noble cortège, sur lequel à la vérité, le deuil des principaux personnages jetait une teinte de tristesse, quitta le château de Garde-Douloureuse, qui venait d’être le théâtre d’événements si remarquables.

Le soleil commençait à pomper les larges gouttes de rosée qui étaient tombées pendant la nuit, et à dissiper les vapeurs grisâtres qui tourbillonnaient autour des tourelles et des remparts, lorsque Wilkin Flammock, accompagné de six archers à cheval et d’autant de lanciers à pied, sortit de la grande porte gothique voûtée et traversa le pont-levis. Après cette avant-garde venaient quatre serviteurs de la famille, bien montés, et après eux un nombre égal de femmes au service de la maison, et vêtues de deuil. Venait ensuite la jeune lady Éveline, qui occupait le centre de cette petite cavalcade, et dont la longue robe noire formait un contraste frappant avec l’extrême blancheur de son palefroi. À côté d’elle, montée sur un genêt d’Espagne, don de son tendre père, qui se l’était procuré à grand prix, et qui aurait donné la moitié de son bien pour contenter sa fille, était Rose Flammock, cette jeune fille aux manières enfantines, qui réunissait à la timidité de la jeunesse une sensibilité vive et du jugement dans sa manière de penser et d’agir. Dame Marguerite suivait, escortée par le père Aldrovand, dont elle recherchait la compagnie ; car Marguerite affectait la dévotion ; et l’influence qu’elle possédait dans la famille en qualité de nourrice d’Éveline était assez grande pour la rendre digne de tenir compagnie au chapelain, quand sa jeune maîtresse pouvait se dispenser de sa présence. Venaient ensuite le vieux piqueur, Raoul, sa femme, et deux ou trois autres domestiques de la maison de Raymond Berenger. L’intendant, avec sa chaîne d’or, sa veste de velours et sa baguette blanche, conduisait l’arrière-garde, composée d’une petite troupe d’archers et de quatre hommes d’armes. Les gardes, et même une grande partie de la suite, n’étaient destinés qu’à donner plus de pompe et d’éclat à la marche de leur jeune maîtresse, en l’accompagnant à quelque distance du château, où le cortège rencontra le connétable, qui, avec trente lances, se proposait d’escorter Éveline jusqu’à Gloucester, lieu de sa nouvelle demeure. Sous sa protection, il n’y avait aucun danger à craindre, quand même la défaite terrible que les Gallois avaient si récemment éprouvée n’aurait pas rendu impossible pendant quelque temps toute entreprise de leur part contre la tranquillité des frontières.

Suivant cet arrangement, qui permettait aux hommes d’armes faisant partie de l’escorte d’Éveline de retourner à la garde du château, le connétable l’attendait sur le pont fatal, à la tête d’une troupe brillante de cavaliers d’élite. Les deux troupes s’arrêtèrent comme pour le saluer, mais le connétable, remarquant qu’Éveline s’enveloppait davantage de son voile, et se rappelant la perte qu’elle avait si récemment essuyée dans cet endroit même, eut assez de jugement pour se borner à la saluer en silence, mais en s’inclinant si bas, que les plumes de son casque (car il était revêtu de son armure complète) vinrent se mêler à la crinière flottante de son beau cheval. Wilkin Flammock s’arrêta aussi pour demander les ordres de la jeune châtelaine.

« Je n’en ai pas à vous donner, bon Wilkin, si ce c’est de continuer à être aussi fidèle, aussi vigilant que vous l’avez été.

— Les qualités d’un bon chien de garde, jointes à une espèce de sagacité grossière, à un bras vigoureux au lieu d’un double rang de dents aiguës, voilà, dit Flammock, mes prétentions. Je ferai de mon mieux. Adieu, Roschen. Tu vas vivre avec des étrangers : conserve les qualités qui te firent aimer des tiens. Que les saints te bénissent ! Adieu. »

L’intendant s’approcha alors pour prendre congé ; mais, en s’avançant, il faillit être victime d’un accident fatal. Il avait plu à Raoul, qui était bizarre et fantasque de caractère, et sujet aux rhumatismes, de monter un vieux cheval arabe qu’on avait gardé pour la race : ce cheval était aussi maigre et presque aussi infirme que son maître, et d’un naturel aussi vicieux qu’un démon. Il y avait entre le cavalier et l’animal une constante mésintelligence qui, de la part de Raoul, éclatait par des jurons, par la manière dont il tirait la bride à lui, et surtout par de vigoureux coups d’éperons, auxquels Mahond (nom du cheval) répondait par des courbettes et des ruades, en employant tous les moyens possibles pour démonter son cavalier et détacher des ruades à ceux qui l’approchaient. On pensait généralement que Raoul choisissait cet animal vicieux et méchant toutes les fois qu’il voyageait avec sa femme, dans l’espoir qu’au milieu de tous les sauts, gambades et ruades de Mahond, ses pieds pourraient toucher les côtes de dame Gillian ; et, quand l’important majordome poussa son palefroi pour aller prendre congé de sa jeune maîtresse et lui baiser la main, ceux qui étaient présents crurent s’apercevoir que Raoul se servit si bien de la bride et de l’éperon, que Mahond allongea immédiatement ses pieds de derrière, dont l’un, étant venu frapper la cuisse de l’intendant, l’aurait brisée comme un jonc desséché s’il eût été plus près. Quoi qu’il en soit, l’intendant en souffrit beaucoup ; et ceux qui remarquèrent la grimace de satisfaction qui anima l’aigre physionomie de Raoul, ne doutèrent pas que les pieds de Mahond n’eussent vengé certains sourires, accompagnés de minauderies et de signes d’intelligence, échangés entre le fonctionnaire à chaîne d’or et la coquette femme de chambre depuis leur départ du château.

Cette circonstance abrégea le pénible moment de la séparation entre lady Éveline et ses gens, et en même temps diminua un peu le cérémonial de son entrevue avec le connétable, dans un moment où elle venait, pour ainsi dire, se confier à sa protection.

Hugues de Lacy ayant commandé à six hommes d’armes de marcher en avant, s’occupa lui-même de faire placer l’intendant sur un brancard, puis, avec le reste de sa suite, suivit au pas militaire, pendant environ cent toises, le cortège de lady Éveline, s’abstenant judicieusement de se présenter à elle tandis qu’elle était livrée aux prières que le lieu de leur rencontre devait naturellement lui suggérer, attendant patiemment que la légèreté de la jeunesse écartât les sombres pensées que ces lieux lui inspiraient.

Guidé par ce raisonnement politique, le connétable ne s’approcha des dames que lorsque la matinée fut assez avancée pour que la politesse lui fît un devoir de les prévenir qu’il se trouvait dans le voisinage un endroit fort agréable où il avait pris la liberté de faire faire quelques préparatifs que le besoin de se reposer et de déjeuner exigeait. Lady Éveline n’eut pas plus tôt accepté cette offre qu’on arriva au lieu dont il avait parlé. Au milieu se trouvait un vieux chêne qui, étendant au loin ses longues et larges branches, rappelait au voyageur celui de Manore, sous lequel les anges avaient accepté l’hospitalité des patriarches. Sur deux de ses immenses rameaux on étendit une pièce de taffetas rose pour servir de tente et protéger les voyageurs contre les rayons du soleil. Des coussins de soie, mêlés à d’autres, couverts avec la fourrure des animaux tués à la chasse, furent placés autour d’un repas dans lequel un cuisinier normand avait fait tous ses efforts pour le distinguer, par la recherche et la délicatesse de ses mets, de l’abondance grossière des Saxons et de la simplicité frugale des Gallois. Une fontaine, qui jaillissait à quelque distance sous de grosses pierres couvertes de mousse, flattait l’oreille par son murmure, et rafraîchissait le palais par son eau limpide, tandis qu’elle formait une citerne commode pour tenir frais deux ou trois flacons de vin de Gascogne et d’hypocras, qui étaient dans ce temps l’accompagnement nécessaire du repas du matin.

Éveline, Rose, le confesseur, et, un peu plus loin, la fidèle nourrice, prirent part à ce banquet champêtre. Le bruissement des feuilles qu’agitait un doux zéphir, l’eau qui murmurait derrière eux, les oiseaux gazouillant alentour, les sons confus de la conversation et du rire, qui annonçaient que leur escorte n’était pas loin, tout parut offrir à Éveline un concours d’objets si agréables, qu’elle ne put s’empêcher de faire au connétable quelques compliments sur l’heureux choix de ce lieu.

« Vous me faites plus d’honneur que je n’en mérite, dit le baron ; cet endroit a été choisi par mon neveu, qui a l’imagination d’un ménestrel. Quant à moi, j’avoue que j’ai l’esprit un peu lent pour de semblables galanteries. »

Rose regarda fixement sa maîtresse, comme si elle eût voulu pénétrer jusqu’au fond de son âme ; mais Éveline répondit avec la plus grande simplicité : « Et pourquoi le noble Damien n’est-il pas resté pour partager avec nous ce repas qu’il a ordonné ?

— Il préfère aller en avant avec quelques chevau-légers, dit le baron ; car, quoiqu’il n’y ait plus maintenant de ces coquins de Gallois, cependant les frontières ne sont jamais exemptes de brigands et de maraudeurs, et quoiqu’il n’y ait rien à craindre pour une troupe comme la nôtre, nous désirons vous épargner jusqu’à la frayeur que pourrait vous occasionner la moindre apparence de danger.

— Je n’en ai effectivement vu que trop depuis peu, » dit Éveline retombant dans la mélancolie que la nouveauté de la scène avait un moment dissipée.

Le connétable, aidé de son écuyer, ôta son casque, ses gantelets, et ne garda que sa flexible cotte de mailles, composée entièrement d’anneaux d’acier enchaînés d’une manière curieuse. Ses mains nues et son front couvert d’un bonnet de velours appelé mortier, et que les chevaliers seuls avaient le droit de porter, lui permirent alors de causer et de manger avec plus de facilité que lorsqu’il était revêtu de son armure défensive. Sa conversation était simple, mâle et sensée ; et la tournant sur l’état du pays et les précautions qu’il fallait observer pour gouverner et défendre une frontière où il se commettait tant de désordres, elle devint peu à peu intéressante pour Éveline, dont le plus grand désir était de protéger les vassaux de son père. De Lacy, de son côté, parut fort content ; car, malgré la jeunesse d’Éveline, ses questions montraient de l’intelligence, et ses réponses indiquaient une conception prompte et un esprit docile. Enfin il s’établit entre eux une telle familiarité, que, lorsqu’ils se remirent en route, le connétable parut croire que sa place était auprès de lady Éveline ; et quoiqu’elle ne fît rien pour l’attirer, elle ne semblait nullement désirer qu’il s’éloignât. Amant peu ardent, de Lacy, quoique séduit par la beauté et les qualités aimables de la belle orpheline, paraissait satisfait de ce qu’elle le supportait pour compagnon, et ne cherchait pas à profiter de cette familiarité pour revenir sur le sujet dont il avait été question la veille.

À midi, on fit une halte dans un petit village où le même pourvoyeur avait fait des préparatifs pour leur réception, et surtout pour celle de lady Éveline. Mais ce qui excita en elle quelque surprise, c’est qu’il continua de rester invisible. La conversation du connétable de Chester était sans doute instructive ; mais, à l’âge d’Éveline, une jeune personne pouvait paraître excusable de désirer pour sa société un personnage moins âgé et moins grave ; et quand elle se rappelait avec quelle exactitude Damien lui avait jusqu’à présent rendu ses hommages, elle s’étonnait un peu de son absence. Mais cette réflexion n’alla pas plus loin que la fugitive pensée de quelqu’un qui n’est pas assez absorbé par le plaisir de la société dans laquelle il se trouve, pour ne pas la croire capable d’être agréablement augmentée. Elle prêtait une oreille patiente aux explications que lui donnait de Lacy sur l’origine et la généalogie d’un brave chevalier de la famille distinguée d’Herbert, dans le château duquel il se proposait de passer la nuit, quand quelqu’un de la suite vint annoncer un messager de lady Baldringham.

« C’est la tante de mon vénérable père, » dit Éveline, se levant, selon l’usage, en signe de respect pour l’âge et la parenté.

« Je ne savais pas, dit le connétable, que mon digne ami eût une telle parente.

— Elle était sœur de ma grand’mère, dit Éveline. C’est une noble Saxonne ; mais elle désapprouva une alliance formée avec un baron normand, et ne revit jamais sa sœur après son mariage. »

Elle s’interrompit, car le messager, qui avait l’air de l’intendant d’une grande maison, parut devant elle, et fléchissant le genou avec respect, il lui remit une lettre dans laquelle le père Aldrovand trouva l’invitation suivante, exprimée, non pas en français, langue employée généralement parmi la noblesse, mais en vieux saxon, modifié par quelques expressions françaises :

« Si la petite-fille d’Alfred de Baldringham a encore assez de sang saxon dans les veines pour désirer voir une vieille parente qui habite la maison de ses pères et qui vit selon leurs mœurs, elle est invitée à se reposer pour la nuit dans la demeure d’Ermengarde de Baldringham. »

« Vous jugerez sans doute à propos de refuser cette offre d’hospitalité, dit le connétable de Lacy. Le noble Herbert nous attend, et il a fait de grands préparatifs pour nous recevoir.

— Votre compagnie, milord, est plus que capable de le consoler de mon absence. Il est naturel et convenable que je réponde aux avances de conciliation de ma tante, puisqu’elle a daigné m’en faire. »

Le front de de Lacy se couvrit d’un léger nuage ; car il était rare que sa volonté éprouvât la plus légère contradiction. « Je vous prie de réfléchir, lady Éveline, dit-il, que la maison de votre tante est probablement sans défense, ou du moins très-mal gardée. Permettrez-vous au moins que je vous accompagne ?

— Ma tante, milord, est seule maîtresse de juger si cela est nécessaire, et il me semble que, puisqu’elle n’a pas sollicité l’honneur de votre compagnie, j’aurais tort de vous laisser prendre la peine de m’accompagner. Je ne vous en ai déjà que trop occasionné.

— Mais votre sûreté personnelle, madame… » ajouta de Lacy, qui ne pouvait se décider à abandonner le dépôt qui lui était confié.

« Ma sûreté, milord, ne peut courir aucun danger dans la maison d’une si proche parente. Les précautions qu’elle prend pour elle-même doivent me suffire.

— Je désire que l’événement justifie votre attente, dit de Lacy ; mais du moins rien ne m’empêchera d’établir une patrouille de sûreté autour du château pendant que vous l’habiterez. » Il s’arrêta ; puis, avec un peu d’hésitation, ajouta qu’il espérait qu’Éveline, en visitant une parente dont les préjugés contre les Normands étaient connus, se tiendrait en garde contre tout ce qu’elle pourrait entendre à ce sujet.

Éveline répondit avec dignité que ce n’était pas la fille de Raymond Berenger qu’on pouvait supposer capable de prêter l’oreille à des discours qui tendraient à flétrir la nation à laquelle ce brave chevalier appartenait ; et le connétable, ne pouvant obtenir une assurance qui eût rapport à sa personne et à ses espérances, fut obligé de se contenter de celle-là. Il se rappela que le château d’Herbert n’était qu’à deux milles de l’habitation de la dame de Baldringham, et que la séparation ne serait que d’une nuit ; cependant la différence d’âge qui existait entre eux, et peut-être aussi le manque de ces agréments qui ont généralement le pouvoir de séduire le cœur des femmes, lui faisaient considérer cette absence momentanée avec inquiétude ; de sorte que, pendant le voyage de l’après-midi, il se tint en silence aux côtés d’Éveline, rêvant à ce qui pouvait arriver le lendemain, plutôt que de profiter de l’occasion que le moment lui offrait ; et, dans cette humeur peu communicative, ils arrivèrent au lieu où ils devaient se séparer.

C’était un endroit élevé d’où l’on pouvait découvrir à droite le château d’Amelot Herbert, situé sur une éminence, avec ses créneaux et ses tourelles gothiques ; et à gauche, dans un beau fond et au milieu d’épaisses forêts de chênes, l’habitation grossière et isolée dans laquelle la dame de Baldringham se plaisait à observer les mœurs des anciens Saxons, et regardait avec haine et mépris toutes les innovations qui avaient été introduites depuis la bataille d’Hastings.

Là, le connétable de Lacy, après avoir ordonné à une partie de sa troupe d’accompagner lady Éveline jusqu’à la maison de sa parente, et d’entretenir alentour une garde active et vigilante, sans toutefois s’approcher de trop près, de peur d’offenser ou de gêner la famille, baisa la main de la châtelaine et prit congé d’elle à regret. Éveline continua sa route par un sentier si peu battu qu’il indiquait assez la solitude de la maison à laquelle il conduisait. Des troupeaux de bestiaux, remarquables par leur grosseur et d’une race rare et précieuse, paissaient dans les riches pâturages des environs, et de temps à autre des daims ou des cerfs, qui paraissaient avoir perdu leur timidité naturelle, traversaient en bondissant les clairières du bois, ou se rassemblaient en petits groupes sous un grand chêne. La sensation de plaisir que cette scène champêtre et paisible inspirait, fit bientôt place à des réflexions plus sérieuses, quand un détour du sentier plaça tout à coup Éveline vis-à-vis de cette habitation qui avait disparu à ses yeux depuis le moment où elle l’avait aperçue pour la première fois avec le connétable, et que pour plus d’un motif elle regardait avec crainte.

La maison (car on ne pouvait pas lui donner le nom de château) n’avait que deux étages construits d’une manière massive, avec des portes et des fenêtres cintrées dans ce genre lourd appelé saxon. Les murs étaient tapissés de diverses plantes grimpantes qui s’y étaient étendues tout à leur aise. L’herbe croissait jusque sur le seuil de la porte, où se trouvait une corne de buffle attachée par une chaîne de cuivre. Une porte massive en chêne noirci formait une entrée qui ressemblait à celle d’un sépulcre ruiné ; et pas une âme ne parut pour recevoir Éveline et la complimenter sur son arrivée.

« Si j’étais à votre place, milady Éveline, dit l’officieuse dame Gillian, je retournerais la bride de mon cheval ; car ce vieux donjon ne semble devoir offrir ni asile ni nourriture à un chrétien. »

Éveline imposa silence à l’indiscrète femme de chambre, quoiqu’elle échangeât avec Rose un regard qui trahissait quelque inquiétude ; puis elle commanda à Raoul de sonner du cor. « On m’a prévenue, dit-elle, que ma tante est si attachée aux anciens usages, qu’elle a de la répugnance à en admettre de plus nouveaux que ceux du règne d’Édouard le Confesseur. »

Raoul, maudissant l’instrument grossier dont, malgré tout son talent, il n’y avait pas moyen de tirer un son régulier, fit entendre un éclat rauque et discordant qui ébranla les vieux murs, malgré leur épaisseur, et il fut obligé de répéter trois fois cet appel avant de pouvoir entrer. À la troisième fois la porte s’ouvrit, et une troupe nombreuse de domestiques des deux sexes parut dans le sombre et étroit vestibule, au bout duquel un grand feu s’élevait en tourbillons de flammes, dans une cheminée dont le devant, aussi large que celui d’une de nos cuisines modernes, était orné de sculptures en pierre, et dont le chambranle était garni d’une longue rangée de niches, dans chacune desquelles grimaçait l’image de quelque saint saxon, dont le nom barbare se trouvait à peine dans le calendrier romain.

Le même officier qui avait apporté à Éveline l’invitation de sa maîtresse, s’avança, à ce qu’elle supposa, pour l’aider à descendre de son palefroi ; mais c’était pour le conduire par la bride jusque dans le vestibule et sur une petite plate-forme élevée, où elle eut enfin la liberté de mettre pied à terre. Deux matrones d’un âge avancé, et quatre jeunes femmes de bonne famille, élevées par la générosité d’Ermengarde, vinrent respectueusement à la rencontre de sa parente. Éveline aurait bien voulu leur demander des nouvelles de sa tante ; mais les matrones posèrent leur doigt sur leurs lèvres ; geste qui, joint à la singularité de sa réception, excita encore plus la curiosité qu’elle éprouvait de voir sa respectable parente.

Elle fut bientôt satisfaite ; car une porte à deux battants s’étant ouverte non loin de la plate-forme où elle se trouvait, on la fit entrer dans un grand appartement fort bas et tendu de tapisseries, à l’extrémité duquel était assise la vieille dame de Baldringham. Quatre-vingts hivers n’avaient pas éteint l’éclat de ses yeux, ni fait courber d’un pouce sa taille imposante ; ses cheveux gris étaient encore assez épais pour former sur sa tête une espèce de couronne entremêlée d’une guirlande de feuilles de lierre ; sa longue robe brune tombait en larges plis autour d’elle, et la ceinture brodée qui l’assujettissait autour de sa taille était attachée par une boucle d’or incrustée de pierres précieuses qui valaient au moins la rançon d’un comte. Ses traits, qui avaient été beaux autrefois, ou plutôt imposants, quoique flétris et ridés, conservaient encore une majesté triste et sévère qui était en harmonie avec sa personne et ses vêtements. Elle avait à la main une baguette d’ébène ; à ses pieds reposait un vieux chien loup, qui dressa les oreilles et hérissa son poil lorsqu’il entendit un pas étranger s’approcher du fauteuil de sa maîtresse, chose rare dans cette maison.

« Paix ! Thrymel dit la vénérable dame ; et toi, fille de la maison de Baldringham, approche et ne crains pas mon vieux serviteur. »

Pendant que sa maîtresse parlait, le chien avait repris sa première posture, et, sans le feu rougeâtre dont ses yeux étincelaient, on aurait pu le prendre pour quelque emblème hiéroglyphique couché aux pieds d’une vieille prêtresse de Wodem ou de Frega, tant la figure d’Ermengarde, avec sa guirlande de lierre et sa baguette d’ébène, rappelait ces temps du paganisme. Cependant celui qui eût pensé ainsi aurait fait une grande injure à une vénérable matrone chrétienne qui avait donné bien des acres de terre à la sainte Église, en l’honneur de Dieu et de saint Dunstan.

L’accueil qu’Ermengarde fit à Éveline fut aussi conforme à la solennité des usages antiques que sa maison et son extérieur. Elle ne se leva pas lorsque la jeune châtelaine s’approcha d’elle, et, sans répondre au mouvement qu’Éveline fit pour l’embrasser, elle l’arrêta, et fixant sur elle un regard scrutateur, elle examina ses traits avec la plus scrupuleuse attention.

« Berwine, dit-elle à sa favorite, notre nièce a la peau et les yeux de la ligne saxonne, mais elle tient de l’étranger la couleur de ses cheveux et de ses sourcils. Quoi qu’il en soit, tu es la bienvenue dans ma maison, jeune fille, » ajouta-t-elle en s’adressant à Éveline, « surtout si tu peux entendre dire que tu n’es pas une créature absolument parfaite, comme probablement les flatteurs qui t’entourent te le font croire. »

Elle se leva enfin, et donna à sa nièce un baiser sur le front. Elle ne la laissa pourtant pas aller ; mais, de l’examen minutieux de ses traits, elle passa à celui de ses vêtements.

« Saint Dunstan nous garde de la vanité ! dit-elle. Ainsi donc voici la nouvelle mode, et de jeunes filles modestes portent des tuniques de ce genre qui montrent les formes de leur personne aussi clairement que si (sainte Marie nous protège !) elles étaient nues ! Et regarde, Berwine, les colifichets qu’elle a au cou, et ce cou même découvert jusqu’à l’épaule. Voilà les modes que les étrangers ont amenées dans la joyeuse Angleterre ! Et cette poche qui ressemble à celle d’un jongleur, je gagerais qu’elle ne sert à rien d’utile ; ce poignard aussi, qui la fait ressembler à la femme d’un ménestrel, courant à une mascarade en habit d’homme. As-tu jamais été à la guerre, jeune fille, pour porter une arme à ta ceinture ? »

Éveline, aussi mécontente que surprise de voir faire avec ce ton de mépris l’inventaire de ses vêtements, répondit à cette dernière question avec quelque vivacité :

« La mode peut avoir changé, madame ; mais les vêtements que je porte sont ceux des jeunes filles de mon âge et de mon rang. Quant au poignard, il n’y a pas long-temps que je le regardais comme mon unique ressource contre le déshonneur.

— La jeune fille parle bien et hardiment, dit Ermengarde ; et dans le fait, à l’exception de ces babioles, elle est vêtue d’une manière qui lui sied. Ton père, à ce que j’apprends, est mort en chevalier sur le champ de bataille.

— Il n’est que trop vrai, » répondit Éveline, dont les yeux se remplirent de larmes au souvenir d’une perte si récente.

« Je ne l’avais jamais vu, continua Ermengarde ; il partageait le mépris des Normands pour la race saxonne, à laquelle ils ne s’allient que par intérêt, de même que la ronce s’attache à l’ormeau. Ne cherche pas à le défendre, ajouta-t-elle en remarquant qu’Éveline allait parler, je connaissais l’esprit normand bien avant que tu vinsses au monde. »

En ce moment, l’intendant entra, et après s’être profondément incliné, il demanda quelle était la volonté de sa maîtresse au sujet des soldats normands qui se tenaient en dehors de la maison.

« Des soldats normands dans la maison de Baldringham ! » dit la vieille dame avec une fierté mêlée de colère ; « qui les a amenés ici, et quel est leur but ?

— Ils viennent, je crois, répondit l’intendant, pour escorter cette charmante jeune dame.

— Quoi ! ma fille, » dit Ermengarde d’un ton de reproche et de tristesse, « n’oses-tu coucher une nuit sans gardes dans le château de tes pères ?

— À Dieu ne plaise ! dit Éveline ; mais ces hommes ne m’appartiennent pas. Ils font partie de la suite du connétable de Lacy, qui les a laissés pour veiller autour du château dans la crainte des voleurs.

— Des voleurs ! dit Ermengarde ; aucun n’a jamais fait de mal à la maison de Baldringham, depuis qu’un voleur normand lui déroba son trésor le plus précieux en la personne de ta grand’mère. Ainsi donc, pauvre colombe, te voilà déjà captive… Malheureuse prisonnière !… Mais tel doit être ton destin ; pourquoi m’en étonner ou m’en plaindre ? Ne voit-on pas toujours une riche et belle fille destinée, au sortir de l’enfance, à devenir l’esclave de ces petits tyrans qui ne nous permettent de conserver que ce qui n’excite pas leur convoitise ? Eh bien ! je ne puis l’être d’aucun secours ; je ne suis qu’une malheureuse femme abandonnée, également faible par son sexe et par son âge… Et duquel de ces de Lacy es-tu destinée à devenir l’esclave ? »

Une question faite de cette manière, et par quelqu’un dont les préjugés étaient aussi enracinés, ne devait pas obtenir d’Éveline l’aveu des circonstances réelles dans lesquelles elle se trouvait placée, puisqu’il n’était que trop évident que sa parente ne pouvait, dans ce cas, lui être utile ni par ses conseils ni en aucune autre manière. Elle répondit donc brièvement que, comme elle savait que sa parente avait de l’éloignement pour les de Lacy et les Normands en général, elle prierait le chef de la patrouille de quitter les environs de Baldringham.

« Non pas, ma nièce, dit la vieille dame ; comme nous ne pouvons échapper au voisinage des Normands, et éviter le son de leur couvre-feu, il est indifférent qu’ils soient un peu plus loin ou un peu plus près, pourvu qu’ils n’entrent pas dans notre maison… Berwine, dites à Hundwolf de noyer ces Normands de boissons et de les gorger de vivres… de vivres de la meilleure espèce, et des boissons les plus fortes. Qu’ils ne taxent pas la vieille Saxonne d’avarice et d’inhospitalité. Mettez une pièce de vin en perce, car je garantirais que leurs estomacs délicats ne peuvent pas supporter l’ale. »

Berwine, qui portait à sa ceinture un gros trousseau de clefs, se retira pour donner les ordres nécessaires, et revint un moment après. Pendant ce temps, Ermengarde questionna sa nièce d’une manière encore plus pressante. « Est-ce que tu ne peux pas ou ne voudrais pas me dire duquel de ces de Lacy tu dois devenir l’esclave ?… Est-ce du présomptueux connétable, qui, renfermé dans une armure impénétrable, et monté sur un rapide et vigoureux coursier, aussi invulnérable que lui, s’enorgueillit de fouler aux pieds et de frapper à son aise les Gallois nus et à pied ? ou est-ce son neveu Damien, jeune homme encore imberbe ? ou tes parents t’ont-ils destinée à relever la fortune d’un autre cousin, libertin ruiné, auquel il ne reste plus les moyens de faire assaut de dépenses avec ces croisés débauchés…

— Ma respectable tante, » répondit Éveline, à qui naturellement ces paroles étaient loin de plaire, « croyez que votre parente ne deviendra jamais l’esclave ni des de Lacy, ni d’aucun homme, fût-il Saxon ou Normand. Il y eut avant la mort de mon père quelque convention entre lui et le connétable, ce qui fait que je ne puis en ce moment refuser ses services ; mais quelle en sera l’issue ? c’est ce que le sort décidera un jour.

— Mais je puis te montrer, ma nièce, de quel côté penche le sort, » dit Ermengarde avec mystère : « celles qui nous sont unies par le sang ont en quelque sorte le privilège de pénétrer au-delà du présent, et de voir les épines ou les fleurs qui doivent un jour couronner leur tête.

— Dans mon intérêt, ma tante, répondit Éveline, je refuserais ce privilège, quand même je pourrais l’acquérir sans transgresser les règles de l’Église ; si j’avais pu prévoir ce qui m’est arrivé pendant les jours funestes qui viennent de s’écouler, il m’aurait été impossible d’avoir un seul moment de bonheur jusqu’à cette époque.

— Néanmoins, ma fille, dit la dame de Baldringham, tu dois, comme toutes celles de ta race qui sont entrées dans cette maison, te conformer à la coutume de passer une nuit dans la chambre au doigt sanglant… Berwine, faites-la préparer pour ma nièce.

— Je… j’ai entendu parler de cette chambre, ma noble tante, » dit Éveline timidement ; « et, si tel est votre bon plaisir, je préfère ne pas y passer la nuit. Ma santé a beaucoup souffert de tant de dangers et de fatigues récentes, et, avec votre permission, je remettrai à un autre temps une coutume qu’on m’a dit être particulière aux filles de la maison de Baldringham.

— Et que cependant vous seriez bien aise d’éviter, » dit la vieille dame saxonne, fronçant le sourcil d’un air de courroux ; « une telle désobéissance n’a-t-elle pas déjà assez coûté à votre maison ?

— En vérité, mon honorée et gracieuse maîtresse, » dit Berwine, qui ne put s’empêcher d’intervenir, bien que connaissant toute l’obstination de sa maîtresse. « Il est presque impossible de mettre cette chambre en état de recevoir lady Éveline, et la noble demoiselle est si pâle, et a tant souffert depuis peu, que si vous daigniez me permettre de dire mon avis, je vous engagerais à remettre cette épreuve à un autre temps.

— Tu es une folle, Berwine, » dit la vieille dame d’un ton sévère ; « penses-tu que j’attirerai sur ma maison malheur et vengeance en permettant à cette jeune fille d’en partir sans avoir rendu l’hommage ordinaire au doigt sanglant. Allez, faites préparer la chambre… De si grands préparatifs ne sont pas nécessaires, si elle n’est pas aussi délicate que les Normands en fait de leur coucher et de leurs appartements… Ne réplique pas, mais fais ce que je t’ordonne… Et vous, Éveline, êtes-vous assez dégénérée de l’esprit courageux qui animait vos ancêtres, pour ne pas oser passer quelques heures dans un ancien appartement ?

— Vous êtes mon hôtesse, noble dame, dit Éveline, et c’est à vous de m’assigner l’appartement qu’il vous plaira… J’ai tout le courage que peuvent donner l’innocence et la fierté de mon sang et de ma naissance. Il a été mis depuis peu à une cruelle épreuve ; mais, puisque telle est votre volonté et la coutume de votre maison, mon cœur est encore assez ferme pour affronter les terreurs que vous vous proposez de lui faire subir. »

Elle s’arrêta, le mécontentement l’empêchant d’en dire davantage ; car elle trouvait dans la conduite de sa tante de la dureté et de l’inhospitalité. Cependant, en réfléchissant à l’origine de la légende de la chambre qui lui était destinée, elle était forcée de s’avouer que lady Baldringham avait des raisons puissantes pour agir ainsi, d’après les traditions de la famille et la croyance superstitieuse qu’Éveline partageait.