Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XVI

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 161-169).




CHAPITRE XVI.

un mauvais parent.


Veuillez me secourir, autrement je serai contraint de me pendre.
Anonyme.


Éveline resta près de quatre mois avec sa tante, l’abbesse du couvent des Bénédictines, et sous ses auspices, le connétable vit ses espérances prospérer : il gagna autant dans l’esprit d’Éveline que s’il eût été soutenu par Berenger lui-même. Il est probable cependant que, sans la vision de la Vierge et le vœu qui l’avait suivie l’aversion naturelle qu’éprouve une jeune personne pour une union où il existe une si grande inégalité d’âge, aurait pu s’opposer à ses désirs ; car Éveline, tout en honorant les vertus du connétable, en rendant justice à l’élévation de son caractère, et en admirant ses talents, ne pouvait se défendre d’une secrète crainte, qui, tout en l’empêchant de rejeter ouvertement ses vœux, la faisait tressaillir en songeant qu’ils pourraient atteindre leur but.

Les mots sinistres de la prédiction, tu trahiras et tu seras trahie, revenaient alors se présenter à sa mémoire ; et quand sa tante, après que le grand deuil fut fini, fixa l’époque de ses fiançailles, elle éprouva un effroi dont elle ne put se rendre compte, et qu’elle n’avoua pas, ainsi que les détails de son rêve, au père Aldrovand même, au confessional. Ce n’était pas aversion pour le connétable, ni préférence pour quelque autre amant ; c’était une de ces impulsions d’instinct, un de ces pressentiments dont la Providence se sert pour nous avertir d’un danger qui nous menace, quoiqu’elle ne nous donne ni éclaircissements ni moyens de salut.

Par moments cette terreur était si forte, que si elle eût été secondée comme autrefois par les représentations de Rose Flammock, Éveline aurait peut-être pris une résolution contraire aux projets du connétable ; mais Rose, encore plus zélée pour l’honneur que pour le bonheur de sa maîtresse, s’était interdit toute parole qui eût pu ébranler la détermination d’Éveline ; dès que celle-ci eut encouragé les espérances du connétable, et qu’elle que fût son opinion sur le mariage projeté et ses résultats, elle semblait dès ce moment le regarder comme un événement nécessaire.

De Lacy en reconnaissant davantage le trésor dont il ambitionnait la possession, regarda cette union avec des sentiments différents de ceux qu’il avait d’abord éprouvés en la proposant à Raymond Berenger. Alors ce n’était qu’un mariage d’intérêt et de convenance, qui avait paru aux yeux d’un seigneur orgueilleux et politique le meilleur moyen de consolider le pouvoir de sa famille et de perpétuer sa postérité. La beauté d’Éveline n’avait pas même fait sur de Lacy cette impression qu’elle était digne de produire sur les cœurs ardents et passionnés de ces temps chevaleresques. Il avait passé cet âge où le sage se laisse séduire par les formes extérieures, et il aurait souhaité véritablement (et en cela il montrait sa prudence) que sa belle fiancée eût eu quelques années de plus et quelques charmes physiques de moins, afin que cette union se trouvât plus en rapport avec son âge et son caractère. Cependant ce stoïcisme disparut lorsque, après plusieurs entrevues avec sa future épouse, il reconnut que, quoique sans expérience, elle était la première à désirer d’être gardée par une prudence supérieure à la sienne, et qu’à une grande vivacité et à une gaieté naturelle qui commençait à renaître, grâce à l’heureuse légèreté de la jeunesse, elle joignait beaucoup de douceur, de docilité, et surtout une fermeté de principes qui semblait garantir qu’elle marcherait d’un pas droit et sûr dans les sentiers glissants que sa jeunesse, sa beauté et son rang la destinaient à parcourir.

À mesure que des sentiments plus tendres et plus passionnés échauffaient le cœur de de Lacy, son engagement de prendre la croix lui devenait de plus en plus à charge. L’abbesse des Bénédictines, la seule proche parente qui restât à Éveline, chargée par la nature de veiller à son bonheur, augmentait encore cette disposition du connétable. Quoique religieuse et dévote, elle respectait les saints nœuds du mariage, et elle les comprenait assez pour savoir que le but le plus important ne pouvait être accompli tant que le continent de l’Europe séparerait les deux époux. Le connétable, à la vérité, lui avait fait entendre qu’il pourrait emmener sa jeune épouse ; mais, à la seule idée de savoir sa nièce renfermée dans la dangereuse enceinte du camp dissolu des croisés, la bonne dame s’était signée avec horreur, et ne lui avait jamais permis d’en parler une seconde fois.

Il n’était cependant pas rare que des rois, des princes et d’autres personnes d’un rang éminent, qui avaient fait vœu d’aller délivrer Jérusalem, obtinssent des délais, et même une entière dispense en s’adressant à la cour de Rome. Le connétable était sûr d’être appuyé de son souverain, en demandant la permission de rester en Angleterre ; car c’était à sa valeur et à sa politique que Henri préférait confier la défense des frontières du pays de Galles, qui étaient livrées à des troubles continuels, et il n’avait certainement pas vu avec plaisir un sujet si utile prendre la croix.

Il fut donc secrètement convenu entre l’abbesse et le connétable que ce dernier solliciterait à Rome, et auprès du légat du pape, cette faveur, qu’on croyait ne pouvoir être refusée à un homme qui possédait tant d’influence et de si grands biens, d’autant plus qu’elle était appuyée des offres les plus libérales pour la délivrance de la terre sainte. Les offres étaient en effet magnifiques, puisqu’il proposait, si on le dispensait de son service personnel, d’envoyer à ses frais cent lances, accompagnées chacune de deux écuyers, trois archers, et d’un valet de pied ou palefrenier, ce qui était le double de la suite qu’il devait commander dans l’origine. De plus, il offrait de déposer deux mille pesants pour les dépenses générales de l’expédition, et de mettre à la disposition des croisés les navires tout équipés qu’il avait fait préparer, et qui l’attendaient pour mettre à la voile.

Cependant, malgré ses offres, le connétable ne pouvait se dissimuler qu’elles seraient loin de remplir l’attente du sévère prélat Baudouin, qui, ayant lui-même prêché la croisade et décidé le connétable et plusieurs autres à s’y engager, verrait avec déplaisir l’œuvre de son éloquence compromise par la retraite d’un auxiliaire aussi puissant : ce fut donc dans le but d’adoucir autant que possible son mécontentement, que le connétable offrit à l’archevêque, dans le cas où il obtiendrait la permission de rester en Angleterre, de mettre à la tête de ses troupes son neveu Damien de Lacy, déjà renommé par ses premiers faits de chevalerie, l’espoir actuel de sa maison, dont il deviendrait le chef et l’appui s’il venait à mourir sans héritiers.

Le connétable adopta le moyen le plus prudent de communiquer ces propositions à l’archevêque Baudouin, en ayant recours à l’entremise d’un ami sur les bons offices duquel il pouvait compter, et qui était réputé en grand crédit auprès du prélat, mais, malgré tout ce que ces propositions avaient de brillant, le prélat garda un sombre silence, et promit d’y répondre dans une conférence qu’il aurait avec le connétable de Chester à un jour marqué, quand les affaires de l’Église demanderaient sa présence dans la ville de Gloucester. Le rapport que fit au connétable le médiateur de cette affaire, lui fit prévoir qu’il aurait à lutter puissamment contre cet orgueilleux et puissant ecclésiastique ; mais, non moins orgueilleux et non moins puissant que lui, et de plus soutenu par la faveur de son souverain, il espéra remporter la victoire.

La nécessité d’arranger cette affaire, aussi bien que la perte récente d’Éveline, donnaient un air de mystère aux soins que de Lacy lui rendait, et l’empêchaient de signaler ses sentiments par des tournois et autres jeux militaires dans lesquels il aurait désiré déployer son adresse aux yeux de sa maîtresse. Les règles du couvent ne lui permettaient pas de lui donner des fêtes animées par la musique ou la danse, ou même par d’autres amusements plus tranquilles ; et quoique le connétable témoignât son affection pour sa belle fiancée en lui faisant, ainsi qu’aux femmes de sa suite, les dons les plus brillants, cependant cette affaire, selon dame Gillian, ressemblait plutôt à la marche d’un convoi qu’aux pas joyeux d’une noce.

Éveline elle-même trouvait quelque fondement dans cette comparaison, et elle sentait qu’elle aurait pu être distraite par les visites du jeune Damien, dont l’âge, si rapproché du sien, aurait égayé les assiduités et les soins un peu graves de son oncle ; mais il ne venait pas, et d’après ce qu’elle avait entendu dire de lui au connétable, elle devina que l’oncle et le neveu avaient, du moins pour un temps, fait un échange d’occupations et de caractères. Le premier, à la vérité, en observation de son vœu, continuait à habiter une tente auprès des portes de Gloucester ; mais il revêtait rarement son armure, substituait à son justau-corps de buffle usé le riche damas et les soies précieuses, et affectait, à un âge déjà avancé, plus de recherche dans son costume que ses contemporains ne se rappelaient lui en avoir vu déployer dans sa jeunesse. Son neveu, au contraire, restait presque toujours sur les frontières, occupé à étouffer par la prudence ou à dissiper par la force les différents désordres qui agitaient ces provinces. Mais quelle fut la surprise d’Éveline quand elle apprit que le connétable avait eu beaucoup de peine à le déterminer à assister à la cérémonie qui devait les lier l’un à l’autre, et que les Normands appellent les fiançailles. Cet engagement qui précédait le mariage d’un espace de temps plus ou moins long, suivant les circonstances, était ordinairement célébré avec une solennité qui répondait au rang des parties contractantes.

Le connétable ajouta avec peine que Damien ne prenait pas assez de repos, attendu sa grande jeunesse : qu’il dormait trop peu, et se livrait à une trop grande activité ; que sa santé en souffrait, et qu’un savant médecin juif avait jugé que sa constitution demandait l’influence d’un climat plus doux pour reprendre sa première vigueur.

Éveline apprit cette nouvelle avec chagrin ; car elle se rappelait Damien comme l’ange qui le premier lui annonça l’éloignement des troupes galloises ; toutes les circonstances où ils s’étaient vus, en se retraçant à sa mémoire, lui faisaient éprouver une sorte de plaisir mélancolique, tant il y avait de douceur dans les manière du jeune homme et de consolation dans l’intérêt qu’il prenait à ses peines. Elle aurait voulu le voir pour juger elle-même de la nature de sa maladie ; car comme d’autres damoiselles de ce siècle, elle avait quelque connaissance en médecine, et le père Aldrovand lui-même, assez habile dans cette science, lui avait appris à extraire le suc des herbes et des plantes sous l’influence des planètes. Elle pensait que ses talents, tous faibles qu’ils étaient, ne seraient peut-être pas inutiles à Damien, qu’elle regardait déjà comme un libérateur et un ami, et qui allait bientôt devenir son proche parent.

Ce fut donc avec un plaisir mêlé de confusion, sans doute causée par l’idée de jouer le rôle de médecin auprès d’un si jeune malade, qu’un soir, pendant que tout le couvent était assemblé pour quelques affaires du chapitre, elle entendit Gillian lui annoncer que le parent du connétable désirait lui parler. Elle revêtit à la hâte le voile qu’elle devait porter, conformément aux règles de la maison, et s’empressa de descendre dans le parloir, en commandant à Gillian de la suivre ; en quoi celle-ci ne jugea pas à propos de lui obéir.

Quand elle entra dans l’appartement, un homme qu’elle n’avait jamais vu s’avança vers elle, fléchit un genou, et, prenant le bord de son voile, le baisa avec l’air du plus profond respect. Elle recula, surprise et alarmée, quoique l’extérieur de l’étranger n’eût rien qui dût l’effrayer. Il paraissait avoir environ trente ans ; sa taille était élevée et noble, mais annonçait le dépérissement ; sur sa figure, la maladie, et peut-être l’abus des plaisirs, avaient hâté les traces de l’âge. Ses manières étaient polies et respectueuses. Il remarqua la surprise d’Éveline, et dit d’un ton mêlé de fierté et d’émotion : « Je crains de m’être mépris, et que ma visite ne vous soit importune et désagréable.

— Levez-vous, monsieur, répondit Éveline, et veuillez m’apprendre votre nom et le sujet qui vous amène. On m’avait dit qu’un parent du connétable de Chester me demandait.

— Et vous vous attendiez à voir le jeune Damien, répondit l’étranger ; mais l’union dont le bruit retentit dans toute l’Angleterre va vous allier à d’autres membres de cette maison, et entre autres au malheureux Randal de Lacy. Peut-être, continua-t-il, la belle Éveline Berenger n’a-t-elle pas entendu prononcer ce nom par un parent plus heureux, plus heureux sous tous les rapports, mais surtout dans la perspective qui lui est en ce moment offerte. »

Ce compliment fut accompagné d’un profond salut, et Éveline se trouva fort embarrassée de répondre à ses politesses, car quoiqu’elle se rappelât bien avoir entendu le connétable prononcer le nom de ce Randal en parlant de sa famille, c’était dans des termes qui semblaient annoncer que la bonne intelligence était loin de régner entre eux. Elle se contenta donc de répondre à ce compliment en le remerciant d’une manière générale de l’honneur de sa visite, espérant qu’il voudrait alors se retirer ; mais ce n’était pas là son dessein.

« Je vois, dit-il, à la froideur avec laquelle lady Éveline Berenger me reçoit, que ce qu’elle a pu entendre dire de moi à mon parent (si toutefois il m’a jugé digne de lui en parler) ne m’a pas été très-favorable ; et cependant il fut un temps où mon nom jouissait d’une aussi bonne renommée à la cour et dans les camps que celui d’Hugo de Lacy. C’est la pauvreté seule, qui, à la vérité, est regardée comme le plus honteux des malheurs, qui m’empêche d’aspirer aujourd’hui aux dignités et à la gloire. Si j’ai fait de nombreuses folies dans ma jeunesse, je les ai expiées par la perte de ma fortune et l’abaissement de mon rang. En cela mon heureux parent pourrait, si tel était son bon plaisir, venir à mon secours, non pas avec sa bourse et ses biens, car tout pauvre que je suis je ne voudrais pas vivre d’aumônes données avec regret par un froid ami, mais quelques égards ne lui coûteraient rien, et je puis peut-être demander et obtenir de lui un tel service.

— En cela, répondit Éveline, c’est à monseigneur le connétable à juger ce qu’il lui convient de faire… je n’ai aucun droit, jusqu’à présent du moins, de me mêler de ses affaires de famille, et si jamais j’acquiers ce droit, je n’en userai qu’avec réserve.

— C’est répondre sagement, dit Randal ; mais tout ce que je vous demande, c’est de vouloir bien, avec la grâce qui vous est naturelle, présenter à mon cousin une requête que ma langue rebelle ne pourrait se résoudre à prononcer d’un ton soumis. Les usuriers, dont l’avidité a dévoré mes biens, me menacent en ce moment de la prison ; ce qu’ils n’oseraient pas murmurer, et encore bien moins exécuter, s’ils ne voyaient pas en moi un proscrit abandonné du chef naturel de ma famille, et ne me regardaient plutôt comme un vagabond sans parents, sans amis, que comme un descendant de la puissante maison de Lacy.

— C’est une triste situation, dit Éveline, mais je ne vois pas comment je puis vous être utile dans une telle extrémité.

— La chose est facile, dit Randal de Lacy ; le jour de vos fiançailles est fixé, à ce que j’ai entendu dire, et vous avez le droit de choisir à votre gré les témoins d’une cérémonie que je prie tous les saints de bénir. Pour tout autre que moi, être présent ou absent ce n’est qu’une pure affaire de forme ; mais pour moi il y va presque de la vie ou de la mort. Ma position est telle, qu’une marque prononcée de négligence et de mépris, ainsi que serait celle qui résulterait de mon bannissement de cette assemblée de famille, sera considérée comme le signal de mon expulsion de la maison des de Lacy, signal attendu par mille avides créanciers pour me traiter sans pitié, ou avec égard, car le moindre signe de protection de la part de mon puissant parent contraindrait ces lâches à se tenir à l’écart… Mais pourquoi abuser ainsi de vos moments ?… Adieu, madame ; soyez heureuse, et ne me jugez pas avec trop de sévérité, pour avoir pendant quelques minutes interrompu le cours de vos heureuses pensées, en attirant votre attention sur mes malheurs.

— Arrêtez, monsieur, » dit Éveline touchée du ton et des malheurs du noble suppliant ; « il ne sera pas dit que vous ayez communiqué vos malheurs à Éveline sans en recevoir tous les secours qui sont en son pouvoir. Je ferai part de votre demande au connétable de Chester.

— Il faut faire plus, si vous avez réellement envie de me secourir, dit Randal ; il faut que ma requête devienne la vôtre. Vous ne savez pas, « poursuivit-il en fixant sur elle un regard expressif, « vous ne savez pas combien il est difficile de faire changer de dessein à un de Lacy ; d’ici à un an, vous connaîtrez probablement combien sont inflexibles leurs résolutions ; mais en ce moment comment pourrait-il résister à un désir que vous daigneriez exprimer ?

— Si votre demande vous est refusée, monsieur, répondit Éveline, ce ne sera pas faute de l’avoir appuyée par mes paroles, et d’avoir fait des vœux pour son succès ; mais vous devez savoir que l’issue dépend entièrement du connétable. »

Randal de Lacy prit congé avec le même profond respect qui avait marqué son entrée ; seulement, au lieu de baiser le bord du voile d’Éveline, il lui rendit cet hommage en appuyant ses lèvres sur sa main. Elle le vit partir avec un mélange d’émotions où la pitié dominait, quoique dans les plaintes qu’il avait faites de la dureté du connétable, il se fût glissé quelque chose d’offensant ; et il lui sembla que l’aveu de ses folies et de ses excès était dicté plutôt par un sentiment d’orgueil blessé que parmi véritable repentir.

Lorsque Éveline revit le connétable, elle lui fit part de la visite de Randal et de sa demande ; et examinant soigneusement sa physionomie, elle remarqua qu’au nom de son parent la colère éclata dans ses yeux. Il la maîtrisa cependant, et, baissant les yeux vers la terre, il écouta attentivement les détails qu’Éveline lui donna sur cette visite, et la demande que fit Randal d’être un des témoins invités à leurs fiançailles.

Le connétable garda un moment le silence, comme s’il cherchait par quel moyen il pourrait éluder cette sollicitation. À la fin il répondit : « Vous ne savez pas pour qui vous sollicitez, sans cela vous vous seriez peut-être abstenue de cette requête : vous n’en connaissez pas toute l’importance, quoique mon artificieux cousin sache bien qu’en lui accordant cette grâce je m’engage encore aux yeux du monde, et ce sera pour la troisième fois, à me mêler de ses affaires, et à le remettre sur un pied qui puisse lui donner le moyen de se réintégrer dans le rang et l’importance qu’il a perdus, et de réparer ses nombreuses erreurs.

— Et pourquoi ne pas le faire, milord ? dit la généreuse Éveline ; si ce sont ses folies seulement qui l’ont perdu, maintenant qu’il est d’âge à ne plus se laisser prendre dans les mêmes pièges, et s’il a de l’honneur et un bon bras, il peut encore rehausser l’éclat de la maison de Lacy. »

Le connétable secoua la tête : « Il a effectivement du cœur et un bras capable d’agir, Dieu le sait, soit en bien, soit en mal ; cependant il ne sera jamais dit que vous, ma belle Éveline, aurez présenté une requête à de Lacy sans qu’il se soit empressé de l’accorder. Randal sera invité à nos fiançailles… il y a d’ailleurs un autre motif pour qu’il y assiste ; car je crains que nous n’y puissions pas avoir notre estimable neveu Damien, dont la maladie, à ce que j’ai appris, augmente au lieu de diminuer, et est accompagnée d’étranges symptômes d’agitation d’esprit, et d’emportements auxquels aucun jeune homme jusque-là n’avait été moins sujet que lui. »