Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XVIII

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 182-192).




CHAPITRE XVIII.

le primat.


Ah ! si j’étais assis aussi haut que mon ambition, je placerais ce pied un sur la tête des monarques.
Horace Walpole. La Mère mystérieuse.


Le moment le plus malheureux de la vie de Hugo de Lacy fut assurément celui où, en épousant Éveline avec toute la solennité civile et religieuse, il paraissait devoir atteindre ce qu’il considérait depuis quelque temps comme le plus haut point. Il était sûr de posséder une femme belle et aimable, douée de tous les avantages terrestres qui pouvaient satisfaire son ambition ainsi que son amour. Cependant, dans un moment si heureux, l’horizon s’obscurcissait autour de lui, et ne lui présageait qu’orages et malheurs. En arrivant à l’appartement de son neveu, il apprit que le pouls du malade s’était élevé, que son délire avait augmenté, et tous ceux qui l’entouraient paraissaient douter de sa guérison et craignaient même qu’il ne pût résister à une crise qui se préparait. Le connétable courut à la porte de la chambre, où son émotion ne lui permit pas d’entrer, et écouta les discours que le délire lui faisait tenir. Rien n’est plus triste que de voir l’imagination occupée de ses travaux ordinaires, quand le corps est étendu sur un lit de douleur par une maladie cruelle ; le contraste avec l’état ordinaire de la santé, ses joies ou ses travaux, augmente l’affliction que cause la situation précaire du malade à qui s’offrent ces visions, et nous éprouvons un sentiment de compassion pour l’infortuné dont les pensées errent si loin de sa position réelle.

Le connétable l’éprouva d’une manière bien sensible quand il entendit son neveu pousser à plusieurs reprises le cri de guerre de sa famille, et paraissant, par les mots de commandement et les ordres qu’il donnait de temps à autre, très-occupé à conduire ses hommes d’armes contre les Gallois. D’autres fois il murmurait divers termes de manège, de fauconnerie, de chasse. Il citait à chaque instant le nom de son oncle, comme si l’idée de son parent se rattachait à ses aventures militaires et à ses jeux champêtres. Il y avait aussi d’autres mots qu’il articulait si bas qu’ils étaient tout à fait inintelligibles.

Le cœur encore plus attendri pour les souffrances de son neveu, à mesure qu’il entendait sur quel point son esprit s’égarait, le connétable appliqua deux fois sa main sur la serrure pour entrer dans la chambre, et deux fois y renonça : ses yeux étaient pleins de larmes, et il n’aurait pas voulu se montrer dans cet état. Enfin, il quitta promptement la maison, monta à cheval, et, suivi seulement de quatre serviteurs, il se rendit au palais de l’évêque, où il avait appris par la voix publique que l’archiprélat Baudouin avait fixé sa résidence momentanée.

La foule de cavaliers et de chevaux de main, de bêtes de somme, de vassaux, de serviteurs, de laïques, d’ecclésiastiques, et d’habitants qui entouraient la porte du palais, les uns pour contempler ce brillant cortège, les autres pour obtenir la bénédiction du saint prélat, était si grande, que le connétable eut beaucoup de peine à entrer dans le palais ; et quand il eut surmonté cet obstacle, il en rencontra un autre dans l’obstination des serviteurs de l’archevêque, qui ne lui permirent pas, quoique annoncé par son nom et son titre, de franchir le seuil sans avoir reçu l’ordre exprès de leur maître.

Le connétable sentit tout l’effet de cette réception méprisante. Il était descendu de cheval, certain d’être admis aussitôt, sinon en présence du prélat, au moins dans le palais ; et quand il se trouva à pied parmi les écuyers, les valets et les palefreniers du lord spirituel, il en fut si dégoûté, que son premier mouvement fut de remonter à cheval et de retourner à son pavillon, campé pour le moment devant les murs de la ville, laissant à l’évêque le soin de venir l’y chercher s’il désirait réellement une entrevue. Mais le besoin d’une conciliation lui revint presque aussitôt à l’esprit, et surmonta le premier mouvement de son orgueil offensé. « Si notre sage monarque, se dit-il, a tenu l’étrier à un prélat de Cantorbéry quand il existait, et s’est soumis aux règles les plus dégradantes après sa mort, certes, je ne dois pas être trop scrupuleux envers son successeur dans cette grande autorité. » Une autre pensée, qu’il osait à peine s’avouer, lui recommandait la même conduite humble et soumise. Il ne pouvait s’empêcher de sentir qu’en cherchant à éluder ses vœux comme croisé il encourrait une juste censure de la part de l’Église, et il était assez porté à espérer que la réception froide et méprisante que lui faisait Baudouin pourrait bien être considérée comme une partie de la pénitence que sa conscience lui disait qu’il était prêt à recevoir.

Après un court intervalle, de Lacy fut enfin invité à entrer dans le palais de l’évêque de Gloucester, où il devait rencontrer le primat d’Angleterre ; mais il fit plus d’une pause dans les salles et dans les antichambres avant d’être en présence de Baudouin.

Le successeur du célèbre Becket n’avait ni les vues étendues ni l’esprit ambitieux de cet illustre personnage ; mais, d’un autre côté, tout saint qu’était devenu ce dernier, on peut douter si, dans ses démonstrations pour le bien de la chrétienté, il fut aussi sincère que le présent archevêque. Baudouin était réellement un homme propre à défendre la puissance que l’Église avait acquise, quoique peut-être son caractère fût trop sincère et trop franc pour être actif à l’augmenter. La croisade était l’occupation principale de sa vie, son succès le but de son orgueil ; et s’il joignait à un zèle religieux le talent d’une persuasion éloquente et l’adresse nécessaire pour ployer l’esprit des hommes à ses desseins, sa conduite et sa mort devant Ptolémaïs prouvèrent que la délivrance du saint sépulcre était le but réel de tous ses efforts. Hugo de Lacy le savait bien, et à la veille de l’entrevue, la difficulté d’obtenir sa demande d’un pareil caractère lui parut plus grande qu’il ne l’avait supposé quand la crise était encore éloignée.

Le prélat, homme de belle taille, dont les traits étaient un peu trop sévères pour être agréables, reçut le connétable avec toute la pompe de la dignité ecclésiastique. Il était assis sur un siège en chêne richement orné de sculptures gothiques, élevé au-dessus du plancher et placé dans une niche de même travail. Il portait une magnifique robe épiscopale, ornée de riches broderies et garnie autour du cou et des poignets ; elle s’ouvrait depuis le cou jusqu’à la poitrine, et laissait voir un habit brodé sous lequel, comme s’il était imparfaitement caché, on apercevait le cilice que le prélat portait constamment sous ce pompeux attirail. Sa mitre était posée sur une table en chêne du même travail que son trône, et sur laquelle reposait aussi son bâton pastoral, représentant une crosse de berger de la forme la plus simple, mais qui dans ses mains eût été plus forte et plus puissante qu’une lance ou un cimeterre entre celles de Thomas Becket.

Un chapelain, vêtu d’un surplis blanc, était agenouillé à une petite distance devant un pupitre, et lisait dans un traité de théologie un passage qui semblait intéresser si vivement Baudouin qu’il ne parut pas remarquer l’entrée du connétable, qui, grandement mortifié par cette nouvelle marque de mépris, resta debout, indécis s’il interromprait le lecteur pour s’adresser au prélat tout de suite, ou s’il se retirerait sans l’avoir salué. Avant qu’il eût pris sa résolution, le chapelain était arrivé à une pause, où l’archevêque l’arrêta en lui disant : Satis est, mi fili[1].

Ce fut en vain que le fier baron chercha à cacher l’embarras avec lequel il s’approchait du prélat, dont l’attitude était calculée pour lui inspirer du respect et de l’inquiétude. Il essaya de se conduire avec assez d’aisance, pour rappeler leur ancienne amitié, ou au moins avec assez d’indifférence pour faire croire à sa parfaite tranquillité, mais il ne put y réussir, et son ton indiquait un orgueil grandement mortifié, mêlé d’un embarras peu ordinaire. En de pareilles circonstances le génie de l’Église catholique était sûr de dominer sur le laïque le plus impérieux.

« Je m’aperçois, » dit de Lacy en recueillant ses pensées et honteux de voir qu’il avait de la peine à y réussir, « je m’aperçois qu’une ancienne amitié est oubliée. Il me semble que Hugo de Lacy aurait pu s’attendre à ce qu’un autre messager l’eût mandé devant sa révérende présence et qu’un autre accueil lui fût fait. »

L’archevêque se leva lentement sur son siège et fit un demi-salut au connétable, qui, par un désir intérieur de conciliation, le lui rendit plus bas qu’il n’en avait eu l’intention ou que la stricte courtoisie ne le voulait. Le prélat en même temps fit signe à son chapelain, qui se leva pour se retirer, et en recevant la permission par la phrase Do veniam[2], il s’éloigna avec révérence, sans tourner le dos ni lever les yeux, ses mains toujours cachées dans son vêtement et croisées sur sa poitrine.

Quand ce serviteur muet eut disparu, le front du prélat prit un air plus ouvert, quoiqu’il gardât encore une teinte de vif déplaisir, et il répondit à de Lacy, mais sans se lever : « Il ne convient pas maintenant, milord, de dire ce que le brave connétable de Chester a été pour le pauvre prêtre Baudouin, ni avec quel amour et quel orgueil nous lui avons vu prendre le signe sacré de la rédemption, et se vouer à la délivrance de la terre sainte pour honorer celui qui l’avait lui-même élevé aux honneurs. Si je vois encore ce noble lord devant moi, dans la même résolution sainte, me renouvelant sa promesse, je mettrai de côté le bonnet et la mitre, et je préparerai son cheval comme le ferait un palefrenier, s’il faut lui prouver de cette manière le respect sincère que j’ai toujours pour lui.

— Révérend père, » reprit de Lacy en hésitant, « j’avais espéré que les propositions qui vous furent faites de ma part par le doyen de Hereford auraient été plus agréables à vos yeux. « Puis, reprenant l’air de confiance qui lui était naturel, il poursuivit avec plus d’assurance dans son ton et dans ses manières, car les regards froids et inflexibles de l’archevêque l’irritaient : « Si l’on peut ajouter quelque chose à ces propositions, milord, dites-le moi ; et s’il est possible, je me conformerai à votre désir, quand même il serait un peu déraisonnable. Je veux rester en paix, milord, avec la sainte Église, et je serais le dernier à mépriser ses ordres. Je l’ai prouvé par mes actions sur le champ de bataille et mes conseils dans l’État ; et je ne puis croire que mes services aient mérité le langage et les regards froids du primat d’Angleterre.

— Reprochez-vous vos services à l’Église, homme vain ? dit Baudouin. Je te dis, Hugues de Lacy, que ce que le ciel a fait pour l’Église par ta main aurait pu, si c’eût été son divin plaisir, être accompli tout aussi facilement par le moindre palefrenier de ton armée. C’est toi qui es honoré, en ce que tu es l’instrument choisi par lequel de grandes choses ont été faites en Israël… Non, ne m’interromps pas… Je te dis, fier baron, qu’aux yeux du ciel ta sagesse n’est que folie ; ce courage dont tu te vantes n’est que la timidité d’une villageoise ; ta force est de la faiblesse, ta lance un osier, et ton épée un roseau.

— Je sais bien tout cela, bon père, dit le connétable, et j’ai toujours entendu répéter pareille chose quand de pauvres services comme les miens ont été rendus. Mais, quand on avait besoin de moi, j’étais le bon lord des prêtres et des prélats, j’étais un homme pour qui on devait prier, et qu’on devait honorer avec les patrons et les fondateurs qui reposent dans le chœur et sous le grand autel. On ne songeait pas, je crois, à l’osier ni au roseau quand on me priait de coucher ma lance en arrêt, ou de tirer mon épée : ce n’est que lorsqu’elles sont inutiles qu’on les méprise, ainsi que celui à qui elles appartiennent. Eh bien, mon révérend père, si l’Église peut chasser les Sarrasins de la terre sainte avec des palefreniers et des valets, pourquoi donc entraînez-vous par vos discours les nobles et les chevaliers loin de leurs foyers et de leurs pays, quand ils sont nés pour les protéger et les défendre ? »

L’archevêque le regarda fixement en lui répondant : « Ce n’est pas pour l’amour de leur bras charnel que nous dérangeons vos chevaliers et vos barons dans leurs fêtes barbares et dans leurs guerres cruelles, que vous appelez jouir de leurs foyers et les protéger ; ce n’est pas que la Toute-Puissance ait besoin de leur aide pour exécuter le grand œuvre de la délivrance ; mais c’est pour le bien de leurs âmes immortelles. » Il prononça ces derniers mots avec beaucoup d’emphase.

Le connétable se mit à arpenter la chambre d’un air d’impatience, en murmurant : « Tel est le don aérien, le don frivole pour lequel tant d’armées ont été arroser de leur sang les sables de la Palestine ! telles sont les vaines promesses contre lesquelles on nous fait troquer notre pays, nos biens et notre vie !

— Est-ce Hugues de Lacy qui tient ce langage ? » dit l’archevêque en se levant et en ajoutant au ton de censure l’apparence de la honte et du regret ; « est-ce lui qui méprise la renommée d’un chevalier, la vertu d’un chrétien, l’avancement de son honneur terrestre, le bonheur bien plus précieux de son âme immortelle ? Est-ce lui qui désire une récompense solide et substantielle en terres ou en trésors, acquise en guerroyant contre ses voisins moins puissants, tandis que l’honneur et la foi, son devoir comme chevalier, et son baptême comme chrétien, l’appellent à une lutte plus glorieuse et plus dangereuse ? Se peut-il que ce soit Hugues de Lacy, le miroir de la chevalerie anglo-normande, dont les pensées puissent concevoir de pareils sentiments, et dont la voix puisse les exprimer ?

— De la flatterie et de belles paroles convenablement mêlées à des brocards et à des reproches, milord, » reprit le connétable en rougissant et se mordant la lèvre, « peuvent réussir avec d’autres ; mais je suis d’un caractère trop ferme pour me laisser enjôler, surtout quand il s’agit d’une chose importante. Dispensez-vous donc de cet étonnement affecté, et croyez que, soit que je parte pour la croisade, soit que je reste, mon courage sera aussi intact que la sainteté de l’archevêque Baudouin.

— Puisse-t-il surpasser de beaucoup, dit l’archevêque, la réputation à laquelle vous daignez le comparer ! Mais une flamme peut s’éteindre aussi bien qu’une étincelle ; et je dis au connétable de Chester que la renommée qu’a accompagné son étendard pendant tant d’années peut en un instant s’en éloigner à jamais.

— Qui ose dire cela ? » reprit le connétable tremblant pour l’honneur qu’il avait acquis au prix de tant de dangers.

« C’est un ami, dit le prélat, dont les coups devraient être reçus comme autant de bienfaits. Vous pensez à une paye, bon connétable, et à des dons, comme si vous étiez libre de marchander le prix de vos services. Je vous dis que vous n’êtes plus votre maître ; vous êtes, par le signe bienheureux que vous avez pris volontairement, le soldat de Dieu, et vous ne pouvez quitter votre étendard sans une infamie à laquelle même des cénobites et des valets ne voudraient pas s’exposer.

— Vous êtes trop durs envers nous, milord, » dit Hugues de Lacy en s’arrêtant tout court dans sa marche troublée ; « vous autres gens de la spiritualité, vous faites de nous les bêtes de somme de vos propres intérêts, et vous grimpez à vos hauteurs ambitieuses à l’aide de nos épaules accablées sous le poids ; mais tout a ses bornes… Becket a été au-delà, et… »

Un regard sombre et expressif s’accordait avec le ton dont il prononça cette phrase inarticulée ; le prélat, qui n’eut pas de peine à comprendre ce qu’il voulait dire, répondit d’une voix ferme et décidée : « Et il fut assassiné !… voilà ce que vous me donnez à entendre, à moi, le successeur de ce glorieux saint, comme un motif pour me faire céder à votre désir égoïste et volage de retirer votre main de la charrue : vous ne savez pas à qui vous adressez une pareille menace… Becket, il est vrai, après avoir été un saint militant sur terre, est arrivé, par le chemin sanglant du martyre, à la dignité d’un saint dans le ciel ; et il n’est pas moins vrai que, pour atteindre à une place de mille degrés au-dessous de celle de son prédécesseur, l’indigne Baudouin se soumettrait volontiers, avec la protection de Notre-Dame, à tout ce que les plus méchants hommes pourraient infliger à son corps terrestre.

— Cette parade de courage est inutile, révérend père, » dit de Lacy en se remettant, « quand il n’y a et ne peut y avoir aucun danger : je vous prie, discutons cette affaire avec plus de modération. Je n’ai jamais eu intention de renoncer à mon projet pour la terre sainte, mais seulement de le retarder. Il me semble que les offres que j’ai faites sont franches, et pourraient me faire obtenir ce qu’on accorde à tant d’autres en pareil cas, un court délai à l’époque de mon départ.

— Un court délai de la part d’un chef comme vous, noble de Lacy, reprit le prélat, serait un coup mortel porté à notre sainte et glorieuse entreprise. À des hommes d’un rang inférieur, nous avons pu accorder le privilège de se marier et de faire des mariages même, quoiqu’ils ne partageassent point les chagrins de Jacob ; mais vous, milord, vous êtes le point d’appui de toute l’entreprise, et si vous vous éloignez, elle pourra manquer. Qui, en Angleterre, se croira obligé de partir quand Hugues de Lacy recule ! Pensez moins, milord, à votre épouse fiancée, et plus à votre parole donnée ; et ne croyez pas qu’une union puisse jamais être heureuse quand elle ébranle notre bienheureuse entreprise pour l’honneur de la chrétienté. »

L’opiniâtreté du prélat embarrassait le connétable, et il commençait à céder à ses arguments, quoique avec beaucoup de répugnance, et seulement parce que les habitudes et les opinions du temps ne lui laissaient d’autre moyen de combattre ses raisons que par les sollicitations. « J’admets, dit-il, mes engagements pour la croisade, et je n’ai, je le répète, d’autre désir que celui d’obtenir le court délai nécessaire pour mettre mes affaires importantes en ordre. Pendant ce temps mes vassaux, conduits par mon neveu…

— Ne promets que ce qui est en ton pouvoir, dit le prélat ; qui sait si, dans son ressentiment de ce que tu négliges sa très-sainte volonté, Dieu ne retire pas ton neveu de ce monde, même tandis que nous parlons ?

— À Dieu ne plaise ! » dit le baron en s’élançant comme s’il volait au secours de son neveu ; puis s’arrêtant tout à coup, il tourna vers le prélat un regard perçant et scrutateur : « Ce n’est pas bien à Votre Révérence de se jouer ainsi des dangers qui menacent ma maison, lui dit-il ; Damien m’est cher par ses bonnes qualités, cher pour l’amour de mon unique frère. Puisse Dieu nous pardonner à tous deux ! Il est mort tandis que nous étions en discorde. Milord, vos paroles annoncent que mon bien-aimé neveu souffre et est en danger à cause de mes offenses. »

L’archevêque s’aperçut qu’il avait enfin touché la corde sensible du cœur de son pénitent réfractaire. Il répondit avec circonspection, sachant bien à qui il avait à faire : « Loin de moi l’idée de prétendre interpréter les décrets du ciel ! Mais nous lisons dans l’Écriture que, quand les pères mangent des raisins verts, les dents des enfants en sont agacées. Quoi de plus juste que nous soyons punis de notre orgueil et de notre contumace par un jugement qui doive rabattre et courber cet esprit de présomption : vous savez mieux que personne si cette maladie avait attaqué votre neveu avant que vous eussiez songé à quitter la bannière de la croix. »

Hugues de Lacy se remit aussitôt, et remarqua qu’il était vrai que, jusqu’à l’instant où il pensa à s’unir à Éveline, il n’y avait eu aucune altération dans la santé de son neveu. Son silence et sa confusion n’échappèrent pas à l’adroit prélat. Il prit la main du guerrier, qui, debout devant lui, était tourmenté de l’idée que son dessein de rester chez lui, au lieu d’aller délivrer le saint sépulcre, avait été puni par la maladie qui menaçait la vie de son neveu. « Allons, dit-il, noble de Lacy, le jugement provoqué par la présomption d’un moment peut encore être détourné par la pénitence. Le méridien recula à la prière du bon roi Ezéchias… À genoux, à genoux, et ne doute pas que par la confession, la pénitence et l’absolution, tu ne puisses encore expier ta froideur pour la cause du ciel. »

Entraîné par les idées religieuses qu’on lui avait inspirées dans son enfance, et par la crainte que son retard ne fût puni par le danger de son neveu, le connétable tomba à genoux devant le prélat qu’il avait bravé si récemment ; il confessa, comme d’un péché qui méritait un profond repentir, son désir de retarder son départ pour la Palestine, et reçut patiemment, sinon avec soumission, la pénitence que lui infligea l’archevêque : elle consistait en une défense d’avancer davantage son union avec lady Éveline, avant son retour de la Palestine, où, par son vœu, il s’était engagé à rester trois ans.

« Et maintenant, noble de Lacy, dit le prélat, mon bien-aimé et bien honorable ami, ton cœur n’est-il pas plus léger depuis que tu t’es acquitté aussi noblement de ta dette envers le ciel, et que tu as purifié ton esprit sublime de ces taches d’égoïsme et de terre qui obscurcissaient sa beauté ? »

Le connétable soupira. « Mes plus heureuses pensées en ce moment, dit-il, naîtraient de la connaissance que la santé de mon neveu est améliorée.

— Ne vous désolez pas pour le noble Damien, votre valeureux parent, dit l’archevêque ; car j’espère bien que sous peu vous apprendrez sa guérison, ou que, s’il plaît à Dieu de l’appeler dans un meilleur monde, le passage sera si facile, et son arrivée à ce ciel de bonheur si prompte, qu’il vaudra mieux pour lui d’être mort que de s’être rétabli. »

Le connétable le regarda fixement, comme s’il cherchait à recueillir sur son visage plus de certitude sur le sort de son neveu que ses paroles ne semblaient en indiquer ; et le prélat, pour échapper à des questions sur un sujet dans lequel il sentait qu’il s’était peut-être trop avancé, agita une sonnette d’argent placée devant lui, et ordonna au chapelain qui entra à cet appel, de dépêcher un messager intelligent au logis de Damien Lacy, pour rapporter des nouvelles détaillées de sa santé.

« Un étranger, reprit le chapelain, vient d’arriver de la chambre du noble malade Damien de Lacy, et désire parler à milord le connétable.

— Faites-le entrer tout de suite, dit l’archevêque ; mon cœur me dit qu’il nous apporte de joyeuses nouvelles. Je n’ai jamais vu de pénitence aussi humble, d’abandon si résigné des affections naturelles, et autant de désir de s’acquitter du service du ciel, rester sans récompense spirituelle ou temporelle. »

Tandis qu’il parlait, un homme singulièrement vêtu entra dans l’appartement. Ses vêtements, de diverses couleurs et disposés de manière à être bien remarqués, n’étaient ni des plus neufs, ni des plus propres, et ils ne convenaient pas non plus au lieu où il se trouvait.

« Comment, maraud ! dit le prélat, depuis quand des jongleurs et des ménestrels se présentent-ils devant des gens tels que nous sans permission ?

— Sauf votre bon plaisir, ce n’est pas avec Votre Révérende Seigneurie que j’ai affaire, mais avec milord le connétable, qui, en faveur de mes bonnes nouvelles, oubliera mes habits.

— Parle, maraud ! mon parent vit-il ? » dit le connétable avec empressement.

« Et il est probable qu’il vivra, milord. Une crise favorable, ainsi que l’appellent les médecins, est survenue, et ils ne craignent plus rien pour sa vie.

— Que Dieu soit loué, qui m’a accordé tant de miséricorde ! dit le connétable.

Amen, amen, reprit l’archevêque avec solennité. Vers quel temps cet heureux changement s’est-il fait ?

— Il y a à peine une demi-heure, dit le messager ; un sommeil calme s’est emparé du jeune malade, comme la rosée tombe sur un champ brûlé par les chaleurs du soleil ; il respirait librement ; sa chaleur brûlante s’est apaisée, et, comme je l’ai dit, les médecins ne craignent plus pour sa vie.

— Avez-vous remarqué l’heure, milord connétable ? » dit l’archevêque d’un air de triomphe. « À ce moment même, vous avez prêté l’oreille à ces conseils que le ciel vous suggérait par la bouche du plus indigne de ses serviteurs. Deux mots seulement sur la pénitence, une seule prière, et quelque grand saint aura intercédé pour qu’on vous écoute immédiatement, et que votre requête soit accordée libéralement. Noble Hugues, » continua-t-il en saisissant sa main avec une espèce d’enthousiasme, certes le ciel a dessein de faire de grandes œuvres par la main de celui dont les fautes sont pardonnées aussi volontiers, dont la prière est reçue si promptement. Aussi on dira le Te Deum landamus dans chaque église et dans chaque couvent de Gloucester, avant vingt-quatre heures. »

Le connétable, non moins joyeux, quoique peut-être il attribuât moins à la Providence la guérison de son neveu, exprima sa reconnaissance au messager en lui jetant sa bourse.

« Je vous remercie, noble lord ; mais si je me baisse pour ramasser cet échantillon de votre bonté, ce n’est que pour le rendre à celui qui me le donne.

— Comment, maraud ! dit le connétable, il me semble que ton habit n’est pas assez bien garni pour mépriser un pareil don.

— Celui qui désire attraper des alouettes, milord, reprit le messager, ne doit pas fermer son filet sur des moineaux. J’ai un plus grand don à demander à Votre Seigneurie, et par conséquent je refuse la présente gratification.

— Un plus grand don, dit le connétable : je ne suis pas un chevalier errant pour m’engager par une promesse avant de savoir jusqu’où elle s’étend ; mais viens demain à mon pavillon, et tu ne me trouveras pas mal disposé à faire ce qui est raisonnable. »

En disant ces mots, il prit congé du prélat et retourna chez lui, ne manquant pas de visiter son neveu en passant devant sa maison, où il reçut la même assurance que lui avait apportée le messager au manteau bigarré.


  1. C’est assez mon fils. a. m.
  2. Je permets. a. m.