Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XX

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 207-210).




CHAPITRE XX.

le chant.


Le roi appela tous ses hommes joyeux par un, par deux et par trois. Le maréchal d’ordinaire marchait le premier, mais cette fois il vint le dernier.
Vieille ballade.


Si lady Éveline se retira satisfaite de son entrevue avec de Lacy, la joie du connétable s’élevait à un degré que rarement il avait senti ou exprimé ; et cette joie s’accrut quand les médecins qui soignaient son neveu vinrent lui détailler sa maladie et lui promettre un prompt rétablissement.

Le connétable fit distribuer des aumônes dans les couvents et aux pauvres, fit dire des messes et allumer des cierges. Puis il fit une visite à l’archevêque, et reçut de lui son approbation sur la marche qu’il se proposait de suivre, avec la promesse que, d’après la puissance plénière qu’il tenait du pape, le prélat consentait, par égard pour son obéissance immédiate, à borner son séjour dans la terre sainte au terme de trois ans, à compter du moment de son départ de la Grande-Bretagne, y compris le temps nécessaire pour son retour. Enfin, ayant réussi dans le point principal, l’archevêque jugea prudent de céder toute considération inférieure à un homme du rang et du caractère du connétable, dont la bonne volonté dans l’expédition était peut-être aussi essentielle au succès que sa présence.

Enfin le connétable retourna à son pavillon, très-satisfait de la manière dont il s’était tiré de ces difficultés, qui, le matin, lui semblaient presque insurmontables ; et quand ses officiers s’assemblèrent pour le déshabiller (car les lords féodaux avaient leurs levers et leurs couchers comme les souverains), il leur distribua des gratifications, plaisanta et rit avec une gaieté qu’il n’avait jamais manifestée.

« Quant à toi, » dit-il en se tournant vers Vidal, qui, vêtu somptueusement, se tenait parmi les autres serviteurs pour offrir ses respects, « je ne te donne rien à présent ; mais reste auprès de mon lit jusqu’à ce que je sois endormi, et demain matin je récompenserai ton talent, si j’en suis content.

— Milord, dit Vidal, je suis déjà récompensé, tant par l’honneur de vous servir que par des livrées qui conviennent plutôt à un ménestrel royal qu’à un être de ma mince renommée ; mais assignez-moi un sujet, et je ferai de mon mieux, non pour solliciter de nouvelles largesses, mais en reconnaissance des faveurs passées.

— Grand merci, mon bon ami, dit le connétable ; Guarine, » ajouta-t-il en s’adressant à son écuyer, « fais poser le guet, et reste dans la tente. Couche-toi sur la peau d’ours, et dors ou écoute la musique, selon qu’il te plaira… Tu te crois juge, dit-on, en pareille chose ? »

C’était l’usage, dans ces temps peu sûrs, que quelque domestique fidèle couchât la nuit dans la tente de chaque grand baron, afin qu’en cas de danger, il ne se trouvât pas seul et sans appui. Guarine tira donc son arme, et la prenant dans sa main, s’étendit sur la terre, de manière qu’à la plus petite alarme il pouvait s’élancer l’épée à la main. Ses grands yeux noirs, où le sommeil combattait le désir d’entendre la musique, étaient fixés sur Vidal, qui les vit briller au reflet de la lampe d’argent, comme ceux d’un dragon ou d’un basilic.

Après quelques accords préliminaires sur son luth, le ménestrel pria le connétable de nommer le sujet sur lequel il désirait qu’il exerçât ses talents.

« La foi d’une belle, » reprit Hugo de Lacy en plaçant sa tête sur l’oreiller.

Après un court prélude, le ménestrel obéit, en chantant à peu près ces paroles :


la foi d’une belle.


La foi, la parole des belles !
Tracez-les sur le sable errant,
Ou sur l’écume d’un torrent,
De l’astre aux clartés infidèles ;
Et chaque lettre, je le crois.
Sera plus nette, plus solide
Et plus permanente à la fois,
Que la chose pompeuse et vide
Dont ce caractère perfide
Abuse noire esprit courtois.

De l’araignée industrieuse
J’ai comparé la toile aux vœux
Qu’une beauté mystérieuse
Fait dans le transport de ses feux :
Et j’ai pesé le grain de sable
Contre la foi du sexe aimable
Et de son cœur le gage heureux :
J’ai dit alors à ma maîtresse
Combien fragile est sa promesse.
Combien passagère est sa foi.
Pourtant de nouveau la cruelle
M’a juré constance éternelle,
Et je suis rentré sous sa loi.


« Comment, fripon ! » dit le connétable en se soulevant sur son coude ; « quel est l’ivrogne de poète qui vous a appris cette satire peu spirituelle ?

— C’est une vieille amie mal vêtue et de mauvaise humeur, qu’on appelle l’Expérience, reprit Vidal ; je prie le ciel qu’elle ne donne jamais de leçon à Votre Seigneurie où à tout autre homme de bien.

— Va donc, drôle, répondit le connétable ; tu es un de ces sots, j’en réponds, qui voudrait se faire passer pour avoir de l’esprit, parce que tu sais plaisanter sur ces choses que des hommes plus sages considèrent comme dignes d’adoration, l’honneur des hommes et la vérité des femmes. Toi qui portes le nom de ménestrel, ne sais-tu pas quelque histoire sur la fidélité des femmes ?

— J’en avais plus d’une, noble sire ; mais je les mis de côté quand j’abandonnai la bouffonnerie de la gaie science. Néanmoins, s’il plaît à Votre Noblesse d’écouter, je pourrais vous chanter à ce sujet un lai connu. »

De Lacy fit un signe affirmatif, et se plaça comme pour dormir, tandis que Vidal commença une de ces aventures interminables et presque innombrables, concernant le modèle des vraies amantes, la belle Yseult, et l’affection constante qu’en tant de circonstances périlleuses elle montra pour son amant, le galant sire Tristrem, aux dépens de son époux moins favorisé, le malencontreux roi Mack de Cornouailles, dont, ainsi que tout le monde le sait, sire Tristrem était le neveu.

Ce n’était pas là le lai d’amour et de fidélité qu’aurait choisi de Lacy ; mais un sentiment semblable à celui de la honte l’empêcha d’interrompre Vidal, parce qu’il ne pouvait pas avouer les sensations désagréables qu’excitait cette histoire. Il s’endormit bientôt ou feignit de s’endormir ; et le joueur de harpe, continuant encore pendant quelque temps son chant monotone, commença enfin à sentir l’influence du sommeil ; ses paroles et les sons qu’il tirait de sa harpe étaient entrecoupés et interrompus, et semblaient échapper pesamment de ses doigts et de sa voix. Enfin ils cessèrent entièrement, et le ménestrel sembla plongé dans un profond repos ; sa tête était penchée sur sa poitrine, un bras retombait sur son côté, tandis que l’autre reposait sur sa harpe. Son sommeil, néanmoins, ne fut pas très-long : et quand il se réveilla, il regarda autour de lui pour reconnaître, à la lueur de la lampe de nuit, tout ce qui se trouvait dans la tente ; il sentit une main lourde presser son épaule, comme pour solliciter son attention. En même temps le vigilant Philippe Guarine lui dit bas à l’oreille : « Ton service est fini pour ce soir, retire-toi silencieusement. »

Le ménestrel s’enveloppa dans son manteau sans répondre, quoique peut-être un congé si peu cérémonieux lui causât quelque dépit.