Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XXI

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 211-221).




CHAPITRE XXI.

le nouveau gouverneur de garde-douloureuse.


Oh ! vous avez vu la reine Mab[1].
Shakspeare. Roméo et Juliette.


Le dernier sujet qui a occupé le soir notre esprit est souvent celui qui absorbe nos pensées pendant le sommeil, quand l’imagination que les sens ne guident plus tisse une toile fantasque de toutes les idées éparses du dormeur. Il n’est donc pas étonnant que de Lacy, dans ses songes, eût quelque idée confuse de se voir identifié avec le malencontreux Mack de Cornouailles, et qu’il s’éveillât le front plus sérieux que quand il s’était couché la veille. Il gardait le silence, et paraissait enseveli dans ses pensées, tandis que son écuyer assistait à son lever avec un respect qu’on ne rend maintenant qu’aux rois. « Guarine, dit-il enfin, connaissez-vous ce Flamand robuste qu’on dit s’être si bien comporté au siège de Garde-Douloureuse ?… Un homme grand, fort, au teint hâlé.

— Certainement, milord, reprit son écuyer ; je connais Wilkin Flammock ; je l’ai vu hier.

— Vraiment ! dit le connétable ; est-ce ici, à Gloucester ?

— Assurément, mon bon lord ; il vient ici en partie pour ses marchandises, et en partie, je crois, pour voir sa fille Rose, suivante de la gracieuse lady Éveline.

— C’est un bon soldat, n’est-ce pas ?

— Comme la plupart de son espèce : un rempart dans un château, mais rien de bon sur le champ de bataille, dit l’écuyer normand.

— N’est-il pas fidèle ? continua le connétable.

— Fidèle comme la plupart des Flamands, tant que vous pouvez payer leur fidélité, » reprit Guarine, qui s’étonnait de l’intérêt extraordinaire que son maître prenait à un homme qu’il regardait comme d’un ordre inférieur. Après quelques autres questions, le connétable ordonna que le Flamand fût mandé.

Il se présenta ensuite d’autres occupations (car son prompt départ exigeait plusieurs arrangements précipités), quand, au moment où le connétable donnait audience à plusieurs officiers de sa troupe, s’offrit à l’entrée du pavillon la grosse taille de Wilkin Flammock, vêtu d’une jaquette de toile blanche, et n’ayant qu’un couteau à son côté.

« Laissez-moi, messieurs, dit de Lacy, mais restez près de ma tente ; car voici quelqu’un à qui il faut que je parle en particulier. »

Les officiers se retirèrent, et le connétable et Flammock restèrent seuls. « Vous êtes Wilkin Flammock qui défendit si bien Garde-Douloureuse ?

— J’ai fait de mon mieux, milord, répondit Wilkin ; j’y étais engagé par mon marché, et j’espère toujours agir en homme d’honneur.

— Il me semble, dit le connétable, que vous, si vigoureux, et à ce qu’on m’a dit si courageux, vous pourriez viser un peu plus loin qu’au métier de tisserand.

— Personne ne refuse d’améliorer sa situation, milord, reprit Wilkin ; cependant je suis si loin de me plaindre de la mienne, que je consentirais volontiers à ce qu’elle ne fût jamais meilleure, à condition qu’on m’assurât qu’elle ne serait jamais pire.

— Mais Flammock, dit le connétable, j’ai des vues plus hautes pour vous que ne le pense votre modestie ; j’ai l’intention de te laisser le soin d’un grand dépôt.

— Que ce soient des balles de draps, milord, et personne ne s’en acquittera mieux, dit le Flamand.

— Fi ! tu as l’âme trop basse, dit le connétable ; que penses-tu d’être fait chevalier, comme ta valeur le mérite, et de devenir châtelain de Garde-Douloureuse ?

— Quant à la chevalerie, milord, faites-m’en grâce, car elle m’irait comme un casque doré à un porc. Pour la garde d’un château ou d’une cabane, j’espère m’en acquitter tout aussi bien qu’un autre.

— Je crois que ton rang a besoin d’être un peu relevé, dit le connétable en examinant l’accoutrement peu militaire de Wilkin ; il est jusqu’à présent trop bas pour convenir au protecteur et au gardien d’une dame de haut rang et d’une grande naissance.

— Moi le gardien d’une jeune dame de rang et de naissance ! » dit Flammock ; en parlant ainsi, ses grands yeux devenaient plus larges, plus clairs et plus ronds.

— Toi-même, dit le connétable ; lady Éveline se propose de demeurer au château de Garde-Douloureuse ; je cherchais à qui je pourrais confier la garde de sa personne et celle de la forteresse. Si je choisis un chevalier de renom, ainsi que j’en ai plusieurs dans ma maison, il voudra exercer quelque despotisme sur les Gallois, et s’engagera dans des troubles qui rendront précaire la sûreté du château ; ou bien il s’absentera pour des fêtes chevaleresques, des tournois et des parties de chasse ; ou peut-être il donnera des fêtes de ce genre frivole sous les murs, ou même dans les cours du château, faisant de la demeure tranquille et retirée qui convient à la suite de lady Éveline, un lieu de festins et de dissolution. Je puis me fier à toi ; tu combattras quand il le faudra, et tu ne provoqueras pas le danger pour l’amour du danger même. Ta naissance, tes habitudes te feront éviter ces plaisirs qui, quoique attrayants pour d’autres, ne peuvent être qu’indifférents pour toi ; ta conduite sera régulière, et j’aurai soin qu’elle te soit honorable ; ta parenté avec sa favorite Rose te rendra plus agréable à lady Éveline que peut-être quelqu’un de son rang ; et pour te parler un langage que ta nation comprend facilement, la récompense, Flamand, si tu t’acquittes régulièrement de cette importante mission, sera au-delà de toutes tes espérances. »

Le Flamand avait écouté la première partie de ce discours avec une surprise à laquelle succéda une profonde réflexion. Ses yeux restèrent fixés sur la terre après que le connétable eut cessé de parler, puis les levant tout à coup, il dit : « Il est inutile de chercher des détours et des excuses, cela ne peut pas être sérieux ; mais s’il en est ainsi, le plan est nul.

— Comment et pourquoi ? » demanda le connétable avec surprise et mécontentement.

« Un autre pourrait profiter de votre bonté et vous laisser la chance du hasard ; mais je suis un franc marchand ; je ne veux pas recevoir les honoraires d’un service que je ne puis rendre.

— Mais je demande, encore une fois, pourquoi tu ne peux pas, ou plutôt tu ne veux pas accepter cette place de confiance ? dit le connétable. Certes, si je consens à te l’accorder, il est bien de ton devoir d’y répondre.

— C’est vrai, milord, dit le Flamand ; mais il me semble que le noble lord de Lacy doit sentir, que le sage lord de Lacy doit prévoir, qu’un tisserand flamand n’est pas un gardien convenable pour sa fiancée… Supposez-la renfermée dans ce château solitaire, sous une protection aussi respectable, et réfléchissez combien de temps le lieu sera désert dans cette terre d’amour et d’aventures ! Nous aurons des ménestrels qui chanteront des ballades sous nos fenêtres, et des sons de harpe qui suffiraient pour faire tomber nos murs, ainsi que les clercs disent qu’il arriva à ceux de Jéricho ; nous aurons autant de chevaliers errants qu’en eurent jamais Charlemagne ou le roi Arthur. Miséricorde ! il n’en faudrait pas tant qu’une belle et noble recluse claquemurée, comme ils l’appelleront, dans une tour, sous la garde d’un vieux tisserand flamand, pour nous faire attaquer par la moitié de la chevalerie d’Angleterre, qui viendrait rompre des lances, faire des vœux, étaler des liserés d’amour, et je ne sais quelles autres folies. Croyez-vous que de pareils galants, dont le sang coule dans leurs veines comme du vif-argent, m’écouteraient beaucoup quand moi je leur dirais de se retirer ?

— Tirez les verrous, relevez le pont, descendez les herses, » dit le connétable en cherchant à réprimer un sourire.

« Et Votre Seigneurie pense-t-elle que de tels chevaliers respecteront ces obstacles ? C’est justement là les aventures qu’ils viennent chercher. Le chevalier du Cygne traversera les tranchées à la nage ; celui de l’Aigle volera par-dessus les murs ; celui du Tonnerre enfoncera les portes.

— On tend les arcs et les mangonneaux, dit de Lacy.

— Et l’on est assiégé en forme, dit le Flamand, comme le château de Tintadgel dans les vieilles histoires, le tout pour l’amour d’une belle dame ! Et ensuite toutes ces joyeuses dames et demoiselles, qui vont chercher des aventures de château en château, de tournoi en tournoi, la poitrine découverte, les plumes flottantes, le poignard au côté, la javeline en main, bavardant comme des pies, s’agitant comme des geais, et en tout temps roucoulant comme des tourterelles, comment faut-il que je les exclue de la solitude de lady Éveline ?

— En tenant les portes fermées, te dis-je, » reprit le connétable avec le même ton de plaisanterie forcée ; « une barre de bois te servira de garantie.

— Oui ; mais si le tisserand flamand dit : Ferme, quand la jeune Normande dira : Ouvre, qui pensez-vous qui sera mieux obéi. Enfin, milord, quant à la garde d’une femme, je m’en lave les mains… Je n’oserais pas même garder la chaste Suzanne, quand elle habiterait un château enchanté que nul mortel vivant ne pourrait approcher.

— Tu parles et tu penses comme un débauché vulgaire, qui rit de la constance des femmes, parce qu’il n’a jamais vécu que parmi les plus indignes du sexe, dit le connétable. Cependant tu devrais savoir le contraire, ayant, comme je le sais, une fille des plus vertueuses…

— Dont la mère ne l’était pas moins, » dit Wilkin interrompant le connétable avec un peu plus d’émotion qu’il n’en montrait ordinairement. « Mais la loi, milord, me donnait l’autorité nécessaire pour gouverner et diriger ma femme, comme la loi et la nature me donnent le même pouvoir sur ma fille. Ce que je puis gouverner, je puis en répondre ; mais m’acquitter aussi bien d’une confiance déléguée, c’est une autre question… Restez chez vous, mon bon lord, » continua l’honnête Flamand en voyant que sa harangue faisait quelque impression sur de Lacy ; « que l’avis d’un sot serve une fois à faire changer celui d’un sage dont le parti a été pris, permettez-moi de le dire, dans une heure peu favorable. Restez dans vos foyers ; gouvernez vos vassaux, et protégez votre épouse… Vous seul pouvez réclamer son amour volontaire et sa prompte obéissance ; et je suis bien sûr, sans prétendre deviner ce qu’elle pourrait faire en votre absence, qu’elle remplira, sous vos propres yeux, le devoir d’une épouse fidèle et aimante.

— Et le saint sépulcre, » dit le connétable avec un soupir, reconnaissant la sagesse de l’avis que les circonstances l’empêchaient de suivre.

« Laissez à ceux qui ont perdu le saint sépulcre le soin de le regagner, milord, reprit Flammock. Si ces Latins et ces Grecs, ainsi qu’on les appelle, ne sont pas meilleurs qu’on ne l’a dit, il est indifférent que ce soient eux ou les païens qui possèdent un pays qui a coûté à l’Europe tant de sang et de trésors.

— En vérité, dit le connétable, il y a du bon sens dans ce que tu dis ; mais je t’engage à ne pas le répéter, de crainte qu’on ne te prenne pour juif ou hérétique. Quant à moi, ma parole et mon serment sont donnés irrévocablement, et il ne me reste qu’à considérer à qui je puis confier ce poste important que ta prudence refuse avec quelque ombre de raison.

— Il n’est aucun chevalier à qui Votre Seigneurie puisse aussi naturellement confier un pareil dépôt qu’à votre proche parent qui possède votre confiance ; et encore vaudrait-il mieux que cette confiance ne fût donnée à personne.

— Si, dit le connétable, par mon proche parent vous voulez parler de Randal de Lacy, il est inutile de vous dire que je le considère comme tout à fait indigne de cette confiance.

— Non, je voulais parler d’un autre, dit Flammock, qui vous est plus proche, et qui, si je ne me trompe, a une grande part dans votre amitié : je voulais parler de votre neveu Damien de Lacy. »

Le connétable tressaillit comme si une guêpe l’eût piqué ; mais il reprit avec un calme forcé : « Damien devait partir à ma place pour la Palestine. Il paraît maintenant qu’il faut que j’y aille à la sienne, car, depuis cette dernière maladie, les médecins ont totalement changé d’avis, et considèrent comme dangereuse la chaleur du climat, qu’ils regardaient auparavant comme salutaire. Mais nos savants docteurs sont comme nos savants prêtres, il faut qu’ils aient raison, de quelque manière qu’ils changent leurs avis ; et nous autres, pauvres laïques, nous avons toujours tort. Je puis, il est vrai, avoir en Damien la plus grande confiance, mais il est jeune, Flammock, très-jeune, et sous ce point ne ressemble que trop à celle qu’on pourrait sans cela confier à sa garde.

— Alors, encore une fois, milord, restez chez vous et soyez vous-même le protecteur de celle qui vous est naturellement si chère.

— Encore une fois, je répète que je ne le peux pas, reprit le connétable. La démarche que j’ai faite comme un grand devoir est peut-être une grande erreur ; tout ce que je sais, c’est que je ne puis revenir là-dessus.

— Fiez-vous donc à votre neveu, milord ; il est honnête et franc, et il vaut mieux se fier à de jeunes lions qu’à de vieux loups. Il peut s’égarer, mais ce ne sera point par trahison préméditée.

— Tu as raison, Flammock, dit le connétable, et peut-être j’aurais dû demander plus tôt tes conseils, tout grossiers qu’ils sont ; mais que ce qui s’est passé entre nous reste secret, et cherche quelque chose qui te soit plus avantageux que de parler de mes affaires.

— Cela s’arrangera facilement, milord, reprit Flammock ; car mon intention était de solliciter la faveur de Votre Seigneurie pour obtenir certaine extension de nos privilèges dans ce lieu désert, où nous autres Flamands nous nous sommes retirés.

— Tu les auras, pourvu qu’ils ne soient pas exorbitants, » dit le connétable. Et l’honnête Flamand, chez lequel une délicatesse scrupuleuse n’était pas la première de ses bonnes qualités, s’empressa de donner, avec beaucoup de précision, les détails de sa demande, pour laquelle il avait fait vainement des démarches, mais dont cette entrevue pouvait assurer le succès.

Le connétable, pressé d’exécuter la résolution qu’il avait prise, se hâta de se rendre au logis de Damien de Lacy, et, au grand étonnement de son neveu, lui annonça son changement de destination, donnant pour raison son départ précipité, la maladie de Damien et la protection qui devait nécessairement être accordée à lady Éveline ; qu’il fallait donc que Damien restât à sa place pour le représenter pendant son absence, pour protéger les droits de la famille et soutenir l’honneur héréditaire de la maison de Lacy, surtout pour être le gardien de la belle et jeune épouse que son oncle était forcé d’abandonner.

Damien était encore au lit quand son oncle lui communiqua ce changement d’intention. Peut-être trouva-t-il cette circonstance heureuse, attendu que dans cette position il pouvait cacher les diverses émotions qu’il éprouvait, tandis que le connétable, avec tout l’empressement de quelqu’un qui se hâte de finir ce qu’il a à dire sur un sujet désagréable, détailla rapidement les arrangements qu’il avait pris pour que son neveu pût s’acquitter convenablement de la charge importante qui lui allait être confiée.

Le jeune homme l’écoutait comme la voix d’un songe qu’il n’avait pas la force d’interrompre, quoique intérieurement il pensait qu’il y aurait de la prudence et de l’intégrité à s’opposer au nouveau projet de son oncle. Il tenta donc de prononcer quelques paroles quand enfin le connétable s’arrêta ; mais cela fut dit trop faiblement pour ébranler une résolution pleinement adoptée, quoiqu’à la hâte, et annoncée explicitement par quelqu’un qui n’avait pas l’habitude de parler sans avoir fixé sa volonté, ni de la changer quand il l’avait déclarée.

La remontrance de Damien, si on peut l’appeler ainsi, était faite en termes trop contradictoires pour être intelligible. Un moment il regrettait les lauriers qu’il avait espéré recueillir en Palestine, et conjurait son oncle de ne pas changer son projet, mais de lui permettre d’y suivre sa bannière ; ensuite il annonçait qu’il était prêt à verser la dernière goutte de son sang pour la défense de lady Éveline. De Lacy ne vit rien d’étrange dans ces sentiments, quoiqu’ils fussent pour le moment contradictoires. Il était naturel, pensait-il, qu’un jeune chevalier désirât d’acquérir de l’honneur ; naturel également qu’il acceptât volontiers une charge aussi importante et aussi honorable que celle qu’il lui proposait ; et par conséquent il pensait qu’il n’était pas étonnant que, tout en acceptant volontiers son nouvel office, le jeune homme éprouvât du regret en perdant la perspective d’aventures honorables. Il ne fît donc que sourire aux remontrances sans suite de son neveu ; et, après avoir confirmé ses premiers arrangements, il laissa le jeune homme réfléchir à loisir sur sa nouvelle destination, tandis que lui-même, dans une seconde visite à l’abbaye des Bénédictines, communiqua son intention à l’abbesse et à sa fiancée.

Le déplaisir de la respectable mère ne fut nullement apaisé par cette nouvelle qu’elle affecta de recevoir avec indifférence. Elle rejeta sur ses devoirs religieux et son ignorance des affaires séculières, l’idée peut-être fausse qu’elle avait des usages du monde ; elle avait toujours entendu dire que les guides de la jeunesse et de la beauté de son sexe étaient choisis parmi des hommes mûrs.

« Votre dureté, milady, reprit le connétable, ne me laisse pas d’autre choix que celui que j’ai fait. Puisque les proches parents de lady Éveline lui refusent un asile, à cause du titre dont elle m’a honoré, moi de mon côté, je serais pis qu’ingrat si je ne lui assurais la protection de mon plus proche héritier. Damien est jeune, mais il est franc et loyal : et la chevalerie d’Angleterre ne peut m’offrir un plus beau choix. »

Éveline parut surprise, et même consternée, en apprenant la résolution que son époux annonçait subitement ; et peut-être fut-il heureux que la remarque de l’abbesse eût nécessité une réponse du connétable, et l’eût empêché d’observer plus d’une fois qu’elle changeait de couleur.

Rose, qui n’était pas exclue de la conférence, s’approcha de sa maîtresse ; et, en affectant d’ajuster son voile, tandis qu’en secret elle lui serrait vivement la main, lui donna le temps de se calmer assez pour répondre. Sa réplique fut courte, et annoncée avec une fermeté qui prouvait que son incertitude s’était dissipée ou avait été réprimée. « En cas de péril, dit-elle, elle ne manquerait pas de s’adresser à Damien de Lacy pour qu’il vînt à son secours, comme il l’avait déjà fait une fois ; mais elle ne craignait aucun danger à présent, dans son château de Garde-Douloureuse, où elle ne comptait demeurer qu’avec sa seule suite. Elle avait résolu, vu sa situation, d’observer la retraite la plus stricte, et elle espérait que sa solitude ne serait pas violée, même par le noble et jeune chevalier qui devait être son gardien, à moins que quelque crainte ne nécessitât sa visite au château.

L’abbesse acquiesça, quoique froidement, à une proposition que recommandaient ses idées de décorum ; et l’on fit à la hâte des préparatifs pour le retour de lady Éveline au château de son père. Deux entrevues qui eurent lieu avant son départ, furent pénibles. La première, quand Damien lui fut présenté avec cérémonie par son oncle, comme celui auquel il confiait le soin de sa propriété, et, ce qui lui était bien plus cher, ainsi qu’il l’affirma, la protection de sa fiancée et de ses intérêts.

Éveline osa à peine jeter un regard sur lui ; mais ce seul regard lui fit connaître tout le ravage que la maladie et le chagrin avaient fait sur la physionomie mâle et belle du jeune homme. Elle reçut sa salutation avec autant d’embarras qu’il en mit à la faire ; et, à l’offre pleine d’hésitation qu’il lui fit de ses services, elle répondit qu’elle espérait qu’elle ne lui serait redevable que de sa bonne volonté pendant l’absence de son oncle.

Ses adieux au connétable furent la deuxième épreuve qu’elle eut à subir, et elle ne se passa pas sans émotion, quoiqu’elle conservât son calme modeste, et de Lacy son maintien grave. La voix de Hugo trembla néanmoins, quand il ajouta, « qu’il serait injuste qu’elle fût liée par l’engagement qu’elle avait consenti à contracter. » Il lui assigna le terme de trois ans ; c’était l’époque à laquelle l’archevêque Baudouin avait consenti à borner son absence. Si je ne parais pas quand ils seront écoulés, dit-il, que lady Éveline en conclue que la tombe recouvre de Lacy, et qu’elle cherche pour compagnon quelque mortel plus heureux ; elle n’en trouvera pas un plus reconnaissant, quoique beaucoup puissent être plus dignes de la posséder. »

Ils se séparèrent ainsi ; et le connétable s’embarquant peu après, suivit les rives de Flandre, où il se proposait de réunir ses forces à celles du comte de ce pays, riche et guerrier, qui avait récemment pris la croix, et de se rendre à la terre sainte par la route qu’ils trouveraient la plus praticable. Le large pannon portant les armes des de Lacy flottait en avant sur la proue du vaisseau, comme s’il indiquait le point de l’horizon où sa renommée devait s’accroître ; et, si l’on considère la renommée du chef, et l’excellence des soldats qui le suivaient, jamais une troupe plus vaillante, en proportion de leur nombre, n’alla venger sur les Sarrasins les maux endurés par les Latins dans la Palestine.

Pendant ce temps, Éveline, après s’être séparée froidement de l’abbesse, dont la dignité offensée n’avait pas encore pardonné le peu de cas qu’on avait fait de son opinion, retourna vers le toit paternel, où sa maison devait être arrangée d’après l’ordre indiqué par le connétable et approuvé par elle.

Elle trouva à chaque halte les mêmes préparatifs qu’on avait faits lors de son voyage à Gloucester, et, comme avant, le pourvoyeur était invisible, quoiqu’elle n’eût pas de peine à deviner son nom ; néanmoins il semblait que le caractère de ces préparatifs était changé. Tout était préparé sur la route pour sa commodité et sa sûreté ; mais ce n’était plus cette tendre galanterie et ce goût qui annonçaient que ces égards étaient rendus à une femme jeune et belle. La fontaine la plus claire, le bosquet le plus touffu, n’étaient plus choisis pour le repas de l’après-midi ; mais c’était la maison de quelque franklin, ou une petite abbaye qui offrait l’hospitalité nécessaire. Tout semblait ordonné avec l’attention la plus stricte au rang et au décorum. On aurait dit qu’une nonne d’un ordre sévère, plutôt qu’une noble et jeune héritière, avait traversé la contrée ; et Éveline, quoique satisfaite de la délicatesse qui semblait ainsi respecter sa position, pensait quelquefois qu’il était inutile de le lui rappeler par tant d’insinuations indirectes. Elle trouvait étrange que Damien, aux soins duquel elle avait été confiée si solennellement, ne vînt même pas lui présenter ses respects. Quelque chose lui disait que des entrevues fréquentes et particulières seraient inconvenantes, même dangereuses ; mais certes les devoirs ordinaires d’un chevalier et d’un gentilhomme lui enjoignaient quelque communication personnelle avec la jeune dame qui était sous sa garde ; ne fût-ce que pour demander si elle était satisfaite et si tous ses désirs avaient été accomplis. Les seules relations qu’il y avait entre eux se faisaient au moyen d’Amelot ; le jeune page de Damien de Lacy venait matin et soir recevoir les ordres d’Éveline suivant la route et les heures de halte.

Ces formalités rendaient le retour d’Éveline ennuyeux ; et sans la société de Rose, elle se serait trouvée dans une solitude insupportable. Elle se hasarda même à faire quelques remarques sur la singulière conduite de de Lacy, qui, autorisé comme il l’était par son nouvel office, semblait craindre de l’approcher comme si elle eût été un basilic.

Rose garda le silence à cette première observation ; mais quand sa maîtresse la réitéra, elle répondit, avec la franchise et la liberté de son caractère, quoique peut-être avec moins de sa prudence ordinaire : « Damien de Lacy pense, noble dame, que celui à qui est confiée la garde d’un trésor doit prudemment ne pas se permettre de le contempler trop souvent. »

Éveline rougit, s’enveloppa dans son voile, et pendant le reste du voyage ne parla plus de Damien de Lacy.

Quand, le soir du second jour, elle aperçut les tourelles grises de Garde-Douloureuse, et qu’elle vit encore une fois la bannière de son père arborée en l’honneur de son approche, ses sensations furent pénibles ; mais elle considérait cette ancienne demeure comme un refuge où elle pourrait se livrer aux nouvelles pensées que les circonstances avaient déployées devant elle au milieu des mêmes lieux qui avaient protégé son enfance et sa jeunesse.

Elle pressa son palefroi pour arriver le plus vite possible, salua à la hâte toutes les figures bien connues qui se montraient de tous côtés, mais ne parla à personne, jusqu’à ce que, descendant à la porte de la chapelle, elle eût pénétré dans le réduit où était conservée la peinture miraculeuse. Là, prosternée, elle pria la sainte Vierge de la secourir dans ces embarras où elle s’était engagée par l’accomplissement du vœu qu’elle avait prononcé pendant son angoisse devant ce même autel. Si la prière était mal dirigée, le motif en était vertueux et sincère ; et nous ne doutons pas qu’elle ait atteint ce ciel vers lequel elle était adressée avec tant de ferveur.





  1. Reine des fées. a. m.