Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XXII

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 221-228).



CHAPITRE XXII.

les réflexions.


L’image de la Vierge tombe. Néanmoins on peut excuser, je pense, ceux qui fléchissent encore le genou devant elle, et qui la supplient comme une puissance invisible, dans laquelle se confondent toutes sortes de contrastes, et qui concilie en elle l’amour d’une mère et la pureté d’une vierge, la grandeur, l’infériorité, le céleste et le terrestre.
Wordsworth.


La maison de lady Éveline, quoique composée d’une manière convenable à son rang présent et futur, avait un aspect solennel qui était en harmonie avec le lieu de sa résidence et avec sa position, ne faisant plus partie de la classe des jeunes filles et cependant n’appartenant pas encore à celle des femmes mariées. Ses plus proches suivantes, que le lecteur connaît déjà, composaient presque toute sa société. La garnison du château, outre les serviteurs de la maison, consistait en vétérans d’une fidélité à l’épreuve, qui avaient suivi Berenger et de Lacy dans plus d’une bataille sanglante. Pour eux, le service du guet et de la garde était aussi familier que leurs fonctions naturelles ; et leur courage, néanmoins modéré par l’âge et l’expérience, ne risquait pas de les entraîner dans quelque aventure téméraire ou dans quelque querelle accidentelle. Ces hommes faisaient une garde attentive, commandés par l’intendant, mais sous les yeux du père Aldrovand, qui, tout en s’acquittant de ses fonctions ecclésiastiques, se donnait parfois le plaisir de faire briller quelques étincelles de son ancienne éducation militaire.

Tandis que cette garnison était en sûreté contre les Gallois, une forte troupe était campée à quelques milles de Garde-Douloureuse, prête à la moindre alarme à s’avancer pour défendre la place contre des assiégeants, qui, sans s’épouvanter du sort de Gwenwyn, pourraient avoir la hardiesse d’attaquer le château. À cette troupe, qui, sous les yeux de Damien lui-même, était toujours prête à agir, on pouvait ajouter au besoin toutes les forces militaires des Marches, comprenant les corps nombreux de Flamands et autres étrangers qui soutenaient leurs établissements par la tenue militaire.

Tandis que la forteresse était ainsi à l’abri de toute invasion étrangère, la vie de ses habitants était si simple et si peu variée, qu’on pouvait pardonner à la jeunesse et à la beauté le désir de la variété, même au prix de quelque danger. Le travail de l’aiguille n’était suspendu que pour une promenade autour des batteries, où Éveline, en tenant le bras de Rose, recevait le salut militaire de chaque sentinelle, ou dans la cour, où les bonnets des domestiques lui rendaient le même respect que lui offraient en haut les piques et les javelines des gardes. Désiraient-elles étendre leur promenade jusqu’au-delà de la porte du château, il ne suffisait pas d’ouvrir les portes et de baisser les ponts, il fallait faire mettre une escorte sous les armes, qui, à pied ou à cheval, selon que le cas l’exigeait, suivait pour la sûreté de lady Éveline ; sans cette suite militaire, elle ne pouvait pas aller en sécurité même jusqu’au moulin, où l’honnête Wilkin Flammock, oubliant ses hauts faits guerriers, s’occupait de ses travaux mécaniques. Mais si l’on avait intention de prolonger la promenade, et si la dame de Garde-Douloureuse se proposait de chasser pendant quelques heures, on ne confiait pas sa sûreté à une garde aussi faible que celle de la garnison du château. Il fallait que Raoul annonçât son intention à Damien par un messager qu’on envoyait la veille, afin qu’on eût le temps de reconnaître avant la pointe du jour, avec un corps de cavalerie légère, le pays qu’elle se proposait de parcourir ; et l’on plaçait des sentinelles dans tous les lieux suspects tout le temps qu’elle restait dehors. Il est vrai qu’elle tenta une ou deux fois de faire une excursion sans avoir annoncé formellement son intention ; mais tous ses projets semblaient être connus de Damien aussitôt qu’ils étaient conçus ; et dès qu’elle était dehors, elle voyait des corps d’archers et de lanciers qui parcouraient les vallées, gardaient le passage de la montagne, et le plumet de Damien se distinguait ordinairement parmi les soldats.

Tant de formalités et de préparatifs diminuaient tellement le plaisir de ces amusements, qu’Éveline les recherchait rarement, pour éviter l’embarras qui mettait tant de personnes en mouvement.

Après avoir employé le jour du mieux qu’on pouvait, le soir le père Aldrovand lisait, dans quelque sainte légende ou dans les homélies de quelque saint, tous les passages qu’il jugeait devoir convenir à sa petite congrégation. Quelquefois aussi il expliquait un chapitre de l’Écriture sainte ; mais en pareil cas l’attention du brave homme se portait si singulièrement vers la partie militaire de l’histoire juive, qu’il ne pouvait jamais quitter les livres des Juges et des Rois, ainsi que les triomphes de Judas Machabée, quoique la manière dont il expliquait les victoires des enfants d’Israël fut bien plus récréative pour lui qu’édifiante pour son auditoire féminin.

Quelquefois, mais rarement, Rose obtenait la permission de faire entrer un ménestrel errant qui amusait pendant une heure par ses chants d’amour et de chevalerie ; quelquefois un pèlerin venant de visiter une châsse éloignée racontait de longues histoires sur les merveilles qu’il avait vues, en reconnaissance de l’hospitalité que lui offrait Garde-Douloureuse ; et quelquefois aussi il arrivait que la dame d’atours obtenait l’admission des marchands voyageurs, ou des colporteurs, qui, au péril de leur vie, cherchaient leur intérêt en portant de château en château de riches vêtements et des ornements pour les dames.

On ne doit pas oublier dans cette liste d’amusements la visite ordinaire des mendiants, des jongleurs, des bouffons ambulants ; et quoique sa nation le rendît l’objet de l’observation et de la défiance, on permettait même au barde gallois, portant une énorme harpe en corde de poil de cheval, de varier l’uniformité de leur solitude ; mais, hors ces occupations et les devoirs religieux, il était impossible de passer sa vie avec une monotonie plus ennuyeuse qu’au château de Garde-Douloureuse. Depuis la mort de son brave propriétaire, à qui les fêtes et l’hospitalité étaient aussi naturelles que les pensées d’honneur et les faits de chevalerie, on aurait pu dire que la tristesse du couvent entourait l’ancienne maison de Berenger, si la présence de tant de gardes armés qui se promenaient solennellement sur les batteries ne lui eût plutôt donné l’aspect d’une prison d’État ; et peu à peu le caractère de ses habitants fut en harmonie avec son apparence.

Éveline principalement éprouvait une tristesse à laquelle sa vivacité naturelle ne pouvait résister ; et à mesure que ses pensées devenaient plus sérieuses, elles avaient pris ce ton grave et contemplatif qui est si souvent joint à une imagination ardente et enthousiaste. Elle réfléchissait sur les premiers accidents de sa vie, et l’on ne doit pas s’étonner si ces idées se reportaient sur les deux périodes où elle avait cru voir une apparition surnaturelle : c’était alors qu’il lui semblait souvent qu’un bon et un mauvais génie luttaient à qui se rendrait maître de sa destinée.

La solitude est favorable aux sentiments les plus dominants, et ce n’est que lorsqu’ils sont seuls et occupés de leurs propres pensées que les fanatiques ont des rêveries, et que les prétendus saints se perdent dans des extases imaginaires. Chez Éveline l’influence de l’enthousiasme n’allait pas à ce point ; néanmoins il lui semblait que, la nuit, elle voyait quelquefois la Dame de Garde-Douloureuse jeter sur elle des regards de pitié, de consolation et de protection ; quelquefois la vision sinistre du château de Baldringham élevait sa main sanglante comme témoin des injures qu’elle avait reçues pendant sa vie, et menaçait la descendante de son meurtrier.

En sortant de pareils songes[1], Éveline réfléchissait qu’elle était le dernier rejeton de sa maison, à laquelle la protection de l’image miraculeuse et l’inimitié de la vindicative Vanda avaient été particulièrement attachées depuis des siècles. Il lui semblait qu’elle devenait le prix pour lequel la bonne sainte et l’esprit vindicatif devaient jouer leur dernier et plus fort enjeu.

Absorbée par ces pensées, n’étant point distraite par des plaisirs intéressants, elle devint pensive, ensevelie dans des contemplations qui l’empêchaient d’écouter l’entretien de ceux qui l’entouraient, et errait dans un monde de réalité comme si elle rêvait. Quand elle pensait à son engagement avec le connétable de Chester, c’était avec résignation, mais sans former un seul souhait, et presque sans croire qu’elle serait obligée de le remplir. Elle avait accompli son vœu en acceptant la foi de son libérateur en échange de la sienne ; quoiqu’elle se sentît la volonté de terminer cet engagement, et même qu’elle eût peine à s’avouer la répugnance avec laquelle elle y pensait, néanmoins il est certain qu’elle conservait un secret espoir que Notre-Dame de Garde-Douloureuse ne serait pas un créancier sévère ; mais que, satisfaite de l’empressement qu’elle avait montrée accomplir son vœu, elle n’insisterait pas pour qu’elle la remplît dans toute sa rigueur. C’eût été la plus noire ingratitude de souhaiter que son brave libérateur, pour lequel elle avait tant de raison de prier, éprouvât aucune de ces fatalités qui, dans la terre sainte, changeaient si souvent les lauriers en cyprès ; mais d’autres accidents pouvaient arriver : alors les hommes dont l’absence avait été si longue étaient obligés de modifier les intentions qu’ils avaient eues en quittant leurs foyers.

Un ménestrel errant, qui avait été admis dans Garde-Douloureuse, avait récité, pour l’amusement de la dame et de sa maison, le célèbre lai du comte de Gleichen, qui, déjà marié dans son pays, eut tant d’obligations dans l’Orient à une princesse des Sarrasins, qui lui fit obtenir sa liberté, qu’il l’épousa aussi. Le pape et son conclave voulurent bien approuver le double mariage dans un cas si extraordinaire ; et le bon comte de Gleichen partagea son lit nuptial entre deux femmes d’un même rang, et repose maintenant avec elles sous la même pierre.

Les commentaires des habitants du château sur cette légende étaient variés. Le père Aldrovand la considérait comme fausse, et comme une calomnie indigne faite au chef de l’Église, lorsque l’on assurait que Sa Sainteté avait autorisé une irrégularité semblable. La vieille Marguerite, avec toute la tendresse d’une ancienne nourrice, pleurait de pitié pendant l’histoire, et fut bien aise qu’en eût trouvé un moyen pour finir des tourments d’amour qui semblaient presque inextricables. La dame Gillian disait qu’il n’était pas raisonnable, puisqu’une femme ne pouvait avoir deux maris, de permettre à un homme, quelles que fussent les circonstances, d’avoir deux femmes ; tandis que Raoul jetant sur elle un regard de verjus[2], plaignait l’idiotisme déplorable de l’homme qui pouvait se prévaloir d’un pareil privilège.

« Paix ! dit lady Éveline ; vous, et ma chère Rose, donnez-moi votre avis sur ce comte de Gleichen et ses deux femmes. »

Rose rougit, et répondit qu’elle n’était pas habituée à songer à de pareils sujets, mais que, selon elle, la femme qui pouvait se contenter de la moitié de l’amour de son mari n’en avait jamais mérité la moindre partie.

« Tu as en partie raison, Rose, dit Éveline, et il me semble que la dame européenne, quand elle se vit éclipsée par la jeune et belle princesse étrangère, aurait mieux consulté sa dignité en cédant la place et en ne donnant au saint-père d’autre peine que celle d’annuler le mariage, ainsi qu’on l’a fait dans des circonstances plus ordinaires. »

Elle dit ces mots avec un air d’indifférence et même de gaieté qui montra à sa fidèle suivante le peu d’efforts qu’elle ferait pour se résoudre à un pareil sacrifice, et montra ses sentiments pour le connétable. Mais c’était vers un autre que le connétable que ses pensées se tournaient involontairement et plus souvent que la prudence n’aurait dû le permettre.

Le souvenir de Damien de Lacy ne s’était pas effacé de l’esprit d’Éveline. Il y était constamment rappelé par son nom prononcé à chaque instant ; elle savait qu’il était dans le voisinage, et que toute son attention était concentrée sur ce qui regardait ses intérêts et sa sûreté ; tandis que d’un autre côté, loin de venir lui-même, il n’essaya jamais de lui parler pour consulter sa volonté, même sur ce qui l’intéressait.

Les messages portés par le père Aldrovand ou par Rose à Amelot, le page de Damien, tout en donnant un air de formalité à leur relation, qu’Éveline trouvait inutile et même désagréable, servaient néanmoins à fixer son attention sur leur liaison, et à la tenir toujours présente à sa mémoire. La remarque par laquelle Rose avait justifié la distance observée par son jeune gardien s’offrait quelquefois à son souvenir ; et tandis que son âme repoussait avec mépris le soupçon que, dans aucun cas, sa présence, par intervalles ou constamment, fût préjudiciable à son oncle, elle cherchait divers arguments pour le tenir toujours présent à son esprit. N’était-il pas de son devoir de penser souvent à Damien, comme le parent le plus proche, le plus aimé du connétable, et de plus, qui possédait sa confiance ? N’était-il pas son premier libérateur et son gardien actuel ? Et ne pouvait-elle pas le considérer comme un instrument employé par sa divine protectrice pour effectuer la protection qu’elle lui avait accordée dans plus d’un embarras ?

L’âme d’Éveline se révoltait contre les restrictions qui s’opposaient à leurs entrevues, comme contre quelque chose qui indiquait le soupçon et la dégradation, semblable à la réclusion forcée à laquelle elle avait entendu dire que les infidèles de l’Orient soumettaient leurs femmes : pourquoi ne connaîtrait-elle son gardien que par ses bienfaits pour elle, et par le soin qu’il prenait pour sa sûreté ? Devait-elle toujours apprendre ses sentiments par la bouche des autres, comme si l’un d’eux eût été infecté de la peste, ou de quelque autre maladie contagieuse, qui aurait pu rendre leur entrevue dangereuse ? Et s’ils se rencontraient parfois, quelle pouvait en être la suite, sinon que les soins d’un frère envers une sœur, d’un aimable et fidèle gardien envers la fiancée de son proche parent, rendraient plus supportable la réclusion mélancolique de Garde-Douloureuse pour une femme aussi jeune, et dont le caractère était naturellement gai, quoique pour le moment il fût devenu sérieux ?

Cependant ce raisonnement parut à Éveline tellement concluant, qu’elle s’était décidée plusieurs fois à communiquer sa manière de voir à Rose Flammock ; mais toutes les fois qu’elle rencontrait l’œil bleu, calme et tranquille de la jeune Flamande, et se rappelait qu’à sa fidélité inaltérable se joignait une sincérité et une franchise à toute épreuve, elle craignait d’élever des soupçons dans l’esprit de sa suivante, et sa fierté normande se révoltait à l’idée de se voir obligée de se justifier envers une autre, quand à ses yeux elle était innocente. « Que les choses restent telles qu’elles sont, dit-elle, et endurons tout l’ennui d’une vie qui pourrait si aisément devenir agréable, plutôt que de donner lieu à cette amie zélée, mais pointilleuse, de penser, dans la sévère délicatesse de ses sentiments, que je voudrais encourager une liaison capable de donner naissance à une pensée moins digne de moi à la femme ou à l’homme le plus scrupuleux. » Mais cette inconstance et cette irrésolution tendaient à amener l’image du jeune et beau Damien devant Éveline, plus souvent que son oncle ne l’aurait désiré, s’il l’avait su. Cependant elle ne se permettait pas long-temps de pareilles réflexions, sans que la pensée de sa singulière destinée vînt la rejeter dans des contemplations plus mélancoliques, d’où la vivacité de sa jeune imagination l’avait tirée momentanément.





  1. On awaking from such dreams.
  2. A look of verjuice, dit en effet le texte ; ce que d’autres pourront traduire par des yeux aigres. a. m.