Les Flagellants et les flagellés de Paris/V

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Charles Carrington (pp. 67-83).
CHAPITRE V


Une histoire de coffret. — Un préfet marcheur. — Cucu-pralines. — Le coup de pistolet. — Le prince Demidoff. — Un pont d’or. — La place publique. — La saucisse du réserviste.



La belle C… L…, mince, si mince, que, comme Sarah Bernhardt, elle aurait pu faire son lit dans un canon de fusil, elle était plus mince que la maigreur même, un vrai sac d’os.

Elle était blonde, flavescente, de jolis yeux bleus, profonds à faire rêver, elle paraissait poitrinaire jusqu’aux moelles, mais ce n’était qu’en apparence ; jamais les jours de pluie elle ne se retroussait, depuis que sur le boulevard un type lui avait crié : « Madame fait sécher ses bas sur des pincettes ! »

Elle semblait toujours pâmée, en vous regardant, comme si votre vue allait la faire tomber en syncope.

C… H…, son ami intime, l’avait, un jour de belle humeur, surnommée la Crevette sentimentale ; avec cela, et pour compléter son portrait, elle était myope à prendre une baleine pour une sardine.

C… L… avait de plus le caractère le plus épouvantable qui se puisse voir. C’était un vrai tonneau des danaïdes, une insatiable. Radgenski lui donna son hôtel et quatre millions, en moins de trois ans.

Carlo H… y laissa les trois quarts de sa fortune. Un jour, ils allaient ensemble à Bade. Caroline, pour chercher quelque chose, ouvrit son coffret à bijoux ; H. aperçut une parure qu’il ne connaissait pas. Ils passaient sur le pont de Kelh. H…, sans souffler mot, s’empara du coffret, et jeta le tout dans le Rhin. Heureusement que c’étaient des bijoux de voyage ; il n’y en avait guère que pour deux cent cinquante mille francs ; si l’écrin complet s’était trouvé dans le coffret, il y en aurait eu pour plus d’un million.

La myopie de C… L… faillit être fatale à un ancien préfet, célèbre pour son amour des pompiers.

Un soir, elle revenait de dîner au Moulin Rouge (le Moulin Rouge était alors un restaurant à la mode, il était situé avenue d’Antin, Champs-Elysées), avec lui, ils regagnaient, pour chasser les fumées du champagne, le faubourg Saint-Honoré, à pied, elle se jeta sous un fiacre, croyant qu’un omnibus allait les atteindre.

L’omnibus n’était autre que la boutique d’un pharmacien éclairée de deux bocaux de couleur.

Le préfet était resté, jusqu’à soixante ans, le type le plus parfait du viveur,jeune et élégant ; ce fut lui qui, étant en fonctions, écrivait à la Planaize, la fameuse proxénète :

– J’ai un ami à déjeuner demain, envoyez deux langoustes, mais plus fraîches que la dernière fois.

Les langoustes voulaient dire deux femmes. Le gourmand mentait ; les deux langoustes, c’était pour lui seul !

C’est lui qui fit à une grande dame, la comtesse de P…, cette superbe réponse pour un homme de son âge.

– Comment, vous, monsieur, un grand-père ? lui dit un jour la comtesse.

– Madame, répondit-il, j’ai soixante ans sur mon acte de naissance ; j’en ai quarante-cinq, mais à la veilleuse, je n’en ai réellement que vingt-cinq, je vous le prouverai quand vous voudrez.

L’histoire ne dit pas ce que répondit la comtesse de P…, mais les mauvaises langues, les vipéreuses, prétendent qu’elle contenta la passion du vieux marcheur, passion qui faisait la joie de toutes les pensionnaires des maisons hospitalières de Paris, et qui est aussi légendaire que la Passion de Jésus-Christ, malgré qu’elle fût bien différente. Cette passion étrange consistait à faire manger à la femme une certaine quantité de pralines, et aussitôt à lui administrer un purgatif violent ; il attendait patiemment à l’orifice que les dragées sortissent, puis il les avalait avidement, en faisant claquer sa langue, comme s’il dégustait un verre de fine champagne.

On l’avait surnommé Cucu-pralines.

Il se vantait d’éprouver une jouissance céleste, en respirant l’odeur de seau hygiénique qui masquait celle de la vanille.

Que mes lecteurs ne se pénètrent pas de cette idée, que cette passion est due à mon imagination. En 1866, il se jugea à la Cour d’Assises de la Seine, un procès qui eut peu de retentissement, j’ignore pour quelles raisons, mais dont les débats révélèrent des détails monstrueux.

La famille de S… A…, liée intimement avec l’impératrice Eugénie, je crois même que le père était attaché à la Cour impériale, avait deux enfants, une petite fille de dix ans et un petit garçon de onze ans ; la mère, mondaine et frivole, laissait ses enfants sous la surveillance de sa femme de chambre, nommée Louise Molyb, et de son valet de chambre Philippe Leroy, ce dernier était l’amant de Louise. Presque tous les jours, devant les enfants, ils se livraient aux orgies les plus folles, telles que les cerveaux les plus lubriques ne sauraient en inventer.

Tous deux, complètement nus, les persiennes fermées, les rideaux tirés, éclairés simplement par une petite lampe, il lui introduisait une bougie dans le derrière ; elle avait des bas noirs aux jambes, et des bas également noirs aux bras, sa chevelure opulente flottait sur ses épaules, elle se mettait à quatre pattes, et aussitôt commençait à courir à travers la chambre, avec une vitesse vertigineuse ; Philippe et les enfants, armés chacun d’un rat-de-cave allumé, couraient après elle et essayaient d’enflammer la bougie ; elle tortillait les fesses pour les en empêcher, souvent ils manquaient la mèche et lui brûlaient la peau, elle se tordait sous la morsure de la brûlure, mais continuait à courir plus vite que jamais ; parfois, l’un d’eux réussissait à allumer la bougie, alors c’étaient des cris de joie, des trépignements endiablés, elle courait toujours, le vent produit par le déplacement d’air faisait vaciller la flamme et des gouttes de cire bouillante lui tombaient sur la chair, alors prise d’une sorte de convulsion, épuisée, elle se pâmait ; à ce moment, toujours devant les enfants, Philippe se jetait sur elle et accomplissait l’acte que l’on devine.

On conçoit aisément que, devant un spectacle de dépravation aussi épouvantable, les enfants n’avaient plus aucun sentiment de pudeur ; quand ils furent à point, la scène de la bougie se renouvela, seulement les enfants étaient également nus, alors Philippe, à l’aide de son doigt majeur, leur introduisait dans l’anus, des grains de raisins de Corinthe ; quand ils étaient bourrés, il attendait qu’ils sortissent, la bouche collée sur l’orifice, ce qui tardait peu, car Louise leur faisait une forte pression sur le ventre ; plus tard, la femme de chambre procéda de même avec la petite fille, seulement c’était par la matrice. J’ai assisté aux débats de cette scandaleuse affaire, débats qui furent publics, et j’avoue que jamais je n’ai rien entendu d’aussi répugnant.

Le cynisme des enfants était surtout navrant, quand ils expliquèrent à la barre, dans les moindres détails, les scènes d’orgies auxquelles ils avaient assisté comme passif et actif.

À cette question du président à la petite fille :

– Qu’est-ce que cela vous faisait, mon enfant ?

Elle répondit :

– Bien plaisir !

Ces deux misérables furent condamnés aux travaux forcés.

Mais la mère ?

Elle continua à courir les salons et à assister à la messe dans la chapelle du château des Tuileries et à se confesser à Mgr Baüer.

B… de A… était alors une blonde opulente, les aimant tous, les aimant toutes, la vraie sœur de charité de l’amour féminin ou masculin.

Le jour et la nuit elle était prête. En dehors de son domicile habituel, elle possédait un buen retiro, rue Rossini, en face les écuries du baron Alphonse de Rothschild. Il était composé d’une cuisine, d’une salle à manger et d’une chambre à coucher,tendue de velours bleu ciel, agrémenté de grecques de velours rouge tendre.

Son appartement officiel était pour ainsi dire son cabinet d’affaires, celui-là était destiné au délassement de l’esprit si ce n’est du corps !

Marguerite Rigolboche, Marie Pellegrin, Prelly Armandine, les dames du Théâtre et celles de la Ville s’y donnaient de fréquents rendez-vous, et après le déjeuner, dans le costume d’Eve, elles se livraient aux plus doux ébats pour leur compte personnel. Pas de voyeurs !

Une nuit, il prit fantaisie à Blanche de coucher avec Colbrun. Celui-ci jouait les queues rouges au théâtre du Châtelet, il était petit, laid, couvert d’écrouelles, dégoûtant en un mot ; pour avoir une semblable fantaisie, il fallait avoir le goût du pourri.

Au lieu de l’emmener rue Rossini, elle l’emmena à son domicile officiel. Comme elle se méfiait avec juste raison de la propreté de Colbrun, elle fit préparer un bain, et ils se plongèrent ensuite dans la baignoire. Ils y étaient depuis cinq minutes, à peine, lorsque tout à coup retentit un magistral coup de sonnette ; presque en même temps apparaissait le prince de G…, le maître de la maison, l’officier payeur.

– Que faites-vous là ? dit-il en fureur.

– Je vous jure, mon ami, répondit Blanche, une fois n’est pas coutume, c’est pour me changer.

Le prince empoigna Colbrun,il le jeta nu, sur le palier ; puis, avant que Blanche n’ait eu le temps de passer une chemise, il lui administra une volée, oh ! mais une volée russe dont elle garda le souvenir pendant plus de six semaines, son corps était littéralement bleu.

Cette aventure touchante la rendit plus prudente, mais n’empêchait pas les petites séances de la rue Rossini.

Blanche était une brave fille pas bégueule ; elle se plaisait à raconter cette histoire de jeunesse :

– « La première fois que je reçus dix louis d’un homme ce fut dans les circonstances suivantes : il n’y avait pas longtemps que j’étais à Paris, et plusieurs fois je m’étais aperçue que j’étais suivie par un monsieur qui me paraissait très bien.

» Un soir, il m’aborda près de la place de la Madeleine ; il me décida à monter dans sa voiture ; il me conduisit faubourg Saint-Honoré. À peine entré dans l’appartement, il s’esquiva sans me dire un mot. En même temps arriva un superbe valet de chambre qui m’emmena dans une chambre à coucher merveilleusement meublée, au milieu de laquelle, sur un splendide tapis de Smyrne, il y avait une bière !

» Le valet me dit que son maître était un monomane et que sa monomanie était des plus douces. Il ajouta : N’ayez pas peur, c’est le plus charmant des hommes, il ne vous arrivera aucun mal.

» Il me pria de me déshabiller complètement nue et de me coucher dans la bière.

» J’oubliais de dire qu’elle était capitonnée en satin noir.

» Je ne savais comment m’en aller. Enfin, j’en pris mon parti.

» Je dégrafai ma robe, mais une réflexion me vint.

» Allez-vous en, dis-je au domestique ; il n’est pas, je pense, dans le programme que je me mette nue devant vous.

» Il me répondit cyniquement « : Ce sont mes petits bénéfices. »

» Je me déshabillai lestement et me mis dans la bière. Aussitôt le domestique s’en alla. À peine était-il sorti, que le monsieur entra. Il me contempla quelques instants. Le domestique revint immédiatement par une autre porte. Il s’approcha de moi et me tira un coup de pistolet.

» Le monsieur tomba comme une masse sur le tapis en poussant des cris effroyables. Le domestique l’emporta dans une pièce voisine, puis revint aussitôt m’aider à m’habiller.

» Tout cela s’était passé en un clin d’œil !

» Quand je pus me rendre compte de mon aventure, j’étais sur le trottoir et j’avais un petit portefeuille dans la main ; il y avait dix louis dedans avec une lettre contenant ces mots :

» Mademoiselle,

» Si vous n’avez pas été trop effrayée, vous pouvez revenir d’aujourd’hui en huit, à la même heure, et cela tous les huit jours. Vous recevrez égale somme.

« Marquis de G. »


» J’étais demi-morte de frayeur et je n’y suis jamais retournée.

» Néanmoins, en bonne camarade, j’ai donné l’adresse du marquis à toutes mes amies qui, à ce prix-là, se seraient tous les jours fait tirer un coup de pistolet, et même mieux.

» Ce que le domestique appelait une monomanie, parce qu’il ne comprenait pas, était tout simplement une passion spéciale : le marquis se préparait dans une pièce voisine, et le coup de pistolet : finis coronat opus ! »

A… D…, depuis plus d’un grand mois, c’était une constance rare chez le prince Paul Demidoff ; il poursuivait cette belle fille de ses assiduités ; elle résistait, ce qui était un phénomène anormal, car elle n’était pas dure, au moins moralement. Plus le prince était pressant, plus elle était dédaigneuse ; elle le traitait comme un commis des magasins de la Samaritaine. Il en rageait et ne savait plus quoi imaginer, car il avait usé de tout : cavalcades, festins, offres, cadeaux, rien n’y faisait, elle était la mer de glace.

Pourtant un jour elle capitula, sans doute en vertu de l’axiome émis par un célèbre général : place assiégée est bientôt prise ; elle capitula avec les honneurs de la guerre.

Ce jour-là, une fille en vogue donnait, à l’occasion de sa fête, un souper monstre dans son coquet appartement de la rue Royale. La crème de la haute gomme y était conviée, le prince et Mlle A… en tête. Le souper fut éblouissant, naturellement. À table, le prince était placé à côté d’elle ; il était plus pressant que jamais, comme disait Hortense. il était tout à la tendresse. Le champagne aidant, à un moment donné, elle dit au prince :

– Vous voulez… ma clef ? Soit, j’y consens, mais j’ai une fantaisie.

– Laquelle ? Parlez ?

– Je voudrais vous voir monter un escalier sur un tapis en or.

Le prince réfléchit un instant, puis il répondit :

– Soit, ma chère,vous serez satisfaite.

Le tout Paris viveur a connu le charmant nid de cette grand prêtresse de l’amour à tout faire, Il était situé rue Taitbout (un nom de circonstance) ; on accédait à son appartement par un escalier particulier.

Le lendemain du souper des fiançailles, il fut convenu qu’elle irait au bois comme de coutume, vers deux heures, au lieu de cinq, afin de donner au prince le temps d’exécuter la convention.

À peine Mlle A… était-elle sortie que le prince Paul Demidoff arrivait ; il s’était fait précéder de quatre de ses domestiques, porteurs, chacun,d’un énorme sac sous lequel ils pliaient.

Les sacs étaient pleins de louis.

Ils en couvrirent le tapis de l’escalier en les rangeant méthodiquement les uns contre les autres.

Quand ce travail fut terminé, les quarante-deux marches étaient recouvertes chacune de cinq cents louis, ce qui formait la somme respectable de quatre cent vingt mille francs.

Voilà une clef qui aurait ouvert bien des cœurs.

Le prince pourtant, malgré son énorme fortune, s’estimait heureux que, comme sa voisine et amie Soubise, elle n’habitât pas au quatrième étage.

Que lui demanda-t-il pour un aussi énorme sacrifice ?

Le coup du chapeau du commissaire ?

De lui faire boule de neige ?

De lui effeuiller une rose ?

Comme le prince était un robuste, gourmand et gourmet, il lui demanda tout, ce qu’elle s’empressa de faire, car elle ne lui aurait jamais répondu ce que la fameuse Thérèse la philosophe répondit à un grand seigneur qui la pressait de commettre une erreur de grammaire en mettant au masculin ce qui ordinairement se met au féminin.

– Impossible, je casse des noisettes en m’asseyant dessus !

Elle était d’une tendresse sans égale pour tous les hommes, quelle que fût leur condition. Un jour, elle donna rendez-vous à un des plus célèbres littérateurs, pour le jour même, et un autre rendez-vous pour le lendemain à un illustre romancier. Tous deux sont morts depuis ; l’un a sa statue et l’autre l’attend ; ils étaient amis, ils se rencontrèrent en soupant ensemble. Vers une heure du matin, ils se dirigeaient, passablement éméchés, vers la demeure hospitalière de la dame ; la camériste veillait, quoiqu’elle n’attendît qu’un visiteur, les laissa pénétrer tous deux, songeant sans doute au proverbe : Quand il y en a pour un,il y en a pour deux. La dame du logis, de son côté, avait copieusement soupé avec un jeune collégien ; elle dormait profondément. Ils se couchèrent sans l’éveiller, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, elle au milieu. Le matin, les fumées de la veille un peu dissipées, avant le jour, les mains des deux hommes se rencontrèrent...

— Tiens, c’est toi, que fais-tu là ?

— Et toi ?

— Ma foi ! je n’en sais rien !

— Je croyais être seul ici ?

— Moi aussi.

— La garce nous trompe, veux-tu faire un serment ?

— Volontiers.

Elle dormait toujours, ils relevèrent la couverture, étendirent leurs mains sur… et dirent ensemble :

— Jurons sur la place publique… À ce moment, elle s’éveilla. Les deux hommes s’habillèrent et partirent gravement.

Elle ne leur pardonna jamais.

Mlle A… D… est mariée à un homme jeune ; les femmes de son tempérament ne désarment que par la mort. Mais pour réparer sa vie passée, elle a juré de lui être fidèle ; pour tenir son serment, elle a trouvé un moyen.

Elle habite un splendide appartement place Blanche.

Un de ces derniers matins, le commissionnaire qui stationne habituellement au coin de cette place et de la rue Fontaine vit une fenêtre au quatrième étage s’entr’ouvrir, et Mme de V…, autrefois Mlle A… D…, en toilette du matin, apparaître dans l’encadrement.

Elle fit signe au commissionnaire ; celui-ci s’empressa de monter. Elle lui remit un petit paquet, en lui disant simplement : « Pour vous. »

L’Auvergnat, intrigué, revint à sa place et s’empressa de développer le paquet.

À sa grande stupéfaction, il contenait une saucisse de Francfort enveloppée dans du papier de soie, puis, à part, dans un autre papier, vingt-cinq centimes.

Il flaira la saucisse ; la chair en était rose et appétissante, elle exhalait un doux parfum, séduisant, délicieux, comme si elle avait été cuite dans un court bouillon additionné d’eau de Lubin en guise de vin blanc.

– Elle est bien aimable la dame, pensa l’Auvergnat ; la saucisse sera pour mon déjeuner, et les cinq sous pour l’arroser d’un demi-setier du bon vin de la payse Cambournac, qui tient en face un débit : Au Cocher fidèle.

À midi, il mangea la saucisse ; il la trouva si exquise qu’il déplora qu’elle fût solitaire.

Le lendemain matin, il leva la tête et, presque à la même heure, le manège de la veille se reproduisit.

Il mangea encore la bienheureuse saucisse sans penser à se demander les causes de la libéralité de la dame du quatrième.

Comme il était jeune, pas mal tourné, des épaules carrées, l’idée lui vint que peut-être la dame du quatrième était veuve, qu’elle était amoureuse de lui, et que, pour le séduire, elle employait le moyen de le nourrir ; qu’au lieu de le prendre par le cœur, elle le prenait par la gueule. Il se débarbouilla, se pomponna, mit tous les jours sa belle veste neuve, d’un beau bleu à reflets chatoyants, il abandonna ses godillots pour une paire de bottines à 12 fr. 5o ; bref, comme tous les jours il montait chercher sa saucisse et ses cinq sous, il finit par se persuader qu’un jour ou l’autre il serait appelé à la partager avec la belle inconnue.

Cela dura vingt-huit jours ; le vingt-neuvième, la fenêtre ne s’ouvrit pas.

Désolation de l’Auvergnat, qui refusait de faire ses courses pour ne pas perdre de vue la bienheureuse fenêtre. Enfin, vers les deux heures, elle s’ouvrit ; il se précipita et monta rapidement les quatre étages. Mme de V…, qui l’avait vu venir, était sur le palier, mais les mains vides ; elle lui dit rapidement :

— Mon mari est revenu de faire ses vingt-huit jours, il n’y a plus de saucisse !

L’Auvergnat n’a pas encore compris et n’a pas songé à demander une explication au charcutier.