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Les Forces éternelles/Étranger qui viendras…

La bibliothèque libre.

Comtesse de Noailles ()
Arthème Fayard & Cie, éditeurs (p. 97-103).

ÉTRANGER QUI VIENDRAS…


Étranger qui viendras, lorsque je serai morte,
Contempler mon lac genevois,
Laisse que ma ferveur dès à présent t’exhorte
À bien aimer ce que je vois.

Du bout d’un blanc chemin bordé par des prairies
S’ouvre mon jardin odorant ;
Descends parmi les fleurs, visite, je te prie,
Le beau chalet de mes parents.

C’est là, dans le salon que de fraîches cretonnes
Rendent clair et gai comme l’eau,
Que j’écoutais le soir, auprès d’un feu d’automne.
Ma mère jouer du piano.

Cette noble musique, en grande véhémence,
Tout le long de ma vie m’aida.
Donne-lui des regrets, puis goûte le silence
De la rêveuse véranda.

Tu verras, elle semble une barque amarrée
Entre la demeure et le lac.
Je gisais là, enfant par l’azur pressurée,
Comme au creux d’un dormant hamac.

Un divan turc, chargé de coussins lourds et rêches,
Me portait, et m’offrait aux cieux.
L’infini se prenait, miraculeuse pêche,
Dans la résille de mes yeux.

Et puis, quand la rosée, éparse et ronde, perle
Ainsi qu’un cristallin semis,
Parcours le vieux balcon où, comme un jeune merle
Je marchais, volant à demi !

Tâche de voir aussi, bien qu’elle soit changée
De mobilier et de couleur,
La chambre où, me sentant par la nuit protégée,
Je dormais auprès de ma sœur.


C’est dans cette attentive et studieuse chambre,
Où les anges m’ont tout appris,
Qu’éperdue, implorant le ciel de tous mes membres,
J’eus si grand peur d’une souris !

C’est là que j’ai connu, en ouvrant mes fenêtres
Sur les orchestres du matin,
L’ivresse turbulente et monastique d’être
Sûre d’un illustre destin.

C’est là que j’ai senti les rafales d’automne
M’entr’ouvrir le cœur à grands coups
Pour y faire tenir ce qui souffre et frissonne :
C’est là que j’eus pitié de tout !

Jamais aucun humain n’a senti des murailles
Contraindre un cœur plus enflammé.
Songe à cela, Passant, et que ta tendresse aille
À l’enfant qui a tant aimé !

Tout me semblait amour, angélique promesse,
Charité qui franchit la mort.
On persévère en soi bien longtemps : peut-être est-ce
Ma façon de survivre encor !


Maintenant, redescends, et vois sur le rivage
Une jetée en blanc granit :
Il n’est pas un plus pur, un plus doux paysage,
Un plus familier infini !

Laisse que ton regard dans les flots se délecte
Parmi les fins poissons heureux.
De là, on voit, le soir, comme d’ardents insectes,
S’allumer Lausanne et Montreux.

— Vevey, Clarens, Montreux, Lausanne, douces villes
Pour moi gisement des étés.
C’est votre molle emphase, éblouie et tranquille,
Qui m’a montré la volupté.

J’allais, étant enfant, dans vos pâtisseries.
Tout semblait clair et remuant.
Je sentais scintiller, parmi les verreries,
La connivence des amants.

Je le devinais bien, que l’enfance humble et sage.
Et son effort continuel,
Ne sont qu’un frêle essai de l’immense tissage
Que fait le destin sensuel.


Oui, je le savais bien que tout s’orne et s’empresse
Pour établir votre seul jeu,
Amour, unique loi, déroutante sagesse,
Équilibre vertigineux !

Plus tard, dans mon jardin, à l’ombre des platanes.
Quand le soir retient des sanglots,
Et quand sur l’eau s’épand la paix mahométane
Des pays tendres, bleus et chauds,

J’ai longtemps écouté une voix chaleureuse,
Triste comme le son du cor.
Quand on me descendra dans la tombe terreuse
J’entendrai cette voix encor.

— Je t’en ai dit assez, voyageur qui promènes
Tes yeux parmi ce vif séjour.
Pourtant, pose un regard, crois-moi, prends cette peine,
Sur la défunte basse-cour.

Elle n’est plus qu’un lieu désert et nostalgique,
Mais elle était belle autrefois :
Dans cet enclos, ainsi qu’en des livres bouddhiques,
Les animaux étaient des rois.


Ah ! je me souviens bien des bondissants effluves
De ce doux monde familier :
Odeur de plumes, d’eau, de fourrures, d’étuve,
De poussins tièdes et mouillés !

À présent, quitte-moi. Étranger, je m’incline :
Tu ne peux pas toujours surseoir.
Sans doute tu t’en vas à la ville voisine
Pour prendre ton repas du soir.

Pousse la porte en bois du couvent des Clarisses,
C’est un balsamique relais,
La chapelle se baigne aux liquides délices
De vitraux bleus et violets.

Peut-être a-t-on mis là, comme je le souhaite,
Mon cœur qui doit tout à ces lieux,
À ces rives, ces prés, ces azurs qui m’ont faite
Une humaine pareille aux dieux !

S’il ne repose pas dans la blanche chapelle,
Il est sur le coteau charmant
Qu’ombragent les noyers penchants de Nouvecelle,
Demain montes-y lentement.


Une église vit là, jaune comme du cuivre,
Avec un château dépendant.
Montalembert, dit-on, écrivit là ses livres
Traitant des moines d’Occident.

C’est là que dort mon cœur, vaste témoin du monde,
Que tout blessait, à qui tout plut.
Les astres cesseront un jour leur noble ronde,
Tout siècle sera révolu,
Puisque, malgré la force et le feu qui l’inondent,
Ce cœur infini ne bat plus !