Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/IX/05

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 478-487).

V

Troisième tribulation

Tout en parlant avec brusquerie, Mitia parut encore plus désireux de n’omettre aucun détail. Il raconta comment il avait escaladé la palissade, marché jusqu’à la fenêtre et tout ce qui s’était alors passé en lui. Avec précision et clarté, il exposa les sentiments qui l’agitaient quand il brûlait de savoir si Grouchegnka était ou non chez son père. Chose étrange, le procureur et le juge écoutaient avec une extrême réserve, l’air rébarbatif, ne posant que de rares questions. Mitia ne pouvait rien augurer de leurs visages. « Ils sont irrités et offensés, pensa-t-il, tant pis ! » Lorsqu’il raconta qu’il avait fait à son père le signal annonçant l’arrivée de Grouchegnka, les magistrats n’accordèrent aucune attention au mot signal, comme s’ils n’en comprenaient pas la portée dans la circonstance. Mitia remarqua ce détail. Arrivé au moment où, à la vue de son père penché hors de la fenêtre, il avait frémi de haine et sorti le pilon de sa poche, il s’arrêta subitement, comme à dessein. Il regardait le mur et sentait les regards de ses juges, fixés sur lui.

« Eh bien, dit Nicolas Parthénovitch, vous avez saisi votre arme et… et que s’est-il passé ensuite ?

— Ensuite ? J’ai tué… j’ai porté à mon père un coup de pilon qui lui a fendu le crâne… D’après vous, c’est ainsi, n’est-ce-pas ? »

Ses yeux étincelaient. Sa colère apaisée se rallumait dans toute sa violence.

« D’après nous, mais d’après vous ? »

Mitia baissa les yeux, fit une pause.

« D’après moi, messieurs, d’après moi, voici ce qui est arrivé, reprit-il doucement : est-ce ma mère qui implorait Dieu pour moi, un esprit céleste qui m’a baisé au front à ce moment ? Je ne sais, mais le diable a été vaincu. Je m’écartai de la fenêtre et courus à la palissade. Mon père, qui m’aperçut alors, prit peur, poussa un cri et recula vivement, je me rappelle fort bien… J’avais déjà grimpé sur la barrière quand Grigori me saisit… »

Mitia leva enfin les yeux sur ses auditeurs qui le regardaient d’un air impassible. Un frémissement d’indignation le parcourut.

« Messieurs, vous vous raillez de moi !

— D’où concluez-vous cela ? demanda Nicolas Parthénovitch.

— Vous ne croyez pas un mot de ce que je dis ! Je comprends très bien que je suis arrivé au point capital ; le vieillard gît maintenant la tête fracassée, et moi, après avoir tragiquement décrit ma volonté de le tuer, le pilon déjà en main, je m’enfuis de la fenêtre… Un sujet de poème à mettre en vers ! On peut croire sur parole un tel gaillard ! Vous êtes des farceurs, messieurs ! »

Il se tourna brusquement sur sa chaise qui craqua.

« N’avez-vous pas remarqué, dit le procureur, paraissant ignorer l’agitation de Mitia, quand vous avez quitté la fenêtre, la porte qui donne accès au jardin, à l’autre bout de la façade, était-elle ouverte ?

— Non, elle n’était pas ouverte.

— Bien sûr ?

— Elle était fermée, au contraire. Qui aurait pu l’ouvrir ? Bah ! la porte, attendez ! — il parut se raviser et tressaillit — l’avez-vous trouvée ouverte ?

— Oui.

— Mais qui a pu l’ouvrir, si ce n’est pas vous ?

— La porte était ouverte, l’assassin de votre père a suivi ce chemin pour entrer et pour sortir, dit le procureur, en scandant les mots. C’est très clair pour nous. L’assassinat a été commis évidemment dans la chambre, et non à travers la fenêtre. Cela résulte de l’examen des lieux et de la position du corps. Il n’y a aucun doute à ce sujet. »

Mitia était confondu.


« Mais c’est impossible, messieurs ! s’écria-t-il tout à fait dérouté, je… je ne suis pas entré… Je vous affirme que la porte est restée fermée durant tout le temps que j’étais au jardin, et lorsque je me suis enfui… Je me tenais sous la fenêtre et je n’ai vu mon père que de l’extérieur… Je me rappelle jusqu’à la dernière minute. Si même je ne me rappelais pas, j’en suis sûr, car les signaux n’étaient connus que de moi, de Smerdiakov et du défunt, et sans signaux, il n’aurait ouvert à personne au monde !

— Quels signaux ? » demanda avec une ardente curiosité le procureur, dont la réserve disparut aussitôt.

Il interrogeait avec une sorte d’hésitation, pressentant un fait important, et tremblait que Mitia refusât de l’expliquer.

« Ah ! vous ne saviez pas ! dit Mitia en clignant de l’œil avec un sourire ironique. Et si je refusais de répondre ? Qui vous renseignerait ? Le défunt, Smerdiakov et moi étions seuls à connaître le secret ; Dieu aussi le sait, mais il ne vous le dira pas. Or, le fait est curieux, on peut échafauder là-dessus à plaisir, ha ! ha ! Consolez-vous, messieurs, je vous le révélerai, vos craintes sont vaines. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! L’accusé dépose contre lui-même. Oui, car je suis un chevalier d’honneur, mais pas vous ! »

Dans son impatience d’apprendre le fait nouveau, le procureur avalait ces pilules. Mitia expliqua en détail les signaux imaginés par Fiodor Pavlovitch pour Smerdiakov, le sens de chaque coup à la fenêtre ; il les reproduisit même sur la table. Nicolas Parthénovitch lui ayant demandé s’il avait fait alors au vieillard le signal convenu pour l’arrivée de Grouchegnka, Mitia répondit affirmativement.

« Maintenant, échafaudez là-dessus une hypothèse ! trancha-t-il en se détournant avec dédain.

— Ainsi, votre défunt père, le domestique Smerdiakov et vous connaissiez seuls ces signaux ? insista le juge.

— Oui, le domestique Smerdiakov, et puis Dieu. Notez ceci. Vous devrez vous-même recourir à Dieu. »

On en prit note, bien entendu, mais à ce moment le procureur dit, comme s’il lui venait une idée :

« Dans ce cas, et puisque vous affirmez votre innocence, ne serait-ce pas Smerdiakov qui se fit ouvrir la porte par votre père, en donnant le signal, et ensuite… l’assassina ? »

Mitia lui jeta un regard chargé d’ironie et de haine, le fixa si longtemps que le procureur battit des paupières.

« Vous vouliez encore attraper le renard, vous lui avez pincé la queue, hé ! hé ! Vous pensiez que j’allais me raccrocher à ce que vous insinuez et m’écrier à pleine gorge : « Ah ! oui, c’est Smerdiakov, voilà l’assassin ! » Avouez que vous l’avez pensé, avouez-le, alors je continuerai. »

Le procureur n’avoua rien. Il attendit en silence.

« Vous vous êtes trompé, je n’accuserai pas Smerdiakov, déclara Mitia.

— Et vous ne le soupçonnez même pas ?

— Est-ce que vous le soupçonnez, vous ?

— Nous l’avons aussi soupçonné. »

Mitia baissa les yeux.

« Trêve de plaisanteries, écoutez : dès le début, presque au moment où je suis sorti de derrière ce rideau, cette idée m’était déjà venue : « C’est Smerdiakov ! » Assis à cette table, alors que je criais mon innocence, la pensée de Smerdiakov me poursuivait. Maintenant, enfin, j’ai songé à lui, mais l’espace d’une seconde, aussitôt je me suis dit : « Non, ce n’est pas Smerdiakov ! » Ce crime n’est pas son œuvre, messieurs !

— Ne soupçonnez-vous pas, alors, quelque autre personnage ? demanda avec précaution Nicolas Parthénovitch.

— Je ne sais qui, Dieu ou Satan, mais pas Smerdiakov ! dit résolument Mitia.

— Mais pourquoi affirmez-vous avec une telle insistance que ce n’est pas lui ?

— Par conviction. Parce que Smerdiakov est une nature vile et lâche, ou plutôt le composé de toutes les lâchetés cheminant sur deux pieds. Il est né d’une poule. Quand il me parlait, il tremblait de frayeur, pensant que j’allais le tuer, alors que je ne levais même pas la main. Il se jetait à mes pieds en pleurant, il baisait mes bottes en me suppliant de ne pas lui faire peur, entendez-vous ? de ne pas lui faire peur. Et je lui ai même offert des cadeaux. C’est une poule épileptique, un esprit faible ; un gamin de huit ans le rosserait. Non, ce n’est pas Smerdiakov. Il n’aime pas l’argent, il refusait mes cadeaux… D’ailleurs, pourquoi aurait-il tué le vieillard ? Il est peut-être son fils naturel ; savez-vous cela ?

— Nous connaissons cette légende. Mais vous êtes le fils de Fiodor Pavlovitch, pourtant vous avez dit à tout le monde que vous vouliez le tuer.

— Encore une pierre dans mon jardin ! C’est abominable. Mais je n’ai pas peur. Messieurs, vous devriez avoir honte de me dire cela en face ! Car c’est moi qui vous en ai parlé. Non seulement j’ai voulu tuer, mais je le pouvais, je me suis même accusé d’avoir failli tuer. Mais mon ange gardien m’a sauvé du crime, voilà ce que vous ne pouvez pas comprendre… C’est ignoble de votre part, ignoble ! Car je n’ai pas tué, pas tué ! Vous entendez, procureur : pas tué ! »

Il suffoquait. Durant l’interrogatoire, il n’avait jamais été dans une pareille agitation.

« Et que vous a dit Smerdiakov ? conclut-il après une pause. Puis-je le savoir ?

— Vous pouvez nous questionner sur tout ce qui concerne les faits, répondit froidement le procureur, et je vous répète que nous sommes tenus de répondre à vos questions. Nous avons trouvé le domestique Smerdiakov dans son lit, sans connaissance, en proie à une violente crise d’épilepsie, la dixième peut-être depuis la veille. Le médecin qui nous accompagnait a déclaré, après avoir examiné le malade, qu’il ne passerait peut-être pas la nuit.

— Alors, c’est le diable qui a tué mon père ! laissa échapper Mitia, comme si son dernier doute disparaissait.

— Nous reviendrons là-dessus, conclut Nicolas Parthénovitch ; veuillez continuer votre déposition. »

Mitia demanda à se reposer, ce qui lui fut accordé avec courtoisie. Ensuite il reprit son récit, mais ce fut avec une peine visible. Il était las, froissé, ébranlé moralement. De plus, le procureur, comme à dessein, l’irritait à chaque instant en s’arrêtant à des « minuties ». Mitia finissait de décrire comment à califourchon sur la palissade, il avait frappé d’un coup de pilon à la tête Grigori, cramponné à sa jambe gauche, puis sauté auprès du blessé, lorsque le procureur le pria d’expliquer avec plus de détails comment il se tenait sur la palissade. Mitia s’étonna.

« Eh bien, j’étais assis comme ça, à cheval, une jambe de chaque côté…

— Et le pilon ?

— Je l’avais à la main.

— Il n’était pas dans votre poche ? Vous vous rappelez ce détail ? Vous avez dû frapper de haut.

— C’est probable. Pourquoi cette remarque ?

— Si vous vous placiez sur votre chaise comme alors sur la palissade, pour bien nous montrer comment et de quel côté vous avez frappé ?

— Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi ? » demanda Mitia en toisant l’interrogateur ; mais celui-ci ne broncha pas.

Mitia se mit à cheval sur la chaise et leva le bras :

« Voilà comment j’ai frappé ! Comment j’ai tué ! Êtes-vous satisfaits ?

— Je vous remercie. Ne voulez-vous pas nous expliquer maintenant pourquoi vous avez de nouveau sauté dans le jardin, dans quelle intention ?

— Eh diable ! pour voir le blessé… Je ne sais pas pourquoi !

— Dans un trouble pareil et en train de fuir ?

— Oui, dans un trouble pareil et en train de fuir.

— Vous vouliez lui venir en aide ?

— Oui, peut-être, je ne me rappelle pas.

— Vous ne vous rendiez pas compte de vos actes ?

— Oh ! je m’en rendais bien compte. Je me rappelle les moindres détails. J’ai sauté pour voir et j’ai essuyé son sang avec mon mouchoir.

— Nous avons vu votre mouchoir. Vous espériez ramener le blessé à la vie ?

— Je ne sais pas… Je voulais simplement m’assurer s’il vivait encore.

— Ah ! vous vouliez vous assurer ? Eh bien ?

— Je ne suis pas médecin, je ne pus en juger. Je m’enfuis en pensant l’avoir tué.

— Très bien, je vous remercie. C’est tout ce qu’il me fallait. Veuillez continuer. »

Hélas ! Mitia n’eut pas l’idée de raconter — il s’en souvenait pourtant — qu’il avait sauté par pitié et prononcé des paroles de compassion devant sa victime : « Le vieux a son compte ; tant pis, qu’il y reste ! » Le procureur en conclut que l’accusé avait sauté « en un tel moment et dans un trouble pareil » seulement pour s’assurer si l’unique témoin de son crime vivait encore. Quels devaient donc être l’énergie, la résolution, le sang-froid de cet homme, etc. Le procureur était satisfait : « J’ai exaspéré cet homme irritable avec des minuties et il s’est trahi. »

Mitia poursuivit péniblement. Cette fois, ce fut Nicolas Parthénovitch qui l’interrompit :

« Comment avez-vous pu aller chez la domestique Fédossia Marcovna avec les mains et le visage ensanglantés ?

— Mais je ne m’en doutais pas.

— C’est vraisemblable, cela arrive, dit le procureur en échangeant un coup d’œil avec Nicolas Parthénovitch.

— Vous avez raison, procureur », approuva Mitia.

Ensuite, il raconta sa décision de « s’écarter », de « laisser le chemin libre aux amants ».

Mais il ne put se résoudre, comme tout à l’heure, à étaler ses sentiments, parler de « la reine de son cœur ». Cela lui répugnait devant ces êtres froids. Aussi, aux questions réitérées, il répondit laconiquement :

« Eh bien, j’avais résolu de me tuer. À quoi bon vivre ? L’ancien amant de Grouchegnka, son séducteur venait, après cinq ans, réparer sa faute en l’épousant. Je compris que tout était fini pour moi… Derrière moi la honte, et puis ce sang, le sang de Grigori. Pourquoi vivre ? J’allai dégager mes pistolets afin de me loger une balle dans la tête, à l’aube…

— Et, cette nuit, une fête à tout casser.

— Vous l’avez dit. Que diable, messieurs, finissons-en plus vite ! J’étais décidé à me tuer, là-bas, au bout du village à cinq heures du matin. J’ai même dans ma poche un billet écrit chez Perkhotine en chargeant mon pistolet. Le voici, lisez-le. Ce n’est pas pour vous que je raconte ! » ajouta-t-il, dédaigneux.

Il jeta sur la table le billet que les juges lurent avec curiosité et, comme de juste, joignirent au dossier.

« Et vous n’avez pas pensé à vous laver les mains, même avant d’aller chez M. Perkhotine ? Vous ne craigniez donc pas les soupçons ?

— Quels soupçons ? Je me souciais peu des soupçons. Je me serais suicidé à cinq heures, avant qu’on ait le temps d’agir. Sans la mort de mon père, vous ne sauriez rien et vous ne seriez pas venus ici. Oh ! c’est l’œuvre du diable, c’est lui qui a tué mon père, qui vous a si promptement renseignés. Comment avez-vous pu arriver si vite ? C’est fantastique !

— M. Perkhotine nous a informés qu’en entrant chez lui vous teniez dans vos mains… dans vos mains ensanglantées… une grosse somme… une liasse de billets de cent roubles. Son jeune domestique aussi l’a vu.

— C’est vrai, messieurs, je m’en souviens.

— Une petite question, dit avec une grande douceur Nicolas Parthénovitch. Pourriez-vous nous indiquer où vous avez pris tant d’argent, alors qu’il est démontré que vous n’avez pas eu le temps d’aller chez vous ? »

Le procureur fronça les sourcils à cette question ainsi posée de front, mais n’interrompit pas Nicolas Parthénovitch.

« Non, je ne suis pas entré chez moi, dit Mitia tranquillement, mais les yeux baissés.

— Permettez-moi, dans ce cas, de répéter ma question, insinua le juge. Où avez-vous trouvé tout à coup une pareille somme, alors que, d’après vos propres aveux, à cinq heures, le même jour…

— J’avais besoin de dix roubles, j’ai engagé mes pistolets chez Perkhotine, puis je suis allé chez Mme Khokhlakov pour lui emprunter trois mille roubles qu’elle ne m’a pas donnés, etc. Eh oui ! messieurs, j’étais sans ressources, et tout à coup me voilà avec des billets de mille ! Savez-vous, messieurs, vous avez peur, tous les deux maintenant ; qu’arrivera-t-il s’il ne nous indique pas la provenance de cet argent ? Eh bien, je ne vous le dirai pas, messieurs, vous avez deviné juste, vous ne le saurez pas, dit Mitia en martelant la dernière phrase.

— Comprenez, monsieur Karamazov, qu’il est essentiel pour nous de le savoir, dit doucement Nicolas Parthénovitch.

— Je le comprends, mais je ne le dirai pas. »

Le procureur, à son tour, rappela que l’inculpé pouvait ne pas répondre aux questions s’il le jugeait préférable, mais que, vu le tort qu’il se faisait par son silence, vu surtout l’importance des questions…

« Et ainsi de suite, messieurs, et ainsi de suite ! J’en ai assez, j’ai déjà entendu cette litanie. Je comprends la gravité de l’affaire : c’est là le point capital, pourtant je ne parlerai pas.

— Qu’est-ce que cela peut nous faire ? C’est à vous que vous nuisez, insinua nerveusement Nicolas Parthénovitch.

— Trêve de plaisanteries, messieurs. J’ai pressenti dès le début que nous nous heurterions sur ce point. Mais alors, quand j’ai commencé à déposer, tout était pour moi trouble et flottant, j’ai même eu la simplicité de vous proposer « une confiance mutuelle ». Maintenant, je vois que cette confiance était impossible, puisque nous devions arriver à cette barrière maudite, et nous y sommes. D’ailleurs, je ne vous reproche rien, je comprends bien que vous ne pouvez pas me croire sur parole ! »

Mitia se tut, l’air sombre.

« Ne pourriez-vous pas, sans renoncer à votre résolution de taire l’essentiel, nous renseigner sur ce point : quels sont les motifs assez puissants pour vous contraindre au silence dans un moment si critique ? »

Mitia sourit tristement.

« Je suis meilleur que vous ne le pensez, messieurs, je vous dirai ces motifs, bien que vous ne le méritiez pas. Je me tais parce qu’il y a là pour moi un sujet de honte. La réponse à la question sur la provenance de l’argent implique une honte pire que si j’avais assassiné mon père pour le voler. Voilà pourquoi je me tais. Eh ! quoi, messieurs, vous voulez noter cela ?

— Oui, nous allons le noter, bredouilla Nicolas Parthénovitch.

— Vous ne devriez pas mentionner ce qui concerne « la honte ». Si je vous en ai parlé, alors que je pouvais me taire, c’est uniquement par complaisance. Eh bien, écrivez, écrivez ce que vous voulez, conclut-il d’un air dégoûté, je ne vous crains pas et… je garde ma fierté devant vous.

— Ne nous expliquerez-vous pas de quelle nature est cette honte ? » demanda timidement Nicolas Parthénovitch.

Le procureur fronça les sourcils.

N-i-ni, c’est fini[1], n’insistez pas. Inutile de s’avilir. Je me suis déjà avili à votre contact. Vous ne méritez pas que je parle, ni vous ni personne. Assez, messieurs, je m’arrête. »

C’était catégorique. Nicolas Parthénovitch n’insista plus mais comprit, aux regards d’Hippolyte Kirillovitch, que celui-ci ne désespérait pas encore.

« Ne pouvez-vous pas dire, au moins, la somme que vous aviez en arrivant chez M. Perkhotine ?

— Non, je ne peux pas.

— Vous avez parlé à M. Perkhotine de trois mille roubles soi-disant prêtés par Mme Khokhlakov.

— C’est possible. En voilà assez, messieurs, je ne dirai pas la somme.

— Alors, veuillez nous dire comment vous êtes venus à Mokroïé, et tout ce que vous avez fait.

— Oh ! vous n’avez qu’à interroger les gens qui sont ici. D’ailleurs, je vais vous le raconter. »

Nous ne reproduirons pas son récit, fait rapidement et avec sécheresse. Il passa sous silence l’ivresse de son amour, tout en expliquant comment il avait renoncé à se suicider « par suite de faits nouveaux ». Il narrait sans donner les motifs, sans entrer dans les détails. Les magistrats lui posèrent d’ailleurs peu de questions ; cela ne les intéressait que médiocrement.

« Nous reviendrons là-dessus lors des dépositions des témoins qui auront lieu, bien entendu, en votre présence, déclara Nicolas Parthénovitch en terminant l’interrogatoire. Pour l’instant, veuillez déposer sur la table tout ce que vous avez sur vous, surtout votre argent.

— L’argent, messieurs ? À vos ordres, je comprends que c’est nécessaire. Je m’étonne que vous n’y ayez pas songé plus tôt. Le voici, mon argent, comptez, prenez, tout y est, je crois. »

Il vida ses poches, y compris la menue monnaie, tira deux pièces de dix kopeks de son gousset. On fit le compte, il y avait huit cent trente-six roubles et quarante kopeks.

« C’est tout ? demanda le juge.

— Tout. — D’après votre déposition, vous avez dépensé trois cents roubles chez Plotnikov ; donné dix roubles à Perkhotine, vingt au voiturier. Vous en avez perdu deux cents aux cartes, ensuite… »

Nicolas Parthénovitch refit le compte, aidé de Mitia. On y comprit jusqu’aux kopeks.

« Avec ces huit cents, vous deviez avoir, par conséquent, dans les quinze cents roubles.

— Tout juste.

— Tout le monde affirme que vous aviez beaucoup plus.

— Libre à eux.

— Vous aussi, d’ailleurs.

— Moi aussi.

— Nous vérifierons tout cela par les dépositions d’autres témoins. Soyez sans inquiétude au sujet de votre argent, il sera déposé en lieu sûr et mis à votre disposition… à l’issue de l’affaire… s’il est démontré que vous y avez droit. Maintenant… »

Nicolas Parthénovitch se leva et déclara à Mitia qu’il était « tenu et obligé » d’examiner minutieusement ses habits et le reste.

« Soit, messieurs, je retournerai mes poches, si vous voulez. »

Et il se mit en devoir de le faire.

« Il faut même ôter vos habits.

— Comment ? Me déshabiller ? Que diable ! Ne pouvez-vous pas me fouiller comme ça ?

— Impossible, Dmitri Fiodorovitch, il faut ôter vos habits.

— Comme vous voudrez, consentit Mitia d’un air morne, seulement pas ici, je vous en prie ; derrière le rideau. Qui procédera à l’examen ?

— Certainement, derrière le rideau », approuva d’un signe de tête Nicolas Parthénovitch, dont le petit visage respirait la gravité.

  1. En français dans le texte.